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Liban - Liban

Lutte anticorruption : les rayons de Sakker el-Dekkane débordent déjà

Sakker el-Dekkane, une nouvelle ONG, a déjà recueilli, en à peine un mois d'existence, des centaines de notifications anonymes de citoyens sur des pots-de-vin qu'ils ont dû payer aux administrations officielles.

Le vendredi dernier, vous pourriez avoir été l'un des passants privilégiés à croiser le chemin de « vendeurs ambulants » pas comme les autres sur l'un des axes principaux de la capitale : ils vous auraient proposé des permis de conduire à peu de frais, des diplômes pas cher (vous auriez même pu négocier le prix...), des permis pour vitres fumées ou pour port d'arme livrés jusque chez vous, etc. Bref, que de bonnes affaires. En apparence.


En effet, il vous aura suffi de retourner le fameux document pour lire les mots « Sakker el-Dekkane », dont la traduction en français serait « fermez la boutique », une nouvelle campagne anticorruption qui compte employer des moyens directs et peu conventionnels pour ouvrir les yeux des Libanais sur ces petites pratiques devenues si naturelles – et si obligatoires parfois, n'avons-nous pas tous été acculés de payer des pots-de-vin en certaines circonstances afin de faciliter des formalités ? – qu'elles en sont devenues partie intégrante de notre culture. La « dekkane », cette petite épicerie de quartier qui vend tout et qui, dans un sens plus abstrait, signifie un lieu ou un organisme où tout est à vendre ou à acheter, devient ainsi l'image d'une corruption au quotidien.


Jihad Nammour, directeur des opérations dans l'ONG Sakker el-Dekkane, décrit l'ambiance de cette activité de « Guerilla Marketing » en pleine rue. Il constate que sur place, la première surprise passée, les réactions très diverses des passants et automobilistes vont de l'amusement à l'adhésion immédiate aux principes de la campagne, aux interprétations au premier degré (ceux qui voudraient bien acheter un permis de conduire vite fait...). « Quelle que soit la réaction, elle est positive, dit-il. Notre objectif, c'est que les gens soient conscients que ces pratiques tiennent de la corruption, et qu'ils soient encouragés à agir. Le changement est possible. » Il se dit convaincu que même si le message n'atteint pas facilement ceux qui tombent dans le panneau, ce premier contact avec la campagne ne peut que les pousser à réfléchir. D'autres, plein d'autres, expriment leur ras-le-bol de cette situation, et c'est sur leur nombre grandissant que compte l'ONG pour faire monter la pression.

 

 

 

Une onde de choc
Sakker el-Dekanne existe depuis mai. Elle a programmé son lancement dans la propre « dekkane » qu'elle loue à Gemmayzé. Elle privilégie une approche visant à causer une onde de choc auprès du public. Ainsi, le lancement avait été précédé d'une campagne au cours de laquelle les volontaires de l'association ont tagué les murs de la capitale avec des messages proposant de fournir de soi-disant faux papiers falsifiés, accompagnés d'un numéro de téléphone qui est en fait le numéro vert de la campagne. Celle-ci recueille principalement des notifications anonymes sur des cas de corruption qui lui parviennent sur son site Internet –
www.sakkera.com – ou sur son numéro de téléphone (76-808080), ou encore à travers une application pour téléphone portable (chercher « sakkera »). Il suffit de cliquer sur une case sur la page d'accueil du site pour rapporter des cas de corruption dont on a été témoin, en précisant le montant versé et l'administration officielle concernée. Jusque-là, l'association a recueilli quelque 640 notifications anonymes, se montant à... plus de 711 millions de livres (le chiffre ainsi que l'administration championne en la matière, jusque-là le ministère de l'Intérieur, sont affichés sur la page).


Mais comment compter sur des notifications anonymes peu vérifiables ? Carole Alsharabati, vice-présidente de Sakker el-Dekkane, explique qu'il y a des moyens de vérification. « Nous repérons les cas qui paraissent suspects, quand plusieurs messages sont envoyés d'une même adresse, ou qu'ils rendent compte d'un montant qui ne paraît pas logique, dit-elle. En fait, il faut du bon sens et un échantillon assez important pour pouvoir comparer les cas. Et même si certains faux subsistent, les informations collectées à partir de ce nombre important de notifications restent bien plus utiles que s'il n'y en avait pas du tout. »
D'ici la fin de l'été, les notifications collectées représenteront un échantillon plus représentatif et les résultats seront annoncés au public, avec une mention de l'institution qui aura remporté la palme de pots-de-vin versés. Jihad Nammour précise que suite à cette annonce, « la petite voiture de l'association (qui sillonne déjà les routes avec les nombreux slogans de la campagne) se garera devant l'institution donnée, poussera les citoyens qui y entrent à refuser de payer des pots-de-vin, leur fournira des pins avec le message "je peux rapporter les cas de corruption" ou "je refuse de payer des pots-de-vin" et recueillera leurs témoignages à la sortie ».


Ne craignent-ils pas d'être inquiétés à un moment ou à un autre ? Les militants de l'ONG nous racontent qu'à l'ouverture de leur « dekkane » à Gemmayzé, les agents de plusieurs organismes de sécurité étaient présents et paraissaient intrigués, mais qu'ayant constaté leurs « bonnes intentions » comme ils le disent, ces agents ont réagi positivement. Leur spot sur la corruption tourné dans la « dekkane » aura tout de même été (très partiellement) censuré par la Sûreté générale.

 

 

 

 

250 volontaires
Si l'ONG fait preuve de « bonnes intentions », c'est que son objectif principal est de réformer le système, non de pénaliser des individus, selon les termes de Carole Asharabati. Cette association, présidée par Abdo Medlej, est d'ailleurs formée de technocrates apolitiques de tous âges, motivés et dynamiques, faisant preuve d'une volonté de changement. Son succès a été immédiat, à en juger par le nombre de volontaires qui s'y sont déjà inscrits, soit plus de 250. Elle emploie deux personnes à plein temps ainsi que huit stagiaires. Ses fonds proviennent, toujours selon sa vice-présidente, d'un budget alloué par l'ambassade de Grande-Bretagne ainsi que par des donations d'hommes d'affaires, eux-mêmes excédés par l'ampleur de la corruption qui nuit au climat général de travail comme aux finances du pays. L'ONG affirme qu'elle rendra public un compte rendu de ses finances en fin d'année, par souci de transparence.


Pour les mois à venir, Sakker el-Dekkane compte organiser de nouvelles activités sur le terrain, dans le prolongement de celle de vendredi dernier, explique Jihad Nammour. Elle poursuit sa campagne de collecte des notifications de pots-de-vin et de sensibilisation auprès des citoyens. Un kiosque ambulant, conçu dans le même esprit que la « dekkane » de Gemmayzé, commencera son périple à Saïda bientôt. Mais, ajoute-t-il, l'action de l'ONG sera développée à l'avenir pour couvrir plus en profondeur le sujet de la corruption aux niveaux législatifs et autres, et ne plus de contenter de comptabiliser les actions à petite échelle. Une sorte de démarche « de bas en haut » en somme.


Alors si, dans les semaines qui suivent, un « vendeur ambulant » d'un nouveau genre vous propose de « faux documents officiels » en pleine rue, prenez-le avec le sourire et dites-vous que plus on est nombreux à vouloir le changement, plus la « grande dekkane » du pays fera faillite rapidement.

 

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Le vendredi dernier, vous pourriez avoir été l'un des passants privilégiés à croiser le chemin de « vendeurs ambulants » pas comme les autres sur l'un des axes principaux de la capitale : ils vous auraient proposé des permis de conduire à peu de frais, des diplômes pas cher (vous auriez même pu négocier le prix...), des permis pour vitres fumées ou pour port d'arme livrés jusque...
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Carole Alsharabati

06 h 14, le 20 juin 2014

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    Carole Alsharabati

    06 h 14, le 20 juin 2014

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