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Moyen Orient et Monde - Analyse

Quand le terrorisme change de méthode et de visage

Alain Rodier et Karim Émile Bitar reviennent pour « L'Orient-Le Jour » sur les raisons de la mutation du jihadisme international.

Un combo d’images de Hayat Boumeddiene et de Amedy Coulibaly. Photo AFP/FRENCH POLICE.

Les attentats qui ont touché la France au cours de ces trois dernières années ne sont pas en tous points comparables avec ceux qui avaient ébranlé les États-Unis, à l'occasion du 11-Septembre, ou encore ceux qui avaient frappé les villes de Londres et de Madrid. Ces derniers étaient marqués par leur côté spectaculaire, nécessitant des moyens humains, matériels et financiers de grande envergure, par le suicide collectif ou individuel des jihadistes, notamment en se faisant exploser dans des lieux publics, et par la hiérarchisation pyramidale, modèle el-Qaëda, dans la procédure de commandement. Cette fois-ci, les jihadistes visaient une cible précise, le journal Charlie Hebdo, ne disposaient pas de moyens extraordinaires, même si dotés d'armes lourdes, et semblaient chercher désespérément à prendre la fuite une fois l'objectif atteint.

Le terrorisme mondial a donc changé de méthode et de visage. Non seulement pour des raisons stratégiques mais aussi parce qu'il a fondamentalement été repensé avec l'apparition et la propagation des réseaux sociaux. Aujourd'hui, chaque jihadiste peut, de façon individuelle ou au sein d'une petite cellule, commettre un attentat susceptible de faire trembler toute une nation. Et ce terrible constat fait craindre le pire pour la suite des événements : les atrocités de ces trois derniers jours constituent-elles la première étape d'une longue série à venir ?

Interrogé par L'Orient-Le Jour, Alain Rodier, ancien officier supérieur au sein des services de renseignements français et spécialiste du terrorisme et de la criminalité organisée, explique que les risques de mimétisme sont élevés. « Concernant les jihadistes tués aujourd'hui au cours des opérations, on ne sait pas encore s'ils avaient d'autres complices, à part une jeune femme qu'on n'a pas encore retrouvée, et si dans ce cas ils seraient susceptibles de commettre de nouvelles attaques », rappelle l'expert. « De façon plus générale, on ne peut nier le risque d'une surenchère criminelle du fait d'une autre personne ou bien d'une autre cellule », ajoute-t-il.

 

(Lire aussi : La France en guerre, mais contre qui/quoi ?)

 

« Compétition entre EI et el-Qaëda »
Pour comprendre cette logique, il rappelle qu'il faut contextualiser ce qui s'est passé ces derniers jours dans l'évolution globale du jihadisme mondial et dans la compétition que se livre désormais l'État islamique (EI) et ceux qu'il appelle « les papys du jihad », el-Qaëda. Il souligne d'ailleurs à ce propos que chaque organisation a ses méthodes et, quelque part, sa propre signature. « Ce qui différencie aujourd'hui el-Qaëda de l'EI, c'est que le premier dispose de vastes réseaux dans le monde entier, alors que le second, malgré ses victoires militaires, est plus cantonné à la région moyen-orientale », ajoute M. Rodier. Et, concernant la question du changement de méthodes au sein du terrorisme mondial, il répond que c'est avant tout une question de moyens : « Ils ne peuvent plus faire un 11-Septembre. »


(Lire aussi : Plutôt Aqpa que l'EI pour les jihadistes français ?)


Il semblerait toutefois que cette mutation soit également le fruit d'une adaptation au XXIe siècle, c'est en tout cas ce que pense Karim Émile Bitar, directeur de recherche à l'Iris (Institut des relations internationales et stratégiques), spécialiste du Proche et du Moyen-Orient et des questions sociétales relatives au monde arabe, interrogé par L'Orient-Le Jour. « Nous sommes face à des terroristes postmodernes, le jihadisme étant la dernière cause sur le marché dans l'ère post-idéologique », explique-t-il. S'il considère que l'idéologie est désormais moins prégnante qu'elle ne l'était auparavant, mettant le doigt sur le fait que cette mouvance est composée de 25 pour cent de convertis, il compare ce qui se déroule actuellement à la vague d'attentats anarchistes qui avaient touché le monde au début du XXe siècle.

 

(Lire aussi : Comment l'attentat contre Charlie Hebdo risque de profiter à l'EI...)


Comment alors combattre ce phénomène en pleine mutation, qui, depuis ces derniers jours, est une réelle menace quotidienne pour l'Europe ? Peut-on annihiler les processus d'endoctrinement de ces jeunes islamistes ou, au moins, prévenir les risques de nouvelles attaques? À cette question, Alain Rodier répond clairement : « Il n'y a pas de solution miracle. Il y a toutefois une somme de solutions qui doivent être mises en place. » Selon lui, dans cette perspective, il ne faut surtout pas marginaliser la communauté musulmane de la population française, puisque c'est l'objectif dissimulé des jihadistes. Mais il faut garder à l'esprit la difficulté que constitutent la surveillance et l'encadrement des sympathisants de la jihadosphère, qui représenteraient environ 5 000 personnes en France actuellement. « Un imam m'expliquait la dernière fois qu'il se retrouvait face à des jeunes qui ne savent pas lire l'arabe, qui n'avaient jamais lu le Coran, mais qui venaient lui expliquer ce qu'était l'islam », témoigne-t-il. Une anecdote qui démontre en tout cas qu'il faudra bien plus que des condamnations unanimes pour combattre ce qui apparaît déjà comme l'un des grands maux du XXIe siècle.

 

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