Seuls ces quelques meubles restent du sit-in des familles des militaires otages, qui n’a pas échappé aux actes de violence qui ont ponctué la manifestation du collectif « Vous puez ! » survenus à la place Riad el-Solh il y a près de deux semaines.
« Regardez ce qui reste de notre sit-in. » À la place Riad el-Solh, scène de nombreux actes de violence qui ont ponctué récemment les manifestations du collectif « Vous puez ! », Marie Khoury désigne d'un ton amer, qui trahit une vive colère, une chaise en plastique branlante. Ce meuble constitue l'un des rares objets ayant échappé à la violence dont a été le théâtre la place Riad el-Solh le week-end des 22-23 août dernier.
La jeune femme, sœur du soldat Georges Khoury, otage du Front al-Nosra, tire nerveusement sur sa cigarette. Assise à l'ombre des arbres sur le trottoir devant le Grand Sérail, désormais sécurisé par de nombreuses rangées de fils barbelés, elle discute avec Youssef Hussein, père du soldat Mohammad Youssef, otage de l'État islamique (EI). Ils sont rejoints par Farid Mzahem, oncle du policier Lameh Mzahem, otage du Front al-Nosra.
Le petit groupe en veut aux manifestants qui ont, en quelque sorte, éclipsé leur dossier. « Nous étions ici samedi soir (22 août), se rappelle Marie Khoury. Nous y étions encore à 21h. Nos tentes et les portraits de nos otages ont été brûlés. Mais personne n'a daigné venir s'enquérir de nous. »
Du sit-in qui comptait onze tentes, il ne reste plus qu'une table en plastique, quatre à cinq chaises, deux ventilateurs, un lit et quelques matelas dissimulés sous une couverture. Une grande affiche neuve avec les portraits des vingt-cinq militaires otages est accrochée près de quelques drapeaux en papier, sur une corde tirée entre deux branches.
(Pour mémoire : Place Riad el-Solh, les tentes des familles des militaires otages incendiées)
« Sur le plan médiatique, la crise des déchets a relégué notre dossier au second plan, puisqu'il a toujours été marginalisé sur le plan national, précise Marie Khoury. Mais le dossier est toujours suivi de près. Je pense que les négociations concernant les militaires otages du Front al-Nosra sont terminées. Il ne reste plus que l'exécution, et c'est la partie la plus difficile. »
Est-elle sûre ? « J'aime y croire, répond la jeune femme. D'ailleurs, je n'ai pas d'autres choix, d'autant que je ne peux rien faire pour changer la donne. Après tout, nous sommes des familles et non des négociateurs. »
À la question de savoir sur quoi ces négociations auraient abouti, Marie Khoury affirme ne pas vouloir en connaître « les détails ». « Nous voulons que nos proches rentrent sains, insiste-t-elle. Cela fait treize mois qu'ils se sacrifient pour toute une nation. Cela suffit. »
Reconstruire le sit-in
Hussein Youssef est catégorique. « Nous ne décamperons pas tant que nos fils ne sont pas rentrés », affirme-t-il. « Cela fait dix mois que nous n'avons pas de nouvelles des militaires captifs de l'EI, dont mon fils fait partie, poursuit-il. Selon des informations qui nous sont parvenues, ils seraient encore vivants et en bonne santé. Mais ce ne sont que des rumeurs. Notre drame dure depuis treize mois. L'attente et l'incertitude sont dures et douloureuses. Comme si cela ne suffisait pas, nous voilà aujourd'hui les premières victimes de ce mouvement civil. Évidemment que cette crise des déchets nous affecte également. D'ailleurs, nous avons pris part aux manifestations organisées par le collectif "Vous puez !". Mais c'est nous qui avons fini par payer le prix de ce mouvement, au moment où notre cause est celle d'une nation et non d'individus. »
Et Hussein Youssef d'ajouter : « Les familles sont solidaires, et sont réunies autour d'une même tragédie et d'une même souffrance, celle de vingt-cinq militaires qui représentent la dignité, l'honneur et la conscience du Liban. Je suis conscient que les autres dossiers sont importants. Il n'en reste pas moins que la vie de l'être humain est chère. »
(Pour mémoire : Militaires otages de l'EI : "Une brèche dans les négociations", malgré une rencontre avortée)
Même son de cloche chez Fadi Mzahem qui note que le dossier des militaires otages « est noyé dans cette confusion chaotique ». « Les revendications des manifestants sont légitimes, notamment avec un gouvernement corrompu qui n'a réussi à résoudre aucun dossier, ajoute-t-il. Malheureusement, notre dossier n'a pas bénéficié d'une telle solidarité malgré tous les appels que nous avons lancés à travers les médias. »
Marie Khoury, Hussein Youssef et Fadi Mzahem affirment à l'unisson qu'ils ne baisseront pas les bras. « Nous voulons juste reconstruire notre sit-in et rassembler les familles, explique Marie Khoury. Nous nous pencherons par la suite sur le dossier des militaires captifs de l'EI, dont le sort reste inconnu. »
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10 h 20, le 04 septembre 2015