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Liban

L’espoir malgré tout, au pays de la fatalité

Fouad Boutros n’est plus
05/01/2016

Ses détracteurs disaient de lui qu'il était un pessimiste invétéré, sans savoir que leur pique politique cachait en fait le plus beau des compliments. Rares sont en effet ceux qui, comme Fouad Boutros, ont l'intelligence et le courage sincère de contempler le néant en face, ou, mieux encore, de l'anticiper, sans être pris de vertiges et de frayeurs, de craintes et de tremblements. « Le pessimiste, c'est celui qui voit la vie en blanc et noir. Mais celui qui voit le noir en noir, lui, a une vue parfaite », affirmait-il ainsi, avec son humour incisif et lapidaire, en juillet 2011, en recevant le prix Élias Hraoui.
Cette angoisse créatrice, lumineuse, géniale, qui pondère juste ce qu'il faut l'élan du passionné pour l'emmener vers les cimes de la sagesse et de la modération – là où l'air est irrespirable pour les démagogues, les prétentieux et les serviles –, est sans doute la botte secrète qui a permis à Fouad Boutros de rester un pôle incontournable de la vie politique et de la diplomatie libanaise (ou ce qui en est resté ces dernières années) durant rien moins que... six décennies.
Là où les ténèbres abyssaux de la déchéance nationale et régionale auraient forcé plus d'un, effaré, à « diriger ses talons en arrière plutôt qu'en avant », Fouad Boutros a poursuivi son travail de grand artisan de la politique, inlassablement, avec la rigueur architecturale de l'homme d'État qui sait qu'il doit continuer à faire son devoir par devoir. Parce que s'arrêter de construire, c'est laisser la voie libre aux démolisseurs, aux boutefeux, aux va-t-en-guerre ; c'est céder à la facilité, ce qui ne saurait être permis. « Baisser les bras n'est que fuite et que faiblesse. L'espoir doit perdurer malgré toutes les embûches qui entravent notre chemin. Nous continuerons à défendre notre intégrité, car nous avons foi en ce Liban, notre seule patrie », disait-il.

 

(Pour aller plus loin, découvrez les mémoires de Fouad Boutros)

 

L'architecte et la sentinelle
Avancer au milieu (et en dépit) des incertitudes sera d'ailleurs le Golgotha – ou le violon d'Ingres, dépendamment de la vision que l'on a de la coupe à moitié remplie – de Fouad Boutros tout au long de son parcours politique. Mais pouvait-il en être autrement, à l'école des grands, Michel Chiha et Fouad Chéhab ? Du premier, il héritera l'esprit des lois et un code d'honneur infaillible, du second une mission sacrée qu'il poursuivra jusqu'à son tout dernier souffle : celle du serviteur de la chose publique et du bâtisseur d'État. Si bien que, devant ses hôtes, Fouad Boutros répétait souvent, ces dernières années – comme un serment indestructible prêté avant le temps des ouragans et de la folie humaine, et qu'il fallait tenir jusqu'au bout de la longue, très longue nuit d'hiver nationale –, ces propos du président Chéhab : « Nous n'avons pas réussi à fonder une nation, tâchons au moins d'édifier un État et des institutions. » Une tâche à laquelle le jeune Fouad Boutros et ses compagnons du Nahj vont s'atteler avec beaucoup d'ardeur et de sérieux, durant une décennie, avant que la guerre incivile ne donne tout à fait raison à la sombre prémonition chéhabienne. L'hypothétique « nation » volera en éclats, sacrifiée sur l'autel du jeu des nations et des atteintes à la souveraineté de toutes parts, shootée à un sectarisme morbide et mortifère que Fouad Boutros ne cessera de dénoncer. Mais ce sont des hommes comme Élias Sarkis et lui, notamment, qui déploieront tous leurs efforts pour empêcher l'édifice étatique de s'effondrer.
Sur trois décennies, entre 1960 et 1990, Fouad Boutros deviendra, pour le Liban, ce qu'est Metternich pour l'Autriche, Talleyrand pour la France ou William Pitt pour la Grande-Bretagne : un grand lord de la diplomatie, voire une autorité de référence absolue, passage obligé aussi bien pour les âmes pures assoiffées d'idéalisme que pour les cyniques en quête de pouvoir et de reconnaissance – et surtout au cœur de la capitale, Beyrouth. Un porte-étendard du souverainisme aussi, toujours ouvert au dialogue, et même au compromis, mais parfaitement opiniâtre – à l'instar du patriarche Nasrallah Sfeir – face aux efforts du régime syrien d'anschlusser le Liban. Un phare d'intelligence, de culture, d'ouverture, de complexité, de raffinement, qui en feront même l'un des derniers véritables repères de l'après-guerre, avec ses compagnons de route Ghassan Tuéni et Michel el-Khoury, sous la chape de plomb assadienne.


(Pour mémoire : Le style Fouad Boutros)

La résilience
Ce sont toutes ces dimensions qui pousseront Rafic Hariri à comprendre qu'en un mot, Fouad Boutros est irremplaçable, incontournable, même lorsque l'on est Rafic Hariri et que l'on possède des semelles d'or et une envergure allant de l'Indonésie aux États-Unis. Les années 2000 seront celles de la résistance face à la syrianisation du pouvoir, parachevée avec l'avènement de l'appareil sécuritaire au palais de Baabda, sans plus de fioritures. Fouad Boutros y sera amené à jouer une grande mission de conciliation, en allant défendre, face au jeune président Bachar el-Assad, la nécessité d'un « rééquilibrage » des relations libano-syriennes, terme diplomatique pour demander, à l'époque, à Damas de desserrer quelque peu son étau sur le Liban. Bachar étant déjà Bachar « pour l'éternité », la mission s'était soldée par un échec, le directoire syrien refusant d'écouter les doléances du peuple libanais. Lequel s'exprimera pourtant dans la rue, quelque cinq ans plus tard, poussant Damas à se retirer. Attentif au mouvement souverainiste, à son écoute, et satisfait de l'événement historique en tant que tel, Fouad Boutros restera néanmoins profondément sceptique face à la capacité de l'establishment politique de la guerre de faire la paix et la reconstruction du pays.


(Pour mémoire : Fouad Boutros, l'Arbre de Vie)

 

L'indépendant
Car dans ce parcours de plus d'un demi-siècle, ce qui caractérisera infiniment Fouad Boutros, c'est son indépendance. À l'heure où certains recherchaient tantôt la protection, tantôt les faveurs des maîtres et des puissants, Fouad Boutros refusera jusqu'au bout d'être l'homme « d'un seul clan, d'une seule communauté et d'une seule classe ». C'est en toute indépendance qu'il poursuivra son rôle de druide de la politique et de la diplomatie libanaise, loin du « holisme » étouffant des partis politiques, à mille lieues de l'extase délirante des masses énamourées de leurs leaders historiques et des sectes illuminées par les révélations divines de leurs guides suprêmes. Une véritable gageure, au sein d'une société politique se réduisant comme peau de chagrin, ravagée par le pourrissement, le communautarisme, le populisme et la médiocrité, et hantée par les deux pires ennemis de Fouad Boutros : les mythes et les mensonges.
Il n'est donc guère étonnant que cette âme colossale et incorruptible, vouée à garder encore et encore la rectitude du chêne pour l'amour de la patrie, et endosser l'habit de l'arbitre et du sage, soit choisie, dans l'après-printemps de Beyrouth, pour élaborer, avec une commission d'experts, un projet de loi électorale ; lequel projet, mixte et ne satisfaisant aucune des forces politiques majeures, ne sera, du reste, jamais adopté.
Véritable gardien des valeurs de la République, il se fera un devoir de multiplier les appels à la raison et les mises en garde contre la montée aux extrêmes et les atteintes frontales aux valeurs de la République et au pacte national, comme l'insoutenable et légère proposition Ferzli, affublée scandaleusement du titre de « proposition orthodoxe »... En tout cas, la « retraite » politique ne fera jamais partie du lexique de ce ténor de la diplomatie...
Il ne faut pas s'y tromper : avec le grand départ de Fouad Boutros, c'est tout un monde qui prend fin. Car où trouver encore, en ces temps fades et plats de mimétisme mondialisé, des personnalités aussi riches et complexes, mêlant intelligence, élégance, culture, idéalisme et réalisme, et tendues à la fois aussi bien vers la passion que la réflexion? Et, surtout, comment et où retrouver ce regard exceptionnel, pétillant, scintillant, mêlant, paradoxe à part, toute l'expérience du grand maestro centenaire à l'innocence de l'enfant de cinq ans ? Sinon dans les étoiles... C'est en effet dans l'éclat d'espoir éternel des astres, tout au fond de la nuit, que se trouve le véritable royaume des Fouad Boutros de ce monde, celui des esprits à la fois solides, ouverts, généreux, nobles et débonnaires.

 

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Soeur Yvette

Oui,c'est tout un monde qui prend fin...un grand home un tenor qui nous laisse...Que Dieu ait pitie de NOTRE LIBAN...

ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

C’est pas pour le vanter, mais y a pas si longtemps, Mâr Nassrallâh Bottrossé Sfééér disait déjà d’1 façon batrakale mais tant prémonitoire : "Lorsque le grand Foäâd Bottross, nonobstant ses ultimes et ses Sains efforts, signifiera son ras-le-bol, il se fera dans la troupe chafouine Malsaine en 8 des informateurs, arrangeurs…. et Collaborateurs ; sans préjudice des clowns prestidigitateurs ; un silence pesant." ! Et, bien entendu, tout "naturellement", il ne restera + de disponible que le beauf, béjaune et insipide béssîîîl à grosse voix et à petits bras !
On le sollicitera et il fera bien son collabo-boulot. Les Malsains auront eu ainsi leur "cheftainerie" au rabais, et chacun d’eux s’en alla gamberger.
On admettra que c’était faire preuve, pour l’époque, d’1 précision confondante quant à la biaise évolution de la situation. Car ce ne fut qu’au moment même où ces 8 Martiens rassemblaient leurs affaires, que ces Malsains se réveillèrent en sursaut de leur "cauchemar Bottrossien!" qui avait si assombri leur vie malsaine dans ce patelin. Et envisagèrent, non sans répugnance, de s’embrasser enfin sur la bouche.
Certes cette "cheftainerie" bon marché tant par eux attendue, n’aura eu que la fugace "saveur" oranginée amère de l’intérimaire.
Elle était née précaire, tel un grimpion prématuré. Et ce petit monde Malsain en 8 ne s’était fait pas faute de constater qu’elle était un peu de guingois et fort tuméfiée, tant cette "césarienne" avait été et inepte et brutale.

Zaarour Beatriz

Adieu noble Monsieur, grand Homme d'Etat, grand Humaniste, grand Professionnel, d'une intégrité inébranlable et d'une honnêteté sans limites!!

Puisse son exemple servir, malgré la médiocrité qui sévit, à former de futurs prétendants aux postes publics, qui sont chargés d'édifier au moins "un Etat et des Institutions, faute d'une Nation...". Rêver n'est pas encore interdit!

Que l'âme de S.E. M. Fouad Boutros repose en paix dans la Gloire du Seigneur

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

UN SEUL ESPOIR SUBSISTE... PEUT-ETRE... ENCORE, C,EST LE CHACUN CHEZ SOI ET TOUS ENSEMBLE... SINON... LA SUISSE OU RIEN DU TOUT !

ASSHA Férial

" LA LUCIDITE EST LA BLESSURE LA PLUS PROCHE DU SOLEIL " ( Rene Char ). La lucidite de Fouad Boutros l'a prepare a mourir en paix. Il nous faut accepter de nous regarder tomber, de nous sentir trahis et humilies pour devenir des etres libres. L'essentiel est de pouvoir se regarder en face sans avoir peur de perdre quelque chose de nous-memes...

LA TABLE RONDE

Vous êtes sûr qu'il était tout ça ???

on aurait pu tout aussi bien titrer cet article par la gnose de Fouad Boutros !

Je ne connaissais pas , je n'ai aucune idée de ce que Fouad était , mais ce qui vous écrivez ça s'apparente à de la griotterie sous l'arbre à palabre !

Halim Abou Chacra

"L'espoir malgré tout" au pays-échec qui tourmentait Fouad Boutros.

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