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Moyen Orient et Monde - Récit

Le jour où... la partition de la Palestine est adoptée

Au siège des Nations unies à New York, le 29 novembre 1947, l'Assemblée générale réunie en session spéciale adopte, à la majorité des deux tiers des États présents, la résolution 181. Matérialisation du rêve des uns, tragédie annoncée des autres, retour sur une journée où tout a basculé.

Manifestations des Arabes palestiniens contre l’immigration juive en Palestine, 1937. Archives/AFP

Ce samedi de novembre 1947; le ciel était couvert, le temps morose. Le monde regardait en direction de l'ancienne patinoire de Meadow transformée en siège des Nations unies dans l'attente frénétique du verdict des discussions entamées trois jours plus tôt sur le sort de la Palestine. L'horloge égrenait les heures fatidiques, au rythme du décompte des voix, avant l'annonce terrifiante pour la partie arabe de l'adoption du plan de partition de la Palestine. Pourtant, le 26 novembre, rien ne semblait encore joué. Certes, le soutien des États-Unis était attendu, annoncé depuis octobre par la voix de leur ambassadeur à l'Onu, Hershel V. Johnson. Aucune surprise non plus du côté soviétique, Moscou avait fait connaître sa position le 13 octobre, à travers la déclaration fracassante de Semione T. Tsarapkine, dans laquelle elle affirmait que la solution du plan de partage ne contrevenait pas au principe reconnu du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes.

Mais avec tout le cynisme qu'elle renfermait, cette alliance objective américano-soviétique à elle seule n'était pas décisive. Si la majorité des deux tiers requise avait été obtenue de justesse, c'était grâce au changement de cap du Liberia qui avait quitté le giron des opposants à la partition pour rejoindre la file des promoteurs du plan, et au basculement inattendu de la France, qui, après s'être abstenue la première fois, avait finalement voté en faveur du oui. L'initiative surprenante des chefs de la diplomatie irakienne, égyptienne et libanaise, rendant visite au président Vincent Auriol pour rallier la France au camp du non, s'apparentait à de la naïveté romantique, face aux redoutables méthodes déployées par les services secrets de l'agence juive, notamment dans le domaine de l'espionnage. Dissimulant des micros dans la résidence du représentant de la délégation syrienne, ils sont informés de la décision d'une diplomate sud-américaine éprise d'un membre de la délégation palestinienne et dont le cœur penchait en faveur du non de se ranger du côté des contestataires, ce qui leur a permis aussitôt de faire pression pour la remplacer par un représentant plus malléable.

L'histoire retiendra également la trahison d'un agent arabe aux ordres du roi Abdallah de Jordanie qui fut généreusement rétribué pour exprimer à l'Onu le point de vue des Palestiniens favorables au partage, et servir secrètement les intérêts du souverain hachémite consentant au partage en contrepartie de la garantie de l'agence juive d'appuyer son projet d'annexion des territoires concédés aux Arabes. L'intense lobbying de l'agence s'avérait payant et l'influence des thèses sionistes réelle dans un contexte où les mémoires traumatiques européennes étaient vives.

La perfide Albion

Ce 29 novembre 1947 était donc à marquer d'une pierre noire pour les Arabes, le plan de partition est finalement approuvé par 33 voix contre 13 et 10 abstentions. Seuls l'Afghanistan, l'Arabie saoudite, Cuba, l'Égypte, la Grèce, l'Inde, l'Iran, l'Irak, le Liban, le Pakistan, la Syrie, la Turquie et le Yémen avaient voté contre. Dès le départ, les pays arabes avaient fait connaître leur refus : non à toute partition qui nierait le droit de la majorité et reconnaîtrait un statut préférentiel à la minorité. Comme le rappellera bien plus tard l'historien palestinien Walid Khalidi, « les Palestiniens ne voyaient pas de raison pour laquelle ce serait à eux de payer pour la Shoah, le pire des crimes contre l'humanité, commis en Europe par des Européens... Ils ne voyaient pas de raison pour laquelle il ne serait pas acceptable pour les juifs de vivre en tant que minorité. Dans un État palestinien uni, alors qu'il serait acceptable pour presque la moitié du peuple palestinien – la majorité autochtone sur les terres de sa patrie – de devenir du jour au lendemain une minorité sous domination étrangère, comme le prévoyait le plan de partage pour le nouvel État juif ».

Dans le camp des hésitants qui ne se prononcent pas, aux côtés du concert des nations d'Amérique latine, l'Argentine, le Chili, la Colombie, le Salvador, le Honduras, le Mexique, se retrouvent l'Éthiopie, la Yougoslavie, la Chine et le Royaume-Uni. La position de la perfide Albion, qui avait œuvré activement à la constitution d'un foyer juif, avait fini par évoluer à la fin des années 30. Le gouvernement de Londres, puissance mandataire, contesté en Palestine et faisant face à la pression croissante des pays arabes dont il voulait se gagner le soutien, finit par promulguer le Livre blanc de 1939, par lequel il limitait drastiquement l'achat des terres et s'engageait à octroyer l'indépendance à la Palestine dans les dix ans, sans que d'ici là la proportion des immigrés juifs ne dépasse le quota d'un tiers. Du Livre blanc de 1917 à celui de 1939, la position anglaise a connu un profond revirement qui n'est pas étranger aux intérêts de puissance appellant la conclusion d'alliances au gré de l'évolution des rapports de force. En choisissant de s'en remettre aux Nations unies le 2 avril 1947 pour résoudre le conflit entre juifs et Arabes, Londres reconnaissait son incapacité à résoudre les conséquences de sa gestion du mandat qui lui fut confié par la Société des Nations en juillet 1922.

 

Le kibboutz de Degania où une ferme fut créée en 1910 par des colons juifs venus de Russie.
Archives/AFP

 

Les calendes grecques

La bataille que se livrent les protagonistes le 29 novembre 1947 avait déjà débuté quelques mois auparavant au moment où l'Assemblée générale des Nations unies avait voté le 15 mai 1947 la résolution 106 qui met sur pied la commission spéciale des Nations unies sur la Palestine pour l'examen de la question (Unscop). L'articulation de la question du départ des juifs d'Europe à la question de Palestine est au centre des discussions de la commission spéciale. La Palestine en état de guerre et une opinion internationale travaillée par le sort des survivants des camps de concentration avaient créé un climat sinistre dans lequel se confondaient le problème des juifs européens rescapés des massacres européens et le problème de la Palestine qui, au terme du principe de l'autodétermination des peuples, devait recouvrir son indépendance. Le haut commissariat arabe décide de boycotter la commission tandis que l'agence juive redouble de zèle pour faire entendre ses revendications. C'est à sa majorité que l'Unscop recommande en septembre 1960 le partage de la Palestine en un État juif qui couvre 56,47 % de la surface totale, et un État arabe qui s'étend sur 42,88 % du territoire, Jérusalem placé sous statut international occupe 0,65 % de l'espace. Le rapport constatait pourtant le poids démographique d'une population autochtone deux fois plus nombreuse que les nouveaux occupants, et relevait qu'en dépit de la colonisation de peuplement, les Palestiniens étaient encore propriétaires de plus des 4/5es de la terre. L'Unscop, dans son rapport, concluait que le droit à l'autodétermination du peuple palestinien devait être écarté pour ne pas compromettre l'objectif de l'installation du foyer juif. À l'universalisme wilsonien se substituait l'exception de droit en Palestine.

L'ombre de 1948

C'est suite à ce rapport qu'une commission ad hoc sur la question palestinienne est créée. Le 11 novembre, elle estime que « l'Assemblée générale n'est pas compétente pour recommander, et encore moins exiger, toute solution autre que la reconnaissance de la Palestine, et que la constitution du futur gouvernement de la Palestine est une question relevant exclusivement du peuple de Palestine... L'Organisation des Nations unies n'a aucune compétence pour créer un nouvel État. Une telle décision ne peut être prise que dans le cadre du libre arbitre du peuple dans les territoires en question ». Mais le cataclysme semblait déjà annoncé : le 29 novembre 1947, la résolution fatale est adoptée. Elle recommande aux Arabes d'accepter un plan de partition qui donne au mouvement sioniste l'État juif qu'il réclamait depuis un demi-siècle, cependant, aucune obligation ne leur incombait puisque l'Assemblée générale n'avait qu'un rôle consultatif. Ce jour-là, terrassée par le verdict, la délégation des États arabes quittera l'Assemblée avant la clôture de la session, non sans avoir dénoncé les pressions multiformes exercées par l'agence juive de la Palestine, tandis que celle-ci exprimera toute sa reconnaissance après le vote. Samedi 29 novembre, les Arabes, dans une déclaration solennelle, contestent la validité d'une résolution adoptée en violation de la Charte de l'Onu et brandissent la menace des conséquences inéluctables si l'injustice faite aux Palestiniens n'était pas réparée. Cet épisode augure de la guerre de 1948-1949, la première d'un cycle toujours en cours.

Sources :
Alain Gresh, De quoi la Palestine est-elle le nom ?
Alain Gresh et Dominique Vidal, Palestine 1947, un partage avorté.
Walid Khalidi, Before their Diaspora.
Jean-Paul Chagnollaud, Le mandat britannique.
Documents : Unispal.

Des membres de la Haganah, organisation clandestine paramilitaire sioniste, à Jérusalem en avril 1948.
Archives/AFP

 

Introduction générale de la résolution 181

Texte de la résolution 181
« L'Assemblée générale...
« Recommande au Royaume-Uni, en tant que puissance mandataire pour la Palestine, ainsi qu'à tous les autres États membres de l'Organisation des Nations unies l'adoption et la mise à exécution, en ce qui concerne le futur gouvernement de la Palestine, du plan de partage avec union économique exposé ci-dessous :
« Demande
a) Que le Conseil de sécurité prenne les mesures nécessaires prévues dans le plan pour sa mise à exécution.
b) Que le Conseil de sécurité détermine, au cas où les circonstances l'exigeraient pendant la période de transition, si la situation en Palestine représente une menace contre la paix. S'il décide qu'une telle menace existe, et afin de maintenir la paix et la sécurité internationales, le Conseil de sécurité complétera l'autorisation de l'Assemblée générale par des mesures prises aux termes des articles 39 et 41 de la Charte, qui donneront pouvoir à la Commission des Nations unies, prévue dans la présente résolution, d'exercer en Palestine les fonctions qui lui sont assignées dans la présente résolution.
c) Que le Conseil de sécurité considère comme une menace contre la paix, rupture de paix ou acte d'agression, conformément à l'article 39 de la Charte, toute tentative visant à modifier par la force le règlement prévu par la présente résolution.
d) Que le Conseil de tutelle soit informé de la responsabilité qui lui incombera aux termes de ce plan.
« Invite les habitants de la Palestine à prendre toutes les mesures qui pourraient être nécessaires de leur part, en vue d'assurer l'application de ce plan.
« Fait appel à tous les gouvernements et tous les peuples pour qu'ils s'abstiennent de toute action qui risquerait d'entraver ou de retarder l'exécution de ces recommandations... »

Source : http://www.un.org/fr/documents/viewdoc.asp?symbol=A/RES/181%28II%29

 

 

Dans le prochain épisode le jour où... Gamal Abdel Nasser a nationalisé le canal de Suez


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Le jour où... Roosevelt et Ibn Saoud ont scellé le pacte du Quincy


Ce samedi de novembre 1947; le ciel était couvert, le temps morose. Le monde regardait en direction de l'ancienne patinoire de Meadow transformée en siège des Nations unies dans l'attente frénétique du verdict des discussions entamées trois jours plus tôt sur le sort de la Palestine. L'horloge égrenait les heures fatidiques, au rythme du décompte des voix, avant l'annonce terrifiante...

commentaires (9)

Pour les peuples de la région et les honnetes gens, mais surtout des opprimés et occupés palestiniens, cette partition est nulle et non avenue. Le temps le démontrera clairement car le mécanisme inarrestabile est déjà en marche. Dans ces affaires-ci, le facteur temps, où l'on utilise comme levier de retardement l'EI par des pseudo révolution par là... n'est qu'un absurde détail.

Ali Farhat

20 h 27, le 11 août 2015

Tous les commentaires

Commentaires (9)

  • Pour les peuples de la région et les honnetes gens, mais surtout des opprimés et occupés palestiniens, cette partition est nulle et non avenue. Le temps le démontrera clairement car le mécanisme inarrestabile est déjà en marche. Dans ces affaires-ci, le facteur temps, où l'on utilise comme levier de retardement l'EI par des pseudo révolution par là... n'est qu'un absurde détail.

    Ali Farhat

    20 h 27, le 11 août 2015

  • Avec toutes ces "cinquièmes colonnes de minorisés" au sein de leur propre société, comment vouliez- vous que les Palestiniens tous seuls aient pu sauver la Palestine !

    ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

    16 h 57, le 10 août 2015

  • Un Etat juif sur 56,47% de l'ancienne Palestine, un état arabe sur 42,88%, Jérusalem sous statut international. Où en sommes-nous aujourd'hui ? Mais à qui le demander ? Les hurluberlus sont nombreux du Golfe à l'Océan.

    Honneur et Patrie

    15 h 31, le 10 août 2015

  • merci pour certain de rappeler que la palestine n'etait pas le seul pays arabe ou encore dans le monde d'ailleurs a etre morceler !!! maintenant il nous fera plaisir de rapeler que des juifs vivaient deja sur ces terres en complete harmonie avec les arabes .. et etaient de grand proprietaire terrien ainsi que certains libanais possédaient d'immense pans de la palestine !!

    Bery tus

    14 h 04, le 10 août 2015

  • OU LA DOUBLE DÉFAITE DES ARABES... 1 - D'AVOIR PERDU LA PREMIÈRE MOITIÉ DE LA PALESTINE 2 - DE N'AVOIR PAS SU GARDER LA SECONDE MOITIÉ...

    SOUTENONS L,OLJ. CONDAMNONS SES CENSURES.

    13 h 39, le 10 août 2015

  • Les partages du Pakistan, de l'Inde ,du grand Liban , de la Transjordanie et (etc) ...furent plus aisés ..

    M.V.

    10 h 27, le 10 août 2015

  • La véritable et grande catastrophe ("nakba") pour le peuple palestinien !

    Halim Abou Chacra

    10 h 17, le 10 août 2015

  • Dans ce cas-ci, on peut effectivement affirmer que c'était bien un Complot judéo-maçonnique, "Jeunes- Turcs/Britaniques" !

    ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

    09 h 25, le 10 août 2015

  • Le partage imposé de la Palestine en deux États est une des plus grandes injustices de l'histoire des nations. L'Europe post nazisme s'est lavé la conscience avec le sang palestinien. Et ça continue.

    Dounia Mansour Abdelnour

    04 h 25, le 10 août 2015

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