Presque toute la République était présente hier à la cathédrale Saint-Nicolas des grecs-orthodoxes où les obsèques de l’ancien chef de la diplomatie, Fouad Boutros, ont eu lieu. Photo Ibrahim Tawil
« Que va devenir le Liban sans Fouad Boutros ? » s'est interrogé hier le métropolite de Beyrouth, Mgr Élias Audi, à la fin d'une oraison funèbre émouvante, prononcée au cours des obsèques du grand Libanais qui vient de s'éteindre.
À travers ses paroles, ce sont les souvenirs de tout un pan de l'histoire du Liban qui ont revécu, avec pour image centrale celle d'un homme doté d'une vision politique que ni lui ni celui qui l'avait encouragé à s'engager dans la vie publique, Fouad Chéhab, ne purent mener à bien.
S'ils faillirent, devait expliquer le métropolite Audi, c'est pour des raisons à la fois internes et externes, et surtout en raison d'une classe politique aveuglée par le communautarisme, paradoxe jusqu'à présent insoluble du Liban, et la poursuite d'intérêts privés ou partisans. L'absence d'un représentant du chef de l'État aux obsèques illustrait, plus éloquemment que toutes les paroles du monde, la déliquescence des institutions où les circonstances et les hommes ont entraîné le Liban.
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L'office funèbre s'est tenu en l'église Saint-Nicolas, à Achrafieh, en présence des membres de la famille, ainsi que d'une pléiade de personnalités politiques au premier rang desquelles figuraient le député Michel Moussa, représentant le président de la Chambre, Nabih Berry, et Samir Mokbel, ministre de la Défense, qui représentait le Premier ministre, Tammam Salam, ainsi que l'ancien président Amine Gemayel, l'ex-président de la Chambre Hussein Husseini, et le chef du bloc du Futur Fouad Siniora. On notait également la présence du vice-président de la Chambre Farid Makari, des ministres Boutros Harb, Michel Pharaon, Gebran Bassil, Ramzi Jreige et Nabil de Freige, de nombreux députés, parmi lesquels Abdellatif Zein, Marwan Hamadé, Robert Ghanem, Nadim Gemayel, Mohammad Kabbani, Ghassan Moukheiber, Atef Majdalani, Robert Fadel et Nicolas Ghosn, plusieurs anciens ministres et députés, ainsi que Nayla Moawad, Mona Hraoui, Solange Gemayel, Lama Salam ainsi que Jean Fahed, président du Conseil supérieur de la magistrature, la ministre Alice Chaptini, représentant le président Sleiman, et le nonce apostolique, Gabriele Caccia.
Un cèdre est tombé
Voici de larges extraits de l'oraison funèbre du métropolite Élias Audi :
« Un cèdre est tombé, un géant de la vie nationale, un pilier de la nation, peut-être le dernier, est tombé. Fouad Boutros, cet homme au grand cœur, cet esprit universel, ce visionnaire lucide, nous a quittés, sans regrets peut-être, le cœur meurtri par une patrie qu'il avait voulue unique dans son environnement, devenue théâtre et scène de joutes, et sur un État qu'avec Fouad Chéhab il avait voulu "fort et juste, rassembleur et incarnant les aspirations de tous ses fils", devenu faible, moisi, ployant sous le poids du communautarisme, du sectarisme, de l'anarchie et du clientélisme, miné par la corruption et les passe-droits, guidé par l'intérêt personnel et l'opportunisme, puant les bazars et les scandales, tandis que Liban et Libanais sont laissés à l'abandon.
« (...) C'était un véritable homme d'État. Un homme qui a marqué son époque et toutes les situations dans lesquelles il s'est trouvé. Un homme profondément croyant en Dieu et en sa patrie, un homme ayant assumé le souci du Liban dès ses premiers engagements dans la vie publique. Mais ces dernières années, la situation du Liban l'avait attristé. Il était attristé tant par la situation interne que par les crises externes, mais surtout par la faillite de la classe politique et son incapacité à remplir ses obligations (...) dans le souci de satisfaire ses intérêts personnels ou partisans.
« Le communautarisme est la raison d'être du Liban et la cause de ses maux », avait-il coutume de dire. Mais « que l'État soit réduit à une communauté ou un groupe, et qu'il se mesure en termes de fanatisme ou de fondamentalisme, cette mentalité réactionnaire contredit l'idée de nation et d'État ».
Bien public
« Fouad Boutros s'engagea dans la vie politique en vue du bien public (...). Avocat brillant, il raconte dans ses Mémoires : "Je suis entré au domicile du président de la République (NDLR : Fouad Chéhab) en observateur lointain de sa politique visant à dégager le pays des tensions communautaires qui le marquaient depuis plus de deux ans. J'en sortis partenaire d'un projet de salut dont tous les Libanais, espérais-je, seraient aussi partie prenante." Le président Chéhab l'avait convaincu que l'engagement politique et sa candidature aux élections législatives étaient une sorte de service militaire obligatoire, et que son refus serait une forme de trahison (...).
« Il œuvra aux côtés de trois présidents de la République (Fouad Chéhab, Charles Hélou et Élias Sarkis) et assuma les responsabilités ministérielles les plus délicates, et, dans tout ce qu'il entreprit, Fouad Boutros se montra réaliste, désintéressé, objectif, franc, transparent, probe (...).
« Il fut un grand diplomate, un négociateur tenace, prudent et calculateur (...). Sa réputation dépassa les frontières du Liban. Son expérience, sa sagesse, sa pondération étaient recherchées (...). Au ministère de la Justice, il s'employa à consacrer la séparation des pouvoirs et asseoir l'indépendance de la magistrature (...). Il œuvra à la création de l'Institut des études judiciaires (...). Il fut au cœur du pouvoir à une époque difficile et charnière de l'histoire du Liban et vécut l'amertume de celui qui ne parvint pas à assurer au Liban la stabilité et un meilleur avenir aux Libanais au milieu de circonstances adverses insurmontables.
(Pour mémoire : Le style Fouad Boutros)
Pessimisme et réalisme
« On l'accusa de pessimisme et de voir les choses en noir, parce qu'il était franc et clair dans ses prises de position. Visionnaire lucide, analyste profond, conscient des perspectives politiques libanaises et de la profondeur des difficultés. Il disait : " Il y a une grande différence entre le pessimisme voisin de la capitulation et le réalisme qui constitue un stimulant pour œuvrer avec ténacité en vue d'atteindre l'objectif recherché. "
« Son destin fut de vivre dans une inquiétude permanente sur le destin du Liban et l'avenir des libertés et de la démocratie dans notre pays (...). Les mots sont impuissants à épuiser les qualités de cet homme exceptionnel et de ses réalisations, dont la promulgation des résolutions 262 et 425 du Conseil de sécurité qui condamnèrent les agressions israéliennes contre le Liban (en 1968 puis en 1978).
« Grand Fouad Boutros vécut, grand il s'en va. Son legs sera de rester vivant dans la mémoire et l'histoire du Liban, ainsi que dans les consciences de ceux qui ont aimé cette patrie (...), lui qui était parvenu au soir de sa vie à la conclusion que " le drame que nous vivons commande que la culture démocratique soit inculquée aussi bien aux citoyens qu'aux dirigeants ".
« Que va devenir le Liban sans Fouad Boutros ? »
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23 h 58, le 06 janvier 2016