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Moyen Orient et Monde

L’État islamique plus puissant que prévu

Analyse
15/10/2014

Depuis un mois et demi, malgré les proclamations de principe et les bombardements sur les positions-clés de l'État islamique (EI, ex-Daech), celui-ci ne paraît nullement affaibli. Au contraire, les multiples pressions n'y font rien et le monde découvre avec inquiétude que ce proto-État ne sera jamais réductible sans forces terrestres. La grande coalition semble paralysée par l'inefficacité des frappes aériennes. La Turquie ne s'engage qu'à reculons pour obtenir des gains au nord de la Syrie, gains dont les Kurdes feront les frais prochainement. À terme, la Jordanie peut elle aussi être menacée, tout comme le Liban l'est déjà. Le Front al-Nosra a cessé depuis septembre toute attaque contre l'EI et il faut craindre une réconciliation entre les deux mouvements. Localement, les populations syriennes continuent de soutenir al-Nosra contre les bombardements, et les tribus de la province irakienne d'al-Anbar ne semblent pas prêtes à se retourner contre le califat.

 

(Lire aussi: Les raids américains contre l'EI : des frappes pour la galerie ?)

 


L'étude de la localisation des frappes de la coalition depuis le mois d'août contraint à réévaluer la menace de Daech et sa nuisibilité. Malgré les effets d'annonce sur la précision et l'ampleur des bombardements, un recul critique sur la masse d'informations transmises par le département américain de la Défense ainsi que par des organismes semi-privés comme l'Institute for the Study of War laisse songeur. Entre le 8 août et le 6 octobre, au moins 250 frappes ont eu lieu en Irak et 90 en Syrie. En réalité, on ne brise que du matériel, des bâtiments éloignés des centres urbains et des colonnes de véhicules trop visibles. Les jihadistes se mélangent en permanence à la population et nul ne sait réellement ce que les missiles occidentaux détruisent à 5 000 pieds. Les images sont faussement parlantes.


Bien sûr, on cible des centres vitaux de l'EI : Raqqa, Deir ez-Zor en Syrie, ou encore Mossoul, Sindjar, Haditha et Falloujah en Irak, autant de sites sous contrôle jihadiste depuis plusieurs mois. Mais près de 30 % des opérations de l'aviation américaine concernent des quartiers d'Erbil, de Kirkouk, Amerli et Bagdad, villes que l'on disait pourtant encore épargnées par Daech. Est-ce à dire qu'elles ne le sont plus ? De violents accrochages ont eu lieu au sud de Kirkouk avec les peshmergas kurdes les 2 et 3 octobre. Dans cette ville, des bâtiments de la 12e armée irakienne ont été soufflés par une explosion le 6 octobre. La veille, la ville de Hît, au sud de Haditha, était passée sous contrôle de Daech dans le plus grand silence médiatique. Entre le 1er et le 7 octobre, la pression des combattants s'est accrue à l'ouest de Bagdad, sans que les frappes américaines puissent desserrer leur emprise. L'EI est désormais solidement implanté à 40 km de la capitale. Le 6 octobre, l'EI a affronté la police et les milices chiites près de Aziz Balad, à quelques dizaines de kilomètres au nord de Bagdad. Ramadi, la dernière ville de la province d'al-Anbar à obéir au gouvernement central, devrait bientôt tomber, ainsi que la base aérienne d'al-Assad, non loin de Hît.

 

(Lire aussi: Stratégie contre l'État islamique : les dix contradictions)


La plupart des cartes d'implantation de l'État islamique proposées dans les revues françaises et américaines sont erronées (à dessein ?). En effet, elles présentent souvent les territoires concernés sous trois appellations : « zones sous contrôle de l'EI », réduites à de minces fils comme ceux d'une toile d'araignée ; « zones d'attaques récurrentes de l'EI » et « zones de soutien à l'EI ». Or, personne d'autre que Daech n'a d'autorité sur ces deux derniers espaces. Ces « zones de soutien » sont plus qu'un réservoir de terres à conquérir, elles sont de facto les territoires de Daech. Les réduire à de simples lignes le long des axes n'a aucun sens : les espaces intersticiels ne relèvent ni de Bagdad ni des États-Unis, mais seulement du califat.
La guerre médiatique lancée par les États-Unis et l'Onu contre l'État islamique cacherait-elle la puissance de cette pieuvre qui s'adapte à son ennemi ? De fait, cette organisation terroriste est totalement décentralisée, chaque bataillon a son autonomie d'action et multiplie les opérations périphériques, sans nécessairement de concertation. À un Occident réduit à de vieilles tactiques aériennes uniformisées et prévisibles (la guerre « hors-sol »), s'oppose un jihadisme multipolaire, réactif et enraciné. En outre, la communication militaire de la coalition a souhaité focaliser l'attention de l'opinion publique mondiale sur Kobané et la question syrienne, alors que la situation est d'une autre gravité en Irak : quinze tragédies de Kobané s'annoncent ici...

 

(Repère : Eliminer les jihadistes de l'EI : Avant la frappe, le renseignement)

 

Pourquoi ce choix ? Les États-Unis ont une prédilection pour le théâtre syrien dont ils veulent écarter Bachar el-Assad depuis des années, quitte à faire intervenir la Turquie en lui donnant des gages, malgré son manque de fiabilité. Kobané tombera de toute façon, même avec l'aide velléitaire d'Ankara. En attendant, on ne songe plus à l'Irak où la menace grandit. Tous les gouvernements occidentaux répètent désormais la même excuse : sans troupes au sol, on ne peut rien faire. Les opinions publiques sont ainsi progressivement familiarisées à la prochaine étape : l'envoi de soldats ou de commandos en Syrie et non en Irak.
Toujours sans solution politique et refusant obstinément d'ouvrir la porte des négociations à l'Iran et à Damas, les États-Unis s'enferrent donc dans une stratégie sans horizon qui contribue à la crise du Proche-Orient.

 

Olivier HANNE, agrégé, docteur en histoire, chercheur à l'Université d'Aix-Marseille
Thomas FLICHY, agrégé, docteur en droit, chercheur et professeur à Saint-Cyr

 

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L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

DEUX COURANTS EXTRÉMISTES, L'UN SALAFISTE ET L'AUTRE FAKIHISTE, SOUFFLENT SUR LA RÉGION ET PROVOQUENT LES INCENDIES. LES PRÉTENDUS POMPIERS ATTISENT LES FLAMMES. LES INCENDIES SE RÉPANDENT ET VONT RAVAGER LE VERT ET LE TURPIDE... QUI GAGNERONT ? LES POMPIERS !

FAKHOURI

Pour le moment l'EI présente une force militaire importante. Je ne crois pas à l'avenir de l'EI. Il est des normes d'une vie d'un état qui doit vivre dans une mondialisation impitoyable.
Ses actions victorieuses vont s'éteindre dans un temps lointain, la coalition contre l'EI ne cédera pas sauf que la méthode de les combattre (les frappes) demandera beaucoup de temps pour obtenir des résultats et sans troupes au sol, c'est un défi idiot qui verra torturer, souffrir et mourir beaucoup de civils innocents. L'EI fait mieux qu'Israel dans ce domaine.
Quant à leur occupation en Syrie ce sera une rude bataille avec 30.000 pasdarians iraniens et 5.000 Hezbollah ...
Il faut ajouter à cela l'armée de Bachar le chimiste qui est le principal acteur de cette situation endémique. Le petit Hitler gère un pays en ruine avec 60% des immeubles détruits, une économie qui mettra 10 ans pour remonter ses activités, une monnaie de singe rejetée par tous les pays ...
Il triomphe aujourd'hui grâce au "courageux" OBAMA et il continue à larguer des tonneaux explosifs, à déverser du chlore et je ne suis pas sûr que les produits chimiques ont été détruits ...
Le Liban, au milieu de tout ça ? L'armée est dans l'expectative et aux ordres des confessions, Hassan Nasrallah dévide ses rêves tous les vendredi, aux ordres de Teheran.
Alors, les beaux jours sont très lointains
Et pourtant je suis un optimiste de nature ...

AIGLEPERçANT

Selon issa atwi, le front Ansar Eddine se distingue des autres par le fait « qu’elle répugne de se mêler au chaos des conflits intestins entre les factions et se concentre sur la lutte contre les forces d’Assad et le Hezbollah seulement ».
A Alep, au nord de la Syrie, le Nosra a perdu entre autre l’un de ses miliciens, Talha le caucase qui a été tué dans des combats avec l’armée syrienne dans la région de Handarate dans la province nord.
Selon le site d’information libanais al-hadath News, des combats violents ont lieu dans cette région où les miliciens tentent de couper les voies d’approvisionnement des forces régulières.

L'Orient-Le Jour

Bonjour M. el-Haddad,
Merci d'avoir porté notre attention sur cette coquille, qui a été corrigée.
Bien cordialement

Elie El Haddad

Tyr est au Nord?? et Tripoli à la frontière Sud ? La carte jointe à l'article est à revoir.

NAUFAL SORAYA

L'Occident sous-évalue toujours les risques, ne voit pas venir le danger, met en place des ripostes non-adaptées et nous mène droit vers la catastrophe... C'est systématique... La raison?

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