Économie

À qui profite la crise de l’eau au Liban ?

Enquête

Ils ont trouvé une opportunité dans la crise de l'eau. Alors que le pays vit une de ses pires périodes de sécheresse, le secteur de la livraison d'eau à domicile est en pleine expansion. Certains en font leur business, d'autres en profitent pour arrondir leurs fins de mois. Mais tous redoutent un assèchement chronique.

02/10/2014

Après une heure de pompage, le camion-citerne d'une capacité de 20 000 litres est enfin rempli d'eau. Selon Hisham Jabr, le propriétaire du puits à Naccache, sur les hauteurs d'Antélias, une telle opération prenait au maximum 10 minutes à un quart d'heure il y a encore un an.
Mais, depuis, la sécheresse est passée par là. Le jeune homme a hérité le puits de son père qui date des années 1970. « Le problème de l'eau au Liban n'est pas nouveau, explique Hisham Jabr, mon père avait déjà constaté le potentiel du secteur avant la guerre civile. Mais aujourd'hui, le travail a pris une ampleur sans pareille », confie-t-il.

En 2012, une douzaine de camions-citernes venaient s'approvisionner chaque jour au puits de M. Jabr. Aujourd'hui, le propriétaire en compte entre 40 et 50 quotidiennement. « Le problème est que la demande ne cesse d'augmenter, tandis que l'eau se fait de plus en plus rare », ajoute M. Jabr. Le propriétaire du puits possède également deux camions-citernes. Il revend aujourd'hui son eau à 15 000 livres les 20 000 litres. « L'année dernière, le tarif était de 5 dollars (7 500 livres), il y a deux mois de 10 000 livres », précise-t-il. Des prix encore raisonnables, en comparaison à ceux pratiqués par d'autres propriétaires de puits qui revendent les 20 000 litres d'eau à 40 000 livres.

 

(Lire aussi : « Les Libanais sont impressionnants du fait de leur capacité à s’adapter au manque d’eau »)

 

Hisham Jabr confie avoir doublé son chiffre d'affaires cette année, mais ne se réjouit pas pour autant. « Le travail augmente mais il n'y a plus d'eau ! » Selon lui, la demande en or bleu augmente chaque année depuis dix ans d'environ 15 % par an, tandis qu'elle a doublé entre 2013 et 2014. « La quantité d'eau disponible, elle, ne cesse de diminuer, déplore-t-il. Si les choses continuent ainsi, mon puits sera même peut-être un jour asséché. »

 

 

Livraison d'eau : le bon filon ?
M. Jabr travaille avec Toufic Abillamaa, propriétaire de la société Abillamaa Petroleum. Au début de l'année, ce dernier a flairé le bon filon. L'homme d'affaires libanais, spécialisé dans la livraison de mazout depuis les années 1970, a décidé de diversifier son activité pour proposer également un service d'approvisionnement en eau.
« L'idée de livrer de l'eau me trottait déjà dans la tête depuis une dizaine d'années, raconte M. Abillamaa. Les Libanais ont toujours eu des difficultés d'approvisionnement en eau. » Selon l'homme d'affaires libanais, la concurrence accrue sur le marché de livraison du mazout a poussé l'entrepreneur à compléter son offre au mois de janvier. « Au début de mon activité, j'étais pratiquement le seul à livrer du mazout, aujourd'hui la concurrence est rude ! Pour me différencier, j'ai décidé de me diversifier en proposant la livraison d'eau. »

 

(Pour mémoire : Des étudiants libanais proposent une solution à la pénurie d’eau)


Le moins que l'on puisse dire est que l'idée de M. Abillamaa est tombée à pic. Le pays n'a pas connu un tel état de sécheresse depuis plus de 80 ans. L'homme d'affaires a acheté trois camions-citernes d'une capacité de 20 000 litres chacun, soit un investissement de 375 000 dollars au total, et il compte d'ici peu en acquérir un quatrième.
L'homme d'affaires dit percevoir une marge d'entre 70 et 100 dollars par livraison d'eau. « Quand j'ai commencé à travailler sur ce secteur, je n'imaginais pas avoir à faire face à une telle demande. » Aujourd'hui, M. Abillamaa confie ne pas pouvoir effectuer plus de 4 à 5 livraisons par camion d'eau par jour, en raison du temps d'approvisionnement et de livraison. « J'ai même dû refuser des demandes de contrats, notamment avec un grand hôpital de la ville. »
Selon Toufic Abillamaa, même en travaillant 24h/24, le professionnel ne parviendrait pas à honorer la demande. « Un seul immeuble à Achrafieh nécessite au moins 20 000 litres d'eau par jour ! » Pour l'instant, M. Abillamaa livre environ 500 000 litres d'eau par jour mais devrait augmenter son activité avec l'achat du quatrième camion-citerne.

Si le recours des Libanais au secteur privé ne date pas d'hier, le niveau aigu de sécheresse que connaît le pays cette année a fait du marché de l'eau un véritable business.
Les acteurs de toutes tailles s'y multiplient à une vitesse grand V même s'il est impossible d'en déterminer le nombre. Nabil Bachaalani est l'un d'entre eux. « Je gère une société de recyclage de produits pétroliers, explique-t-il. Pour augmenter mes revenus, j'ai investi il y a trois mois dans l'achat d'un petit camion-citerne d'une capacité de 6 000 à 7 000 litres pour une valeur d'environ 10 000 dollars. »
Son petit business s'adresse aux particuliers. Il revend les 1 000 litres à 10 dollars et dit réaliser grâce à ce « petit surplus » environ 2 500 dollars de chiffre d'affaires par mois. « Je ne suis pas le seul à livrer de l'eau, insiste-t-il. La situation nous y oblige ! Dans ma famille, j'ai déjà deux cousins qui ont monté la même affaire. Bientôt, chaque ménage libanais aura son propre camion ! »

Malgré la floraison d'acteurs sur le marché, la demande en eau n'est toujours pas satisfaite. Selon Roland Riachi, docteur en économie et auteur d'une thèse sur l'eau, le Liban comptait entre 2009 et 2012 quelque 50 000 puits, dont 80 % illégaux. « On estime que 15 000 puits supplémentaires ont été construits cette année, ajoute-t-il, alors que dans les années 1970 on n'en comptait que 2 000. » Le spécialiste dénonce une surexploitation des nappes phréatiques. « C'est un cercle vicieux, explique-t-il. Plus l'État permet la création de puits, plus les ressources en eau s'amenuisent. Et face à l'incapacité de l'État de fournir à ses habitants de l'eau, la prolifération de puits se poursuivra. » La solution selon lui ? « Pourvoir les 80 % de postes non occupés au ministère de l'Eau, créer des zones de protection des aquifères et revoir les lois laxistes et dépassées sur le forage des puits. » Près de 75 % du budget des ménages en eau est consacré au secteur privé. « Il y a de l'eau au Liban, conclut Roland Riachi. Elle est juste gaspillée. »

 

Lire aussi
Du terrorisme aux conflits entre voisins, l'eau du Moyen-Orient otage des tensions

Pour mémoire
I- Épuration des eaux usées au Liban : beaucoup de bruit pour si peu de résultats...

II - Dans la station d'épuration de Nabatiyeh, des problèmes bien de chez nous

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Remy Martin

Le Liban, par l'entremise de TOUS ses politiciens vereux, est en train (ou plutot continue allegrement a le faire)de creuser sa propre tombe ! Dire le contraire serait tout simplement de la mauvaise foi, sauf que la, on en en a en-veux-tu-en-voila ...

M.V.

Et à qui profite ..? ou plutôt (pour ne pas être naïf).... à quel réseaux politico/mafieux ...? profite depuis des années ...la crise permanente de l'électricité ..?

Sabbagha Antoine

Quand les libanais gaspillent autant d'eau on ne peut qu'applaudir ces nouveaux riches qui font fortune avec ce nouveau business , tout comme les distributeurs d'électricité.Triste

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

AVANT C'ÉTAIT L'ÉLECTRICITÉ... ELLE L'EST TOUJOURS ! PUIS CE FURENT LES PRODUITS ALIMENTAIRES AVARIÉS... ILS LE SONT TOUJOURS ! MAINTENANT C'EST L'EAU ! ET APRÈS ? LA WAYN RAYE7 IL BALAD ? ET LES MOUTONS BÊLENT ET SUIVENT DOCILEMENT LEURS PANURGES... EXCUSEZ-MOI, MES AMI(E)S, MAIS DIRE LE CONTRAIRE DE LA VÉRITÉ SERAIT SE LEURRER SOI-MÊME !!!

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