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Entretien

Face à la radicalisation jihadiste, « il faudrait s’interroger sur les questions de citoyenneté »

El-Yamine Soum, sociologue et essayiste, coauteur de l'ouvrage « Les Nouveaux Défis de l'éducation », livre son analyse des causes objectives de la radicalisation jihadiste et des moyens pédagogiques et institutionnels de traitement du phénomène.

Des combattants de l’État islamique en Syrie. Photo AFP

Après les révoltes arabes, il y a eu une phase de récupération et de canalisation des mouvements jihadistes devenus des alliés politiques des partis se réclamant de l'islam politique. Considérez-vous que, par la suite, le retour au tout sécuritaire et leur inscription sur les listes terroristes ont eu un impact important sur l'intensification de la violence jihadiste ?
Toute l'expérience démontre qu'à chaque fois que l'on a mené une politique de répression injuste des groupes jihadistes, ils se sont radicalisés. Être radical dans son mode de vie n'est pas un délit. On a systématiquement renforcé une idéologie qui se base également sur une forme de victimisation. Déterminer comment gérer ces idéologues, c'est une question compliquée, mais je ne pense pas que le tournant sécuritaire qui a été pris en Tunisie ou en Égypte puisse être une solution au regard de l'histoire. Il faut qu'il y ait une justice, et le combat doit être mené à plusieurs niveaux. Le problème est aujourd'hui la force acquise par les mouvements de l'héritage wahhabite, qui ont déplacé la lutte sur le terrain religieux, et qui en jouant sur cette fibre parviennent à essaimer pour une multitude de raisons qui ne sont pas forcément des considérations d'ordre économique. En Europe, lorsque l'on voit des jeunes entre 15 et 35 ans se rendre en Syrie, ce ne sont pas nécessairement des jeunes qui ont un problème économique, on recrute également du petit bourgeois en quête d'ivresse. Je ne pense pas que la réponse sécuritaire soit une solution. Ce qu'il faudrait, au contraire, c'est s'interroger sur les questions de citoyenneté, de projet de société, d'éducation, etc. Bien évidemment que l'apologie du terrorisme et l'incitation à la haine raciale sont des délits, et, dans ce cadre, il est légitime de sanctionner par le biais de la justice. Ensuite, d'un point de vue du débat des idées, il faut combattre les idéologies extrêmes, car ce sont les idéologies qui traversent les individus et pas l'inverse.

 

(Lire aussi : Le désenchantement des jeunes Tunisiens, ou comment l'exclusion nourrit le jihadisme)



En juillet dernier, s'est tenue à Alger la conférence sur la déradicalisation au cours de laquelle des pays d'Amérique latine ont pointé la responsabilité des États-Unis dans l'émergence du « terrorisme ». Considérez-vous aujourd'hui que les pays ont toujours une responsabilité active dans l'expansion du phénomène ?
Oui, et le premier constat que l'on peut faire c'est que toutes les guerres de prévention menées depuis les années 90 n'ont jamais réglé un conflit. Si on exclut l'éclatement de la Yougoslavie, on est plutôt dans la gestion d'une crise qui en entraîne une autre. La question à se poser est celle du financement et de l'armement des groupes terroristes. Nous savons qui sont les plus grands producteurs d'armes. Il y a donc une responsabilité claire qui est établie, et, au regard de l'histoire des pays d'Amérique latine, on a suffisamment de recul, de sources et d'archives pour comprendre qu'il y avait une stratégie de puissance avec la volonté de les déstabiliser. Ce qui s'est passé en Irak, en 2003, traduisait également une volonté délibérée de créer une forme de chaos. Depuis l'indépendance des États-Unis, on retrouve exactement la même politique, les premières interventions des Américains, en dehors de la guerre qu'ils menaient contre les populations indiennes, étaient des guerres menées contre les corsaires d'Afrique du Nord, comme le bombardement de Tripoli en Libye. Les débuts de la politique étrangère américaine, où l'on soudoie une élite politique localement pour jouer des divisions tribales, sont une responsabilité établie historiquement. Sauf que l'on a également armé des personnes qui ont pris d'autres directions, c'est une logique qui leur échappe.

 

(Lire aussi : Les recrues européennes de l'EI : « De plus en plus jeunes et beaucoup plus de femmes »)

 

Quelles seraient, selon vous, les dimensions indispensables d'une politique de lutte contre le radicalisme jihadiste dans les pays arabes ?
Il faut dans ces pays parvenir à créer des sociétés avec des citoyens, bien que ce soit compliqué puisqu'il s'agit de processus long. Alors que certains pays ont payé chèrement leur lutte pour l'indépendance et se sont lancés dans des expériences réelles de développement et une marche vers la modernité politique, il y a eu finalement le triomphe partiel d'une autre idéologie qui a contribué à accentuer des lignes de fracture dans le monde arabe. Aujourd'hui, si l'on prend les sociétés latino-américaines, qui, elles, sont indépendantes, et dont certains pays ont accédé au rang de puissance économique mondiale, elles n'ont pour autant pas résolu le problème de la violence (40 pour cent des homicides mondiaux pour 8 pour cent de la population mondiale), elles ont également des problèmes en profondeur qui ne s'expriment pas par le terrorisme, comme dans le cas des pays arabes, mais qui n'en sont pas moins sérieux. Il ne faut pas oublier que les nations sont une construction artificielle. Avant de s'unifier, l'Europe est passée par plusieurs phases ; il y a un siècle, un Français et un Allemand se rencontraient sur un champ de bataille. Aujourd'hui, c'est dans un cadre de programme d'échange universitaire et de coopération économique entre les pays. Sans être obligés de passer par des étapes de violence, nous pouvons créer des citoyens. Les soubresauts que nous vivons actuellement expliquent aussi cela : il y a une tension permanente entre l'individu et le groupe. Les tensions génèrent du chaos mais elles produisent aussi du progrès.

 

(Lire aussi : Jihadisme : quand la radicalisation religieuse devient l'exutoire des frustrations arabes et occidentales)

 

Des voix d'intellectuels arabes s'élèvent aujourd'hui pour expliquer que les facteurs géopolitiques et socio-économiques ont été déterminants dans la marginalisation et l'étouffement progressif de la pensée critique arabe. Cette pensée peut-elle incarner un nouveau souffle pour sortir de la crise intellectuelle dans laquelle se débattent les pays arabes et réhabiliter la connaissance d'une culture islamique riche et plurielle ?
La pensée est toujours ce qui précède les mouvements dans une société. Or on constate aujourd'hui qu'en termes de productions culturelles, celles-ci se font davantage en dehors du monde arabe qu'en son sein, elles sont plutôt liées aux diasporas, et cela s'explique notamment par le manque de volonté politique. Si l'on compare Cuba à l'Arabie saoudite, Cuba est un pays beaucoup plus pauvre, et, pourtant, le nombre de brevets émis concernant la santé à Cuba n'est pas comparable à l'Arabie saoudite où l'on préfère former des gens dans des medrasas pour diffuser une idéologie qui est un poison. Il y a aujourd'hui un travail à conduire en s'appuyant sur les travaux des intellectuels arabes qui ont lancé une œuvre modernisatrice dans un échange avec la pensée occidentale. Nous avons eu dans l'histoire récente ce mouvement de modernisation qui est resté adossé aux cultures arabes. C'est cette mémoire qu'il faut revitaliser bien que cela puisse sembler plus compliqué au XXIe siècle, dominé par l'ère du visuel et non plus de l'écrit. Nous sommes dans une phase inédite de l'histoire de l'homme, de la mondialisation, et, pourtant, lorsque l'on prend les pratiques et les modes de vie, l'homme s'uniformise de plus en plus. Et l'on se rend compte d'un point de vue très pratique que l'idée selon laquelle il y aurait une résistance dans les valeurs de la modernité et du libéralisme dans le monde arabe est complètement fausse. Nous sommes pris entre la mondialisation, d'un côté, l'uniformisation des modes de vie à travers la culture du fast-food halal, et, de l'autre, des références prises chez des personnalités influentes qui sont complètement déconnectées des sociétés occidentales. En France, certains gourous sectaires incitent à l'haine antichiite. Ils sont les marionnettes idéologiques de l'impérialisme américain, et ce sont des acteurs qui ont une certaine influence, même si elle reste pour l'instant limitée. Ces discours sont bien trop loin des réalités, et, à terme, ils ne tiendront pas face à la réalité, car ils sont bien trop loin des pratiques réelles des individus. Il y a aussi une responsabilité des intellectuels de proposer une pensée critique, créative et alternative pour les défis du XXIe siècle.

 

 

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