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Culture

Fadi Tabbal, l’homme de l’ombre

Atelier d’artiste

Le discret producteur-compositeur beyrouthin, Fadi Tabbal, a ouvert les portes de son studio le temps d'une journée. Rencontre.

Brice LAEMLE | OLJ
11/11/2014

Le studio de Fadi Tabbal est situé au septième étage d'un immeuble du quartier arménien de Bourj Hammoud. Les instruments et les pédales de guitares sont disséminés aux quatre coins de la pièce, il faut bien faire attention où l'on met les pieds. Mais le chaos est tout relatif, Fadi Tabbal prend soin de ce lieu de création comme s'il s'agissait de sa deuxième maison. Il considère Tunefork Recording Studios comme son cocon. «Ce studio, c'est ma vie ! J'y suis parfois pendant quatorze heures par jour. Quand je n'arrive pas à dormir je viens finir ma nuit ici car j'y suis à l'aise», avoue le producteur-compositeur.
Le Libano-Canadien a suivi des études d'ingénieur du son au Recording Arts Canada à Montréal. Il ouvre un premier studio au printemps 2006 dans le quartier de Sin el-Fil avec le propriétaire de la CDthèque. À cause du bruit provoqué par les répétitions des Scrambled Eggs et des plaintes de voisinage, il est contraint de migrer en 2008 dans cet endroit surprenant. Le studio – en hauteur – domine les baraquements de Bourj Hammoud.

 

 
Derrière son anxiété et sa timidité se cache un des piliers de la scène musicale alternative beyrouthine. «Sans Fadi, le visage de la scène pop-rock au Liban serait très différent», estime Paed Conca, avec qui il a joué au sein de «The Incompetents» et de «Under The Carpet». «Lumi» est le premier groupe qu'il a enregistré dans le studio Tunefork. En six ans, des dizaines de groupes se sont succédé ici. «Charlie Rayne», « The Wanton Bishops», « Postcards», «Who Killed Bruce Lee», «Zeid Hamdan », «Scrambled Eggs» et bien d'autres ont enregistré dans le studio de Fadi Tabbal. «Il y a des musiciens qui se sont entre-tués dans ce studio, le processus de création est toujours difficile. La nervosité arrive vite dans les moments de blocage», confie le producteur-arrangeur le sourire aux lèvres.


«La plupart des groupes qui viennent me voir ici sont à la recherche d'un apport de production et de création. C'est un échange mutuel. Ils ont besoin de quelqu'un qui puisse réfléchir avec eux pour développer leur musique. Peut-être qu'ils viennent car ils savent que je ne suis ni paternaliste ni professoral, et que c'est un travail de partage dans lequel je m'investis aussi», estime Tabbal.


L'homme est l'incarnation même du «shoegazer»: il est difficile de capter son regard tant il a les yeux rivés sur ses pédales qui lui permettent de créer des sons distordus. «Je n'aime pas être dans la lumière, j'apprécie être en retrait», tient-il à préciser. Il ne fume pas, il boit peu d'alcool, trop nerveux pour s'adonner à cela. Amoureux des groupes anglais «Slowdive» et de «My Bloody Valentine», il peut joyeusement s'épancher sur l'histoire de Spirit of Eden et Laughing Stock, «deux albums injustement oubliés de Talk Talk». Fadi Tabbal ne se livre pas facilement sauf lorsqu'il s'agit de musique, une lueur se fait alors dans ses yeux. Mais pouvoir en vivre reste un défi. «Je ne peux pas me contenter d'enregistrer les groupes, cela ne suffit plus. Alors on produit des musiques de films et des publicités, car la scène alternative libanaise est encore trop réduite», précise-t-il comme pour s'en excuser.


Influencé par le post-rock, la pop-noise, le shoegazing et l'ambient music, l'artiste a toujours préféré la guitare et la basse au synthétiseur. Passionné par le son depuis l'adolescence, il crée son premier groupe au lycée dans lequel il joue de la basse. Frustré d'être limité par l'instrument, le musicien se met à jouer avec un archet puis achète une pédale. « Le son de ma première pédale était catastrophique mais j'adorais bidouiller, jouer avec le son. C'est Johnny Greenwood de Radiohead et l'album OK Computer qui m'ont décidé à devenir ingénieur du son. Il sonnait tellement différent de tout le reste», dit-il toujours aussi admiratif qu'il y a 17 ans.
Des statuettes de Star Wars, des miniatures des musiciens des Beatles et d'autres jouets égayent les étagères du studio Tunefork. Le cap de la trentaine a été difficile à passer pour Fadi Tabbal. « Le corps vieillit mais la tête ne suit pas, je suis un peu resté un adolescent. C'est difficile de vieillir dans ce milieu aussi, personne ne veut grandir. Mais, bizarrement, la musique est le seul endroit où je grandis finalement. » En 2013, il a passé un autre cap. Celui de son premier album solo, le planant On The Rooftop Looking Up. «Travailler seul était un challenge, c'était extrêmement difficile. Pour faire cet album j'ai eu besoin de sortir du studio, d'aller dans la nature, de créer sur scène.»


Le producteur-compositeur est l'un des membres fondateurs de «The Incompetents» avec le chanteur et guitariste Serge Yared. Le groupe a pris une pause en décembre 2013. Stéphane Rives (pianiste et saxophoniste) et Maya Aghniadis (batteuse) sont restés en France pour poursuivre leurs projets respectifs. «The Incompetents ce n'est pas complètement terminé! On a arrêté lorsqu'on s'est rendu compte qu'on ne prenait plus de plaisir. C'était devenu trop stressant et trop sérieux pour moi », explique Tabbal.
Mais l'envie est de nouveau présente, le groupe devrait se reformer et enregistrer son troisième album studio d'ici à quelques semaines. «C'est quelqu'un de fondamentalement généreux, un idéaliste parfois désabusé, mais il brille par sa simplicité et son humilité», note son ami Serge Yared.
Durant cet été Fadi Tabbal a accompagné la chanteuse folk Youmna Saba dans la réalisation de son dernier album Njoum. Il s'est produit à ses côtés lors du festival Wickerpark à Batroun le 7 septembre dernier. Le musicien jouait avec Charlie Rayne et «The Scrambled Eggs» le même soir. Preuve s'il en est que la scène alternative libanaise doit beaucoup à cet homme réservé.

 

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Ali Farhat

Bravo! Il a du génie apparemment, le gars. Go ahead, man!

Sabbagha Antoine

Fadi Tabbal est vraiment un compositeur original en tout . Bravo .

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