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Moyen Orient et Monde - Récit

Le jour où Hafez el-Assad s’est emparé du pouvoir

Le 16 novembre 1970, la rupture entre le ministre de la Défense et l'homme fort de Damas, Salah Jedid, est consommée. Ce sera le 22e coup d'État que connaît la Syrie depuis la fin du mandat français.

Hafez el-Assad à droite et son frère cadet Rifaat, nommé chef de la sécurité et commandant des brigades de défense « Saraya al-difaa ». Archives AFP

Le lundi 16 novembre 1970, alors que le président Noureddine el-Atassi a été placé en résidence surveillée, une nouvelle équipe s'apprête à prendre les rênes du pouvoir. L'heure est à la réforme structurelle de l'État baassiste. Le général Hafez el-Assad, ministre de la Défense, annonce les orientations du nouveau régime qui suggèrent une politique d'ouverture et de rapprochement avec les pays arabes dits progressistes. Il ne cache pas son intention d'impliquer la Syrie dans les initiatives unionistes et les discussions entre la RAU (Égypte), la Libye et le Soudan pour former une fédération.

 

Noureddine el-Atassi, le président syrien destitué par Hafez el-Assad. Photo archives AFP


En réalité, son coup de force avait débuté le vendredi 13 novembre quand, fort de ses soutiens dans l'armée, il avait évincé ses adversaires et leur chef de file, le général Salah Jedid, secrétaire général adjoint du parti Baas, qui cherchait à l'écarter du pouvoir.
Pour autant, le week-end avait semblé plutôt calme à Damas. En dehors du renforcement du dispositif de sécurité, des patrouilles militaires et de l'occupation des locaux des journaux as-Saoura et al-Baas, rien ne semblait témoigner d'un coup d'État militaire en marche. Ni procession de véhicules blindés ni défilé de militaires en treillis. Seul changement perceptible : la revue de presse matinale avait laissé place à la voix envoûtante de la chanteuse libanaise Feyrouz. Dans sa majorité, la presse internationale et ses commentateurs politiques faisaient montre de prudence. Ils n'excluaient pas le scénario d'un renversement de la situation et d'un retour à l'ordre, et pour cause, les luttes de pouvoir qui minent le Baas sont une constante depuis l'arrivée au pouvoir du parti par le coup d'État du 8 mars 1963. Depuis l'annonce erronée de l'éviction du général Salah Jedid en février 1969 par le ministre de la Défense, l'attentisme était de mise, et en dehors des milieux proches du commandement panarabe du Baas, personne ne soupçonnait l'ampleur de la crise qui s'annonçait.
Mais cette fois, tout compromis est exclu. Les résolutions adoptées à l'issue de la session extraordinaire du dixième congrès du parti, qui a pris fin le jeudi 12 novembre, étaient hostiles aux positions défendues par le général Assad. Salah Jedid, Noureddine el-Atassi, Youssef Zouayen, président du Conseil, et Ibrahim Makhous, ministre des Affaires étrangères, ont été jusqu'à exiger la destitution d'Assad et de son ami et fidèle allié, le chef de l'état-major, le général Moustapha Tlass. Les divergences étaient profondes, la rupture inévitable.

 

Hafez el-Assad acclamé par la foule, après l'élection présidentielle de 1971.

 

La Saïka, ligne de fracture
Au cœur des luttes intestines du Baas, la politique étrangère de la Syrie et, aux yeux des radicaux, la mise en péril des fondamentaux de l'idéologie baassiste par Hafez el-Assad. Pour ce dernier, l'extrémisme du général Salah Jedid avait jeté la Syrie dans la tourmente et l'avait condamnée à l'isolement régional et international. Si le congrès du Baas avait jugé indispendable l'initiative prise par l'homme fort de la Syrie d'envoyer des chars syriens en appui aux fedayine dans leur confrontation avec les forces royales en Jordanie deux mois plus tôt, ce n'est pas le cas d'Assad.
Pour ce dernier, qui garde à l'esprit l'humiliante défaite de 1967 face à Israël et le malheureux dénouement du « septembre noir » en Jordanie, mobiliser l'ensemble des ressources de la Syrie pour soutenir la guerre populaire de libération face à l'entité sioniste est une erreur stratégique majeure. Une attitude risquée pour Damas qui l'exposerait à des représailles et l'engagerait dans une bataille qu'il serait incapable de livrer et de remporter.

 

Mars 1971, le Parlement syrien devant lequel Assad prononce son discours d'investiture. Photo AFP

 


Depuis la disparition de Nasser, Assad est obsédé par l'idée de se prémunir contre toute forme de provocation. Entre la cause palestinienne et les intérêts de l'État syrien, le choix est vite fait. Ses vues provoquent un déchaînement de protestations au sein de la tendance favorable à Salah Jedid qui voit dans ce pragmatisme une attitude de compromission, voire de trahison. Assad est, selon les radicaux, en train de céder aux exigences impérialistes qui veulent entraîner la Syrie sur la voie d'une solution négociée en faveur d'Israël quand seule une guerre « juste » est en mesure de permettre de récupérer le Golan occupé.
En plus d'un infléchissement de la politique syrienne dans le conflit israélo-arabe et d'un rap prochement avec l'axe Le Caire-Amman, le ministre de la Défense réclamait une libéralisation de l'économie. La réponse du Congrès du Baas est sans équivoque, les propositions d'Assad sont rejetées en bloc. La crise est ouverte. Dans les heures qui suivront, l'optimisme ambiant quant au renversement du rapport de force en faveur de Jedid se dissipe rapidement. Ni les soutiens du groupe dans la direction du Baas et la base du parti, ni leurs alliés dans certaines unités de l'armée, ni le contrôle de l'organisation palestinienne al-Saïka ne suffiront à remporter le bras de fer tendu contre Assad et ses hommes. Le 16 novembre, Assad prend le pouvoir et lance son « Mouvement correctif ». Noureddine el-Atassi est destitué et arrété. Salah Jedid connaît le même sort. Il ne quittera sa geôle que 24 ans plus tard, quelques mois avant sa mort.

 

Sources :
Daniel Le Gac, « La Syrie du général Assad »
Samir Aita, « La Syrie : une histoire de troubles et de constructions »
Archives « L'Orient » des 12 et 16 novembre 1970
Dépêche « Le Jour » du 14 novembre 1970.

 

 

 

Les révélations du quotidien « Le Jour » le 14 novembre 1970

 

Le journal Le Jour a révélé samedi 14 novembre les résolutions adoptées à l'issue du dixième congrès extraordinaire du parti Baas qui s'est tenu à Damas durant quatorze jours. Hafez el-Assad, à travers son discours au congrès, s'était fait le porte-voix des officiers de l'état-major. Fort du soutien inconditionnel de l'armée, il a dans un premier temps mis en garde la direction politique du parti contre l'adoption de mesures radicales qui l'obligeraient à rompre avec elle.

Mais le congrès a décidé à la majorité la formation d'un nouveau gouvernement qui comprend les composantes jugées acceptables du parti et intègre les éléments progressistes. La direction du Baas a prononcé la destitution du ministre de la Défense, Hafez el-Assad, et du chef d'état-major, Moustapha Tlass, qui seront affectés à d'autres postes au sein du parti et de l'armée. Le groupe du général Salah Jedid détaille ses griefs contre le ministre de la Défense accusé de « vouloir s'emparer du pouvoir, (d')avoir créé une dualité du pouvoir dans le pays et (d')avoir saboté le rôle dirigeant du parti dans l'armée ».
Afin de préserver l'unité du parti et de l'armée, il leur a été demandé de coopérer pour la mise en œuvre de cette décision. Tous les membres du parti doivent se soumettre aux dispositions prises par le congrès qui constitueront le socle à partir duquel seront redéfinis les rapports entre l'organisation et ses membres. Une commission sera créée pour juger tous les membres du parti qui se seraient rendus coupables de détournements de fonds, d'enrichissement illicite ou de trafic d'influence.
Confronté à l'intransigeance de la tendance de Salah Jedid, Assad exige l'amendement des dispositions adoptées. Mais aux profonds antagonismes politiques s'ajoutaient les conflits personnels et les luttes d'influence qui rendaient le coup de force inéluctable. Avant même l'exécution des résolutions du 14 novembre, Assad lave l'affront qui lui est fait. Son emprise sur l'armée lui permet de réussir son coup et de prendre la direction de l'État. Un tournant qui sera officialisé par l'élection du 12 mars 1971 : Assad devient président avec plus de 99 pour cent des voix...

 

Prochain épisode : Le jour où... Sadate s'est rendu en Israël

 

Les épisodes précédents

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Le lundi 16 novembre 1970, alors que le président Noureddine el-Atassi a été placé en résidence surveillée, une nouvelle équipe s'apprête à prendre les rênes du pouvoir. L'heure est à la réforme structurelle de l'État baassiste. Le général Hafez el-Assad, ministre de la Défense, annonce les orientations du nouveau régime qui suggèrent une politique d'ouverture et de...

commentaires (4)

"Le jour où Hafez el-Assad s’est emparé du pouvoir" en novembre 70, comme par hasard, juste après "l'élection" à une voix près fort controversée en septembre 70 du Sleïméééne Franjiéh aïeul !

ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

12 h 33, le 28 août 2015

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Commentaires (4)

  • "Le jour où Hafez el-Assad s’est emparé du pouvoir" en novembre 70, comme par hasard, juste après "l'élection" à une voix près fort controversée en septembre 70 du Sleïméééne Franjiéh aïeul !

    ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

    12 h 33, le 28 août 2015

  • Et comme il s'est emparé du pouvoir en Syrie, il s'est ensuite emparé du pouvoir au Liban par la violence, la terreur et l'intimidation.

    Dounia Mansour Abdelnour

    08 h 45, le 28 août 2015

  • La photo est génial ..! elle résume a elle seule 45 ans de maquereautage de la dynastie sanguinaire des Assad ....l'un petit colonel d'artillerie est devenu milliardaire...l'autre aussi ...! mais en plus , avec ses comparses locaux ....ont piller, violer, outrager, saccagé notre pays....

    M.V.

    07 h 23, le 28 août 2015

  • "Le jour où Hafez el-Assad s'est emparé du pouvoir" ou Le jour où commencent le malheur et la tragédie de la Syrie (et du Liban).

    Halim Abou Chacra

    03 h 20, le 28 août 2015

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