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Conférence

Où en est le salafisme dans le monde arabe?

Au Carnegie Middle East Center de Beyrouth, plusieurs intervenants ont discuté de l'avenir de la mouvance salafiste et les défis qu'elle affronte.

De gauche à droite : cheikh Mohammad Rafiki, Carine Lahoud, le modérateur Georges Fahmi, du CMEC, Mohammad Khoja et Nader Bakkar. Photo Carnegie Middle East Center

Jusqu'aux soulèvements arabes de 2011, les mouvements salafistes dans leur majorité ont misé sur la discrétion sur le plan politique. Aujourd'hui, toutefois, les choses ont changé. En Égypte, après la chute du président Hosni Moubarak, les salafistes égyptiens ont mis en avant le parti al-Nour. En Tunisie, le mouvement du Front de la réforme a été transformé en parti politique en mars 2012. Au Maroc, en revanche, le parti de la Renaissance et de la Vertu existait déjà depuis 2005, et n'a pas hésité en 2011 à s'allier à l'Alliance pour la démocratie, coalition hétéroclite de plusieurs partis, composée de diverses mouvances idéologiques, de l'islamisme à la gauche socialiste.

Plus que jamais, le salafisme politique est d'actualité, d'autant que la situation au Moyen-Orient ne permet plus d'ignorer les diverses tendances religieuses, et notamment musulmanes, qui agitent de près ou de loin la quasi-totalité des pays de la région. C'est pour cette raison que le Carnegie Middle East Center de Beyrouth a accueilli cette semaine quatre intervenants pour discuter de l'établissement de partis politiques salafistes dans certains pays et des défis qui les attendent, surtout face aux vagues de jeunes répondant à l'appel du jihadisme.
Pour comprendre le salafisme actuel, il convient de prendre en considération le contexte local dans lequel il s'est ancré, selon Carine Lahoud, professeur à la Lebanese American University et à l'Université Saint-Esprit de Kaslik (Usek). Ainsi, l'implication politique et même l'idéologie découlent directement des contraintes locales et du régime en place. Le Koweït est un exemple-type de ce concept, notamment parce que les salafistes koweïtiens sont actifs politiquement dans ce pays depuis plus de 40 ans, dans une arène plutôt libre et compétitive, explique l'intervenante. Le système politique koweïtien est constitué de manière que le régime au pouvoir reste le législateur principal. Ce système a joué un rôle dans la structure du salafisme politique koweïtien. Ce dernier bénéficie donc, contrairement aux autres partis salafistes dans les pays du printemps arabe, de plus d'expertise et de savoir-faire en termes de discours, de stratégie, de tactiques, et plus important, de relation avec le régime. À ses débuts, le mouvement était marginal et peu connu, exclusivement dédié à défendre la cause salafiste. Le repositionnement du mouvement a commencé dans les années 1980, pour repousser la gauche et mettre les Frères musulmans en avant. Dix ans plus tard, l'engagement politique croissant des salafistes a mené à la création d'une organisation politique plus structurée, al-Tajammoh al-salafi, aujourd'hui considéré comme le parti le plus puissant et le meilleur allié du régime. Leur plus grande difficulté est de gagner en légitimité, à la fois religieuse et politique. Le courant principal du salafisme koweïtien est le courant dit « traditionnel », et considère que l'activisme politique est une occasion idéale de faire passer son message. Ce courant est étroitement surveillé et encadré par le gouvernement.

Destruction de l'Aautre
En Égypte, le parti salafiste al-Nour fut le second grand gagnant des dernières élections législatives, rappelle le cofondateur du parti, Nader Bakkar. Les quatre dernières années furent riches en expérience politique pour al-Nour, qui apprit de ses erreurs et de celles des autres partis. Al-Nour existait bien avant la révolution de 2011, mais a été réellement consacré après avoir gagné les voix de millions d'électeurs lors des premières élections qui ont suivi le soulèvement. Tous les votants n'étaient pas salafistes, mais aussi des sympathisants ou simplement des Égyptiens désirant un changement, faisant confiance aux salafistes, connus pour leur intégrité et pour ne pas avoir été influencés par le régime précédent corrompu, estime M. Bakkar. Sous le régime Moubarak, un activisme quelconque n'aurait pas porté ses fruits, comme ce fut le cas après 2011, date qui représenta un feu vert pour les salafistes. Ce qui suivit en Égypte fut un débat sur la définition du salafisme et ses principes, ainsi que sa séparation – ou pas – de la sphère politique. Le problème principal en Égypte, selon M. Bakkar, résidait dans le fait que les différences n'étaient pas acceptées, malgré toutes les tentatives de compromis. En outre, l'extrémisme, sous toutes ses formes, constitue un gros défi. Les mouvances dans le genre de l'État islamique (EI) visent, sans distinction, tout ce qui est différent d'elles. Al-Nour, en revanche, ne croit pas à l'annihilation de l'autre, et se considère avant tout comme un parti issu du peuple égyptien, avant d'être islamiste.

Statu quo actuel
Du côté tunisien, le mouvement du Front de la réforme (Jabhat al-Islah) a été établi après le soulèvement de 2011. Mais il est en réalité l'extension du Front islamique tunisien, né en 1985, et dont le slogan est « travail » et « éducation », rappelle le chef du Front de la réforme, Mohammad Khoja. Sous les régimes précédant le pouvoir actuel, le Front de la réforme n'a pas été ouvertement actif sur le terrain comme sur le plan politique, les libertés ayant été particulièrement restreintes. Le mouvement a alors attendu les retombées de la révolution de 2011, considérée comme une transition vers la démocratie. D'après M. Khoja, les islamistes n'ont aucun problème avec la démocratie, objectif principal du parti, « ce serait plutôt l'inverse ».
Par ailleurs, toujours selon l'intervenant, l'avenir du salafisme tunisien dépend de plusieurs facteurs. Premièrement, une transition saine vers la démocratie ; un échec en ce sens résulterait obligatoirement en une montée de l'extrémisme dans certaines parties de la société. Deuxièmement, l'absence d'interventionnisme – moral ou financier – dans les affaires du parti salafiste. Celui-ci doit également prendre en compte le mode de vie tunisien et la volonté du peuple.
L'islam ne doit pas être limité au jihadisme, qui est un besoin, et non pas un objectif, et prolifère quand l'ignorance, la pauvreté et le fanatisme prévalent. Les médias ont aussi un rôle majeur à jouer, les mots ayant un réel impact sur les individus. Le statu quo actuel dans le monde arabe, surtout les trois dernières années, est la preuve qu'il n'y a pas de raccourci pour atteindre la démocratie. Il est néanmoins prématuré d'enterrer le printemps arabe et il convient de le perpétuer. Sinon, les anciens régimes reviendront et tout le travail effectué jusque-là sera défait, poussant les modérés dans les bras des extrémistes ou encore aidant à la montée de l'islamophobie.

La différence marocaine
Enfin, représentant le Maroc, le secrétaire général adjoint du parti de la Renaissance et de la Vertu, cheikh Mohammad Abdel Wahab Rafiki, a souligné la différence entre son parti et d'autres mouvements salafistes du monde arabe, précisant qu'il ne suit aucune structure particulière, et réunit des partis modérés. De plus, le régime marocain actuel est basé sur certains concepts salafistes ; il est donc particulièrement difficile de définir cette mouvance au Maroc. Les attentats du 16 mai 2003 à Casablanca, une sorte de « 11 septembre » marocain, ont changé la donne dans le royaume où des milliers de personnes ont été arrêtées par la suite, dont des salafistes. Durant les années qui ont suivi, les libertés étaient particulièrement restreintes. Après le début du printemps arabe, le Maroc s'est là aussi distingué des autres pays étant donné que les manifestations n'ont pas duré longtemps. Très vite, le gouvernement a pris en compte les demandes des contestataires, organisant des élections anticipées qui ont permis l'entrée au Parlement du parti de la Justice et du Développement (de référentiel islamique), ainsi que la libération de prisonniers politiques qui ont par la suite fait partie de la vie politique. Il a pavé la voie au parti de la Renaissance et de la Vertu qui, quant à lui, est récent et n'opère que depuis deux ans. Comme le salafisme politique en général, le parti fait face à de nombreux défis, dont l'extrémisme. De nombreux jeunes, majoritairement arabes mais également occidentaux, sont attirés par des groupes comme l'EI et plusieurs facteurs entrent en jeu, comme un contexte économique défaillant, un manque d'éducation ou encore de stabilité, explique en substance M. Rafiki. Mais il y a également des raisons plus profondes, qui relèvent de la doctrine et de l'identité religieuse. Et les projets des printemps arabes n'ont pas tous abouti, menant à la désillusion de presque toute une génération.

 

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Jusqu'aux soulèvements arabes de 2011, les mouvements salafistes dans leur majorité ont misé sur la discrétion sur le plan politique. Aujourd'hui, toutefois, les choses ont changé. En Égypte, après la chute du président Hosni Moubarak, les salafistes égyptiens ont mis en avant le parti al-Nour. En Tunisie, le mouvement du Front de la réforme a été transformé en parti politique en...

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AU MÊME STADE QUE LE FAKIHISME... DEUX MAUX !!!

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

19 h 29, le 19 avril 2015

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Commentaires (2)

  • AU MÊME STADE QUE LE FAKIHISME... DEUX MAUX !!!

    L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    19 h 29, le 19 avril 2015

  • Oui c'est ca , demain vous debattrez du bienfait du fascisme politique .

    FRIK-A-FRAK

    12 h 32, le 18 avril 2015