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Liban - témoignage

Le jour où Fouad Boutros a fait condamner Israël par le Conseil de sécurité de l’Onu

Un avion de la Middle East détruit lors du raid israélien contre l’aéroport de Beyrouth, en 1968. Photo blog.libnanews.com

Le 26 décembre 1968, un Boeing 707 de la compagnie aérienne israélienne El Al, avec 47 passagers à bord et 10 membres d'équipage, sur le point de décoller de l'aéroport d'Athènes à destination de New York, via Paris, est attaqué à coups de mitraillette et de grenades par deux membres du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP), Mahmoud Mohammad (25 ans) et Maher Hussein Sleiman (19 ans). Ils avaient rejoint la capitale grecque, une heure avant l'attentat, à partir de Beyrouth, à bord d'un vol d'Air France. Palestiniens tous les deux, ils avaient au Liban le statut de réfugiés et vivaient dans des camps du Liban-Nord, l'un à Beddaoui et l'autre à Nahr el-Bared.
Du salon de transit de l'aérogare athénienne, l'un deux commence à arroser de rafales l'avion israélien, tandis que le second lance des grenades sur l'appareil, dont les réacteurs prennent feu. Un des passagers israéliens est tué par les tirs, et une hôtesse de l'air se fracture une jambe et se blesse grièvement à la colonne vertébrale en sautant sur le tarmac. Arrêtés et traduits en justice, les deux hommes déclarent que leur objectif était de détruire le Boeing et non pas de s'en prendre aux passagers ou aux membres de l'équipage.

Le même jour, un communiqué au nom du Front populaire de libération de la Palestine, organisation dirigée par Georges Habache née quatre mois après la guerre de juin 1967, est publié à Beyrouth revendiquant l'attentat. Il précise que la compagnie El Al se livre à des activités militaires, ayant transporté les pilotes israéliens envoyés s'entraîner aux États-Unis sur les chasseurs-bombardiers Phantom américains destinés à l'armée de l'air de l'État hébreu. L'attaque, indique encore le communiqué, est un « avertissement » et sera suivie d'autres.
À cet « avertissement », Israël répond aussitôt par de franches menaces contre le Liban. Le ministre des Transports de l'État hébreu déclare au cours d'une conférence de presse que son pays ne peut admettre que ses avions soient attaqués alors que ceux des pays arabes volent paisiblement et en toute sécurité. Se référant au communiqué du FPLP, il ajoute : « Les membres du Front s'entraînent ouvertement au Liban à des actes de sabotage. Nous ne pouvons ignorer la responsabilité du gouvernement libanais par rapport à des actes de sabotage organisés sur le sol libanais et avec l'encouragement du gouvernement. »

Quarante-huit heures plus tard, le samedi 28 décembre, des commandos israéliens, transportés à bord de deux hélicoptères, débarquent à 21 heures 10 sur le tarmac de l'aéroport international de Beyrouth et font sauter, sous les yeux médusés de centaines de personnes agglutinées sur les balcons de l'aérogare, treize appareils civils stationnés hors des hangars, sur les pistes, et appartenant aux trois compagnies d'aviation libanaises. Un des appareils qui était sur le point de décoller à destination de Djeddah est détruit à coups d'explosifs, après que les 86 passagers qui se trouvaient à bord eurent été évacués précipitamment et sommés de gagner l'aérogare le plus vite possible. Leur agression accomplie (elle aura duré vingt minutes), les Israéliens repartent à bord des deux hélicoptères qui les avaient amenés et qui bénéficiaient d'une couverture aérienne assurée par trois escadrilles de chasseurs-bombardiers survolant l'aéroport de Beyrouth. Ils laissent derrière eux un spectacle dantesque : sur deux kilomètres carrés, des épaves d'avions et diverses installations achèvent d'être dévorées par des flammes éclairant d'une lueur sinistre une nuit qui marque à jamais la fin d'un certain Liban. Le pays, qui avait réussi jusque-là, contrairement aux autres voisins arabes de l'État hébreu, à échapper plus ou moins aux conséquences désastreuses du conflit arabo-israélien, sera désormais pris dans une spirale de violence sans fin.

Pour le moment, et sur le plan matériel, toute la flotte aérienne libanaise civile est détruite. La Middle East Airlines (MEA) a perdu à elle seule huit appareils : un Boeing 707, un VC-10, trois Comet, deux Caravelle et un Viscount. Les cinq autres avions détruits appartiennent à la Lebanese International Airlines (LIA) et à la TransMediterranean Airlines (TMA, compagnie de fret). Les pertes sont estimées à 50 millions de dollars. L'attaque n'a pas fait de victime. Aucun des membres de l'important service d'ordre à l'aéroport n'a tenté de résister à l'agresseur. La passivité libanaise est sans précédent dans l'histoire. Elle n'a d'égale que la folie criminelle de l'État hébreu.
Celui-ci, une fois de plus, est allé trop loin. Les réactions dans le monde sont unanimes dans leur condamnation et leur indignation.


(Pour mémoire : Le style Fouad Boutros)

 

À Washington, le chef de la mission diplomatique israélienne est convoqué au département d'État où on lui remet une protestation rédigée dans les termes les plus sévères. Walter Rostow, conseiller pour les affaires de sécurité nationale du président Lyndon Johnson, déclare que ce dernier considère l'attaque contre l'aéroport de Beyrouth comme « tout à la fois grave et peu sage » (« both serious and unwise »). L'agence soviétique Tass parle « d'agression éhontée » qui aggravera la tension au Moyen-Orient. À Londres, l'ambassadeur d'Israël est convoqué au Foreign Office et informé que le gouvernement de Sa Majesté condamne vigoureusement l'attaque contre l'aéroport de Beyrouth.

À Paris, au cours de la réception traditionnelle du 1er janvier à l'Élysée en l'honneur du corps diplomatique, le général de Gaulle qualifie l'attaque israélienne, en présence du représentant de Tel-Aviv, « d'acte exagéré de violence contre l'aéroport civil d'un pays pacifique, ami traditionnel de la France ».
Mais la réaction de la France ne se limitera pas à une simple condamnation verbale. Paris décidera, à l'encontre d'Israël, un embargo total des ventes et des livraisons d'armes, ainsi que des pièces détachées destinées au matériel militaire de fabrication française que l'État hébreu possède.

À New York, le Conseil de sécurité, saisi de deux plaintes émanant l'une du Liban, l'autre d'Israël, et réclamant sa convocation immédiate, se réunit dès le 29 décembre au soir. Le délégué du Liban, Édouard Ghorra, demande que l'État hébreu soit condamné et que des mesures contraignantes soient prises à son encontre au titre du chapitre VII de la Charte des Nations unies. Il annonce que le gouvernement libanais, une fois qu'il aura fini de faire établir un bilan des pertes et des dégâts subis, exigera d'être intégralement indemnisé par Israël.
Le délégué israélien, Shabtai Rosenne, soutient que le Liban doit être tenu pour responsable de l'attentat d'Athènes, les deux terroristes ayant attaqué l'appareil d'El Al s'étant entraînés au Liban au maniement des armes et des explosifs. Il affirme qu'en attaquant l'aéroport de Beyrouth, Israël n'a fait qu'agir en état de légitime défense.

Les États-Unis, par l'intermédiaire de leur représentant, clouent au pilori pour une fois l'État hébreu. Le gouvernement américain, déclare le délégué de Washington, comprend et partage l'inquiétude d'Israël. Des actions armées pour interrompre l'activité de l'aviation civile sont absolument inadmissibles. Cependant, les États-Unis estiment qu'une telle action ne justifie pas la réaction israélienne. « Rien de ce qui a été dit, poursuit-il, ne nous a convaincus que le gouvernement libanais était responsable de ce qui s'est passé à Athènes. Au contraire, le gouvernement libanais a pris des mesures pour contrôler l'action des fedayine sur son territoire. Le Liban est un pays qui a fait manifestement de son mieux pour vivre en paix avec tous les autres pays de la (sa) région. D'autre part, que le Liban soit coupable ou pas, l'opération israélienne est injustifiée (...) Et elle est disproportionnée par rapport à l'acte qui l'a précédée : disproportionnée dans les résultats auxquels elle a abouti et dans la différence qui existe entre un attentat perpétré par deux individus terroristes et une attaque menée par une force militaire d'une certaine envergure agissant ouvertement et directement sur ordre d'autorités gouvernementales. »
Les délégués français, soviétique et britannique condamnent eux aussi le raid. Le représentant du Danemark fait valoir que l'attaque contre l'aéroport de Beyrouth est « particulièrement déplorable parce qu'elle étend la zone du conflit au Liban, un pays qui a toujours fait preuve de modération ».

 

(Pour aller plus loin, découvrez les mémoires de Fouad Boutros)

 

L'intervention de Fouad Boutros
Pendant que le Conseil de sécurité s'enlise, comme d'habitude, dans d'interminables discussions, le gouvernement, à Beyrouth, décide de mettre toutes les chances de son côté en demandant à Fouad Boutros, ancien ministre des Affaires étrangères et une des figures les plus éminentes du barreau, de gagner au plus vite New York pour y diriger la délégation libanaise au Palais de Verre, à laquelle on adjoint Pierre Eddé, également ancien ministre, et deux diplomates de carrière, Nadim Dimachkié et Najati Kabbani.

Boutros prend l'avion le lundi 30 décembre au matin. Le soir même, il intervient devant le Conseil de sécurité, réfutant la thèse de Tel-Aviv selon laquelle le raid israélien est la conséquence de l'attentat d'Athènes. « L'attaque israélienne, souligne-t-il, est une agression flagrante et préméditée perpétrée contre des objectifs civils, menaçant non seulement les biens et la vie des individus, mais aussi la sécurité d'un centre international, remettant en question les décisions de cessez-le-feu et risquant de provoquer l'embrasement de la région tout entière. C'est en vain qu'Israël chercherait à justifier cette agression, cette menace contre la paix, ce défi à l'armistice et au cessez-le-feu ; il est évident qu'une telle tentative ne tromperait personne parce que le Liban ne saurait être tenu pour responsable d'actes commis hors de son territoire et à son insu ; des actes commis par des réfugiés palestiniens dont le Liban ignorait les intentions et dus au fait que ces derniers ont été chassés de leur pays par les impérialistes d'Israël et n'ont eu d'autre ressource que de trouver refuge au Liban ou dans d'autres pays arabes. »

Et l'ancien ministre des Affaires étrangères de poursuivre : « La pseudo dialectique israélienne ne peut prouver l'assertion selon laquelle le gouvernement du Liban était ou pourrait avoir été d'intelligence avec les auteurs de l'opération entreprise à Athènes, ou qu'il pourrait d'une quelconque façon être responsable de leurs actes (...) De surcroît, le Front populaire de libération de la Palestine, l'organisation à laquelle appartiennent les auteurs de l'opération commise à Athènes, a annoncé le 29 décembre que les deux commandos (...) ont reçu leur entraînement hors du territoire libanais et sont arrivés au Liban deux jours seulement avant l'attentat d'Athènes. »

Et de poursuivre : « Une question me vient à l'esprit (...) Si ces deux fedayine, au lieu de transiter par le Liban, s'étaient arrêtés à un autre aéroport que celui de Beyrouth, à Rome, Paris, Milan ou Londres, Israël aurait-il tenu les autorités des pays auxquels appartiennent ces villes pour responsables de l'opération d'Athènes et aurait-il envisagé de prendre des mesures de représailles contre l'aéroport d'où ces deux hommes seraient venus ? Quel est l'objectif recherché dans cette affaire contre le Liban ? On ne peut même pas lui reprocher d'avoir péché par intention puisque cette intention n'existait pas. Le Liban est-il donc responsable des sentiments, de la colère, des désirs et du désarroi des réfugiés ? »

En réponse au discours du chef de la délégation libanaise, le représentant de l'État hébreu tente de justifier l'agression contre l'aéroport de Beyrouth en présentant Israël comme la victime sans défense de l'hostilité et de l'agressivité des Arabes. Mais Fouad Boutros intervient de nouveau, réfute une fois de plus l'argumentation du représentant de Tel-Aviv et achève d'emporter l'adhésion des membres du Conseil de sécurité par une réplique demeurée célèbre : « À qui le délégué israélien fera-t-il croire qu'Israël est l'agneau et le Liban le loup ? » lance-t-il.


(Pour mémoire : Fouad Boutros, l'Arbre de Vie)


Le mardi 31 décembre, à l'issue d'une troisième journée de débats tumultueux, le Conseil de sécurité adopte à l'unanimité la résolution 262 par laquelle il condamne non seulement le raid contre l'aéroport de Beyrouth, mais aussi Israël nommément. Il entérine, en particulier, le point de vue défendu par Fouad Boutros selon lequel l'agression viole le cessez-le-feu et met en danger la paix. La résolution est ainsi libellée (dans sa version française) :
« Le Conseil de sécurité, ayant examiné l'ordre du jour publié sous la cote S/Agenda/1 452,
ayant pris note de la teneur de la lettre du représentant permanent du Liban (document 5/8945),
ayant pris note des renseignements supplémentaires fournis par le chef d'état-major de l'Onu et figurant dans les documents 5/7930/Agd.107 et 105, ayant entendu les déclarations du représentant du Liban et du représentant d'Israël, concernant la grave attaque commise contre l'aéroport international civil de Beyrouth,
« constatant que l'action militaire des forces armées israéliennes contre l'aéroport international civil de Beyrouth était préméditée, de grande ampleur et soigneusement préparée,
« gravement préoccupé de la détérioration de la situation résultant de cette violation des résolutions du Conseil de sécurité,
« et gravement préoccupé de la nécessité d'assurer un trafic aérien international civil libre et ininterrompu,
1 – condamne Israël pour son action militaire préméditée, en violation de ses obligations aux termes de la Charte et des résolutions relatives au cessez-le-feu ;
2 – considère que de tels actes prémédités de violence mettent en danger le maintien de la paix ;
3 – adresse à Israël l'avertissement solennel que, si de tels actes se répétaient, le Conseil devrait envisager d'autres mesures pour donner effet à ses décisions ;
4 – considère que le Liban a droit à une réparation appropriée pour les destructions qu'il a subies et dont Israël a reconnu être responsable. »

 

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Adieu, maestro !

Le 26 décembre 1968, un Boeing 707 de la compagnie aérienne israélienne El Al, avec 47 passagers à bord et 10 membres d'équipage, sur le point de décoller de l'aéroport d'Athènes à destination de New York, via Paris, est attaqué à coups de mitraillette et de grenades par deux membres du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP), Mahmoud Mohammad (25 ans) et Maher Hussein...
commentaires (4)

Qui défend notre honneur, à présent ? Par ailleurs, faut-il rappeler que si les Palestiniens sont au Liban, c'est bien la faute à Israël. Le Liban les a accueilli. Mais il n'a pas les moyens de contrôler ce qui se passe dans les camps...

lila

16 h 17, le 05 janvier 2016

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Commentaires (4)

  • Qui défend notre honneur, à présent ? Par ailleurs, faut-il rappeler que si les Palestiniens sont au Liban, c'est bien la faute à Israël. Le Liban les a accueilli. Mais il n'a pas les moyens de contrôler ce qui se passe dans les camps...

    lila

    16 h 17, le 05 janvier 2016

  • Si l'Histoire se repete, elle finit aussi par se retourner contre ses propres ecueils... Aujourd'hui tout le monde est concerne... Je pense aux victimes de Charlie Hebdo qui ont ete lachement assassinees il y a tout juste un an. On a le droit de vivre, on a le droit de penser, on a le droit de s'exprimer, a conditon de ne pas entraver la Liberte et la Dignite de l'Autre...

    ASSHA Férial

    12 h 03, le 05 janvier 2016

  • C'est un article qui éclaire d'une manière crue la triste vérité; la communauté internationale est incapable d'imposer la moindre décision à Israël. Cela ne peut malheureusement que nourrir le camp de ceux qui ne jurent que par le langage de la force pour contrer ce cynisme bureaucratique. Un autre cercle vicieux...

    Sam

    09 h 32, le 05 janvier 2016

  • Et à ce jour, depuis le 31 décembre 1968, le Liban attend de l'Etat sioniste criminel la "réparation appropriée pour la destruction qu'il a subies" et ordonnée par le Conseil de sécurité de l'ONU !

    Halim Abou Chacra

    06 h 26, le 05 janvier 2016

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