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Moyen Orient et Monde

« Je crains que l’islamophobie ne se banalise en France »

Paroles de Français musulmans

Après les attentats sanglants de janvier en région parisienne, cinq musulmans français témoignent.

20/01/2015

Le malaise existait déjà. Il a été renforcé par l'attaque qui a décimé, le 7 janvier, la rédaction de la publication satirique Charlie Hebdo. Aujourd'hui, certains musulmans de France sont tiraillés entre la colère de voir l'islam associé à des jihadistes qui commettent le pire au nom de cette religion, la crainte d'une « stigmatisation », mais aussi une forme de frustration liée à la place de leur religion et de leur culte dans une République basée sur la laïcité. Cinq d'entre eux, habitant en région parisienne, expliquent à L'Orient-Le Jour leurs appréhensions, leurs frustrations et leur positionnement près de deux semaines après l'attaque contre Charlie Hebdo.

 

L'indignation
« Comme tous les Français, j'ai été indigné par ces attentats sanglants qui resteront symbolisés, pour moi, par la vidéo montrant le policier Ahmed Merabet froidement assassiné par les deux frères terroristes, sans aucune pitié, parce qu'il portait l'uniforme et bien qu'il soit musulman », souligne Rami*, un employé de banque de 32 ans d'origine libanaise.
« Mes parents m'ont inculqué une éducation française, de tolérance, de respect, de générosité et de non-violence. Suite aux évènements monstrueux que je rejette catégoriquement, je ressens beaucoup de tristesse », indique de son côté Samia*, 39 ans, assistante commerciale dans une banque.
Même son de cloche de la part de Nadia*, 35 ans. « La liberté d'expression est un droit fondamental et cela doit se faire dans le respect d'autrui. Personne ne mérite de mourir pour sa liberté de pensée et encore moins de cette façon atroce », dénonce cette jeune femme qui travaille dans les ressources humaines.

 

Peur et colère
Le choc, la tristesse et l'indignation ont souvent été suivis par une peur de la part de certains Français de religion musulmane.
« Avec le choc, il y a aussi une certaine peur. Nous nous sommes demandé ce qui va nous arriver maintenant, à nous les musulmans, à nous les gens de l'immigration, explique Jehan Lazrak-Toub, une journaliste française de 32 ans. Les actes islamophobes ont déjà commencé, et bien que la plupart du temps occultés par les médias, ils sont avérés. » Et la journaliste de poursuivre : « S'ajoute à ces actes la parole islamophobe qui se libère dans les médias et que nous avons retrouvée récemment dans certains éditoriaux français. »
Rami aussi a peur. « Je crains que d'autres attentats ensanglantent Paris à nouveau. Cela provoquerait un sentiment de panique et d'angoisse qui fera vite oublier la marche du siècle, dimanche dernier, et ravivera l'islamophobie. »
Un sentiment que Hani*, un musulman français d'origine libanaise, ne partage pas : « Je n'ai pas peur, je pense que la France est armée pour faire face à ces défis. Nous nous étions préparés psychologiquement à de potentiels actes terroristes depuis l'intervention française au Mali et en Irak. » Le jeune ingénieur franco-libanais ressent néanmoins une grande colère « contre Internet qui permet de diffuser trop facilement la parole de n'importe quel extrémiste et qui relaie des messages de haine ».

 

(Lire aussi : Kamel Haddar, Français d'origine maghrébine : « Nous sommes français comme 60 millions de Français »)

 

Terrorisme et islam
« Faire l'amalgame entre le terrorisme et l'islam ? On y est déjà », estime Jehan Toub sans cacher son amertume. « Malgré l'union nationale et un niveau élevé de conscience chez le peuple français, certains ne comprennent toujours pas : on dit des choses abominables puis on dit surtout pas d'amalgame ! » s'insurge-t-elle. Sur ce point, la journaliste souligne la responsabilité des médias qui, selon elle, créent cet amalgame en montrant certaines images et en les associant à l'islam et aux musulmans. « C'est notre lot quotidien depuis des années. Il y a un problème d'acceptation des musulmans français et cela n'est pas né aujourd'hui », ajoute la jeune femme, rappelant la polémique autour des propos controversés d'Éric Zemmour et du dernier ouvrage de Michel Houellebecq. « Quand on porte un foulard, on est terroriste. Quand on porte une barbe, on est terroriste. Quand on fait la prière, on est terroriste... déplore-t-elle. Ce n'est pas dit aussi clairement, mais l'association est insidieusement diffusée. »
Pour Jehan Toub, les attentats perpétrés entre le 7 et le 9 janvier à Paris et en région parisienne ont aiguisé cette tension. « Il y a certes eu un moment de cohésion nationale dans les jours qui ont suivi et j'espère que cela va continuer », remarque-t-elle. Mais selon la journaliste, les gens se sont trompés de slogan. « Moi je suis profondément choquée et sidérée par ces événements qui ne représentent ni l'islam ni les musulmans, mais je ne suis pas du tout d'accord avec Charlie Hebdo. J'ai du mal à dire "Je suis Charlie", je ne suis pas Charlie car je suis contre ses publications et sa ligne éditoriale », déclare-t-elle.
Elle signale dans ce contexte une tribune écrite par un collectif de citoyens, d'artistes et de journalistes intitulée « Nous sommes ensemble ». « C'est le slogan qui nous convient le plus pour dire que toutes les personnes qui vivent en France sont contre la barbarie et le terrorisme, et contre toutes les haines », explique-t-elle.

 

(Lire aussi : Questions sur l'organisation d'un "islam de France" déboussolé par la radicalisation)


Pour Rami aussi, « l'amalgame entre islam et terrorisme est malheureusement déjà fait depuis bien longtemps ». Selon le Franco-Libanais, cet amalgame est né avec les attentats du 11 septembre 2001, aux États-Unis. Il est ravivé à chaque fois qu'un terroriste crie « Allah Akbar, on a vengé le Prophète » lors d'un attentat. Le jeune homme blâme « toute l'Europe, et pas uniquement la France, qui laisse des groupes ou parties clairement islamophobes s'exprimer et tirer profit de la peur du terrorisme en associant immigration, islam et terrorisme ».


Au lendemain de l'attaque contre Charlie Hebdo, de nombreuses voix ont appelé les musulmans de France à exprimer clairement leur distanciation. Une demande « compréhensible » pour Rami, mais aussi « complètement injustifiée et totalement injuste ». « La majeure partie des victimes de ces terroristes islamistes dans le monde sont des musulmans, s'insurge-t-il. C'est fatigant de devoir à chaque fois rappeler que l'islam n'a rien à voir avec ces terroristes bien que ces derniers se revendiquent de l'islam. »
Hani ne voit pas les choses sous le même angle. « Les Français en général sont bien éduqués dans le cadre de l'école républicaine où on apprend à distinguer le fanatisme extrémiste d'une quelconque religion modérée », indique-t-il. Selon le jeune ingénieur, l'intervention des médias et des politiques a été importante pour éviter l'amalgame.

 

Comment faire face ?
Jehan Toub met en garde contre une situation dont seuls les terroristes tirent profit. « L'amalgame et la stigmatisation des musulmans créent des terroristes potentiels », avertit la journaliste. Selon elle, pour faire face à cette menace, « il faut tout simplement respecter l'égalité et la fraternité ». « Il est nécessaire d'arrêter de stigmatiser les musulmans et de les présenter comme n'étant pas français ou comme étant capables de mener des actes terroristes, déclare la jeune femme. Les musulmans sont des citoyens comme les autres, Il faut leur accorder leurs droits et reconnaître leur légitimité ».
Hani souligne, de son côté, l'importance de la communication entre les différentes communautés. « Il faut ériger un leader musulman, à l'image du pape, dont le rôle serait de clarifier la religion musulmane », estime le jeune homme. Car, selon lui, outre le Front national (FN, extrême droite), « ce sont surtout les extrémistes religieux qui pourraient tirer profit d'une (ambiance de stigmatisation) en ralliant les musulmans persécutés ».
Rami, lui, tient à saluer la société civile et les responsables politiques qui, à l'instar du président François Hollande et de son Premier ministre Manuel Valls, ont souligné « la différence entre le terrorisme, qui n'a pas de religion, et l'islam, religion de paix ».

 

(Lire aussi : Les cinq grands défis auxquels la France doit désormais faire face)

 

Laïcité et musulmans : quel avenir ?
Aujourd'hui, la laïcité est mal interprétée en France, estime Jehan Toub, rejetant la responsabilité sur « certains politiques qui en ont une vision assez radicale, un peu laïcarde ». « Il faut que la laïcité soit bien comprise : il s'agit simplement de séparer l'Église de l'État, et non de demander à des citoyens de nier leur religion », estime la journaliste, dénonçant des actes qui relèvent, selon elle, de la discrimination au nom de la laïcité.
Hani estime également qu'il existe deux poids, deux mesures dans l'application de la laïcité et de la liberté d'expression en France, citant le cas de l’humoriste Dieudonné condamné par la justice pour des propos antisémites. « Je continue toutefois à soutenir le renforcement des valeurs républicaines à l'école, l'intégration de ces valeurs par les immigrés et surtout la clarification du Coran auprès des jeunes qui commencent à se radicaliser », souligne-t-il.


Pour Rami, « la laïcité est profondément ancrée dans la société française, c'est son rapport avec l'islam qui est à préciser ». « On peut être musulman et laïc comme je le suis, la religion doit rester dans le domaine du privé, explique-t-il. Je suis pour une laïcité ouverte qui soit garante de toutes les religions et qui combatte l'islamophobie. » Dans ce contexte où tout est remis en question, le jeune homme ajoute que l'avenir des musulmans de France dépendra du score du FN aux législatives. « Je crains que l'islamophobie ne se banalise, entraînant des réactions violentes de la part de certains », souligne-t-il.
Pour Hani, l'islam de France n'est pas le problème car c'est un islam modéré. Selon lui, « l'extrémisme provient de prédicateurs français ou étrangers qu'il faut combattre et dont il faut se distancier ». Les musulmans de France doivent continuer à s'identifier aux valeurs républicaines, sinon, effectivement, « le regard des autres changera à l'avenir », ajoute le jeune homme.


Jehan Toub, elle, estime que l'avenir pour les Français musulmans s'annonce compliqué. « L'avenir va être une lutte, un engagement continu pour dire que nous sommes là et que nous serons toujours là, indique-t-elle. Nous nous sommes mariés à des Français, nous avons fondé des familles avec des Français. Nous sommes français depuis plusieurs générations maintenant et nous allons continuer à nous battre. » La solution, pour elle, passe par un « renforcement de la cohésion nationale, une lutte contre l'islamophobie et un rejet des actes barbares, mais pas au prix de la justice et de l'égalité ».

* Le prénom a été changé à la demande de la personne interviewée.

 

Lire aussi

Incidents en série et accroissement des actes islamophobes après les attentats de Paris

 

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M.V.

J'ai compris la solution magique ...! l'islam devrait devenir une religion bouddhiste , comme ça plus de problème....chacun son carma ...(le carma ce n'est pas le nom du kalachnikov en inde), bon , pour ce qui est de ressuscité les bouddhas millénaires de Bamyan ca prendra du temps....

Halim Abou Chacra

Je vais tenter d'être plus franc et plus clair : Il y dans l'islam des textes religieux et une jurisprudence datant de 1400 ans et un peu moins, qui présentent l'islam comme essentiellement une religion d'intolérance absolue envers les non-musulmans; une religion de "jihad" et d'extrême violence permanents. En conséquence de ces textes et de cette jurisprudence, il y a partout, dans le monde, des "jihadistes" extrêmement fanatiques, comme les lunatiques de Daech, comme les frères Kouachi qui ont commis le carnage monstre et inqualifiable à Charlie Hebdo, en plein Paris, qui présentent au monde entier l'islam comme la religion de la violence et de la terreur. Alors comment les musulmans de France et d'Europe veulent-ils qu'il n'y ait pas d'islamophobie ? Les musulmans de France et d'Europe doivent donner l'exemple su monde musulman entier en appelant sérieusement à l'abolition des dits textes religieux et en luttant dans ce but, en vue d'éliminer cette islamophobie des sociétés européennes. Sinon il n'y aura point d'intégration des musulmans de France et d'Europe dans les sociétés française et européennes, mais un choc et un divorce total entre eux et ces sociétés.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

QU'ON LE VEUILLE OU NON... LES TERRORISTES SONT DES MUSULMANS. DEMANDER AUX CITOYENS D'EN FAIRE LA DIFFÉRENCE N'EST PAS PLAUSIBLE ! LES MUSULMANS EUX-MÊMES DEVRAIENT PRENDRE LES CHOSES EN MAIN CONTRE CES FANATIQUES... EN LES DÉNONçANT SANS RÉSERVE !

Halim Abou Chacra

Il y a deux conditions fondamentales pour que les musulmans de France puissent faire face à l'islamophobie, et il semble que le jeune Rami en a le plus conscience :
1-Un mouvement musulman français pour une réforme de l'islam dans le sens d'une nouvelle interprétation du texte religieux pour en faire un texte pacifique et non guerrier de "jihad".
2-Ce même mouvement préconisant sans aucune ambiguité l'intégration des musulmans de France dans la laicité française, sans renoncer à leur religion.

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