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Économie

« La chute de l’euro est durable »

Interview express

Ancien trader devenu économiste, le Franco-Suisse (né à Beyrouth) Michel Santi revient pour « L'Orient-Le Jour » sur les perspectives d'évolution des cours entre l'euro et le dollar.

14/04/2015

L'euro a enregistré sa plus forte baisse trimestrielle face au dollar (-11 %) depuis sa création. Quels sont les facteurs de cette baisse spectaculaire ? Est-elle durable ?
La chute actuelle du cours de l'euro par rapport au dollar est un effet collatéral du plan de rachat d'actifs mis en œuvre par la Banque centrale européenne (BCE) depuis mars, qui a joué un rôle décisif sur les anticipations des agents quant au différentiel de taux d'intérêt entre la zone euro et les États-Unis. Avec ces mesures d'assouplissement quantitatif (QE en anglais), qui se traduisent par une expansion significative de son bilan, la BCE augmente de manière considérable l'offre d'euros sur le marché (près de 10 % du PIB de la zone euro sur la durée du programme) et entraîne mécaniquement la baisse de son cours.
Par ailleurs, les cambistes restent attentifs à la variation des indicateurs pouvant influer sur la politique monétaire de la Fed. Or les États-Unis devraient connaître un rythme de croissance encore bien supérieur à celui de la zone euro en 2015, le marché de l'emploi et de l'immobilier ont redécollé, et les hausses de salaires devraient se concrétiser... La Fed a donc déjà prévenu que l'on s'approche inéluctablement d'une remontée de ses taux d'intérêt tandis que le QE européen sera maintenu jusqu'à la fin septembre 2016, voire au-delà si les objectifs de la BCE en terme d'inflation (proches des 2 %) ne sont pas atteints. Les politiques monétaires vont par conséquent diverger radicalement et la chute de l'euro devrait se poursuivre sur longue durée. S'il est impossible de prévoir l'ampleur de cette chute, il est probable que l'euro atteigne durablement un taux en deçà du seuil de parité avec le dollar.

Au-delà des effets conjoints des politiques monétaires, l'hypothèse d'une sortie accidentelle de la Grèce ne favorise-t-elle pas une nouvelle crise de confiance des investisseurs vis-à-vis de l'euro ?
Cette défiance éventuelle ne peut être envisagée comme un facteur majeur de la chute actuelle du cours de l'euro : même lors de la crise des dettes souveraines de 2010, il n'est pas descendu au-dessous de 1,20 dollar. En outre, je ne crois pas à une sortie de la Grèce : les compromis de dernière minute font partie de l'histoire de la monnaie unique.
Surtout, avec son tour de force, l'actuel président de la BCE, Mario Draghi, a sauvé l'euro et corrigé une partie de ses vices de conception en rééquilibrant une politique monétaire schizophrène qui, sous le mandat de son prédécesseur, Jean-Claude Trichet, traduisait la mainmise de l'Allemagne sur la BCE. En réalité, le QE agit comme une sorte de mécanisme de solidarité de type fédéral en distribuant de facto l'argent des pays les plus riches vers les banques de ceux qui connaissent des difficultés pour stimuler leur économie.

Qui sont les principaux bénéficiaires et perdants de ces évolutions des cours ?
Le QE de la BCE donne enfin à la zone euro les moyens de renouer avec la croissance, malgré les réticences de l'Allemagne qui reste très attachée à un euro fort et craint un décollage de son inflation – pour des motifs essentiellement psychologiques. Pour autant, cette baisse ne devrait pas profiter de la même manière à tous les pays européens. Paradoxalement, cela devrait être encore une fois l'Allemagne qui tirera à mon avis le mieux son épingle du jeu. Pour une raison simple : elle réalise environ 45 % de ses exportations hors zone euro. Les États-Unis devraient profiter en parallèle de l'appréciation du dollar qui, couplée à la baisse des prix du pétrole, donne davantage de marges de manœuvres en termes de politique monétaire et permet à la Fed d'attendre le bon moment pour remonter ses taux. De même, la hausse de leur monnaie va rendre les opportunités d'investissement aux États-Unis beaucoup plus rentables.
Les grands perdants de cette perspective d'une remontée des taux américains sont les pays émergents, et notamment ceux qui connaissent un déficit de leurs comptes courants, et empruntent beaucoup en dollars, car elle se traduira par un renchérissement de leurs coûts de financement. D'ailleurs, la plupart des monnaies émergentes décrochent déjà, et parfois de manière spectaculaire comme pour la livre turque, le real brésilien ou la roupie. La guerre des monnaies n'est donc pas prête de s'arrêter.

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