Des plages et des égouts...

I- Épuration des eaux usées au Liban : beaucoup de bruit pour si peu de résultats...

Infrastructures

Les eaux usées se déversent toujours sur les plages près des baigneurs. Sur la terre ferme, les odeurs des égouts sont un invité indésirable trop souvent présent. Un bilan des stations d'épuration des eaux usées avec le CDR montre que de nombreux travaux ont été entrepris, mais que très peu de stations sont fonctionnelles.

25/08/2014

La plage publique de Ramlet el-Baïda, un week-end d'été. Des milliers de personnes noircissent le sable pour profiter d'une des dernières plages ouvertes de la capitale. Or, deux grandes bouches d'égout déversent leurs eaux sales des deux côtés de la plage. Pratiquement, ces baigneurs sont exposés à une pollution bactériologique de très loin supérieure aux normes admises mondialement. La situation est similaire sur la presque totalité des plages du pays. Sur la côte, en montagne, dans la Békaa, le problème reste intact.

Cette pollution bactériologique est généralisée le long des côtes libanaises, rappelle Gaby Khalaf, directeur du Centre de sciences marines du Conseil national de la recherche scientifique (CNRS). Elle provient des eaux usées domestiques, il s'agit donc d'une pollution essentiellement organique. «Nous estimons que 80% des eaux usées du Liban sont rejetées dans la mer sans traitement, poursuit le chercheur. Toutefois, ce sont des déchets liquides facilement dégradables. Une installation de stations d'épuration des eaux usées le long de la côte résoudrait rapidement le problème.»

(Lire aussi : Pollution et débris plastiques : quand des bénévoles nettoient la plage de Tyr)


Entre-temps, les taux de pollution bactériologique restent alarmants. «Suivant les normes internationales, le taux maximal de bactéries dans 100 millilitres d'eau (soit l'équivalent du contenu d'un verre moyen) ne doit pas dépasser les 100 bactéries, explique Gaby Khalaf. Or, dans certaines plages comme Ramlet el-Baïda, Antélias, Saïda, Tripoli... ce taux peut atteindre les 40000 à 50000 bactéries! Dans d'autres cas moins dramatiques, les bactéries se comptent quand même par milliers. Seules quelques plages, comme au sud de Tyr par exemple, sont d'une propreté satisfaisante.»

Ces chiffres, le CNRS les tient de données collectées sur une quarantaine d'années, une période durant laquelle la situation s'est nettement détériorée. «Nous avons vu la croissance démographique prendre de vitesse l'installation des infrastructures adéquates, dit-il. Aujourd'hui, quelque deux millions et demi de Libanais, sans compter le nombre grandissant de réfugiés syriens, vivent sur la côte. Même si cette pollution reste relativement peu dangereuse, son impact à long terme sur la pollution et la santé des baigneurs n'en demeure pas moins une réalité.» Selon lui, la pollution réellement dangereuse est celle de nature chimique résultant des déchets liquides industriels. Des taux alarmants de métaux lourds, comme le plomb, le cadmium, le mercure, sont enregistrés dans des endroits bien précis tels la proximité des dépotoirs, des grandes usines, des ports... «À titre d'exemple, la concentration maximale du plomb devrait être de 6,2 microgrammes par gramme de sédiment (c'est là qu'on peut la détecter), dit-il. Dans le port de Tripoli, nous avons enregistré 80 à 100 microgrammes, dans le port militaire de Beyrouth 400 à 500, dans le port de Tyr 300 à 400... Quand on s'éloigne de ces ports, la concentration diminue, mais ces polluants restent présents dans l'eau.»

(Lire aussi : « La mission de Tara est d'encourager les gens à agir, pas de transmettre des messages alarmistes »)


Gaby Khalaf révèle que son centre travaille à mettre au point une nouvelle méthodologie qui permettra de remédier à cette pollution chimique par l'utilisation d'autres agents chimiques moins nocifs. Mais pour la pollution bactériologique, rien de tel : il suffira que les stations d'épuration sur la côte (et ailleurs) soient fonctionnelles. Où en est-on dans leur construction?

Pourquoi tant de retard? Explications...

Faire un état des lieux des stations d'épuration d'eaux usées, c'est tomber sur un imbroglio incroyable de stations terminées mais sans raccord avec les réseaux d'égout (ceux-ci ne sont souvent pas terminés), de retards causés par des polémiques autour du refus de l'installation de stations de pompage ou par la lenteur administrative... Bref, beaucoup d'argent dépensé et de travaux accomplis, mais en fin de compte, très peu de stations opérationnelles: celles de Nabatiyeh, Jeb Jennine, Saghbine et Baalbeck à l'intérieur, celle de Ghadir (la plus ancienne, mais qui n'assure pour l'instant qu'un traitement primaire, c'est-à-dire une simple décantation qui permet de supprimer la majeure partie des matières en suspension), et puis celles de Tripoli et de Jiyeh qui commencent à être mises en marche.

La station de Nabatiyeh.


Youssef Karam, chef du département eau et infrastructures au Conseil du développement et de la reconstruction (CDR), explique que les retards sont souvent causés par des discussions interminables autour des sites où doivent être installées les stations. Il assure qu'il faut une moyenne d'un an à un an et demi pour convaincre les populations locales d'accepter la proximité d'une station d'épuration ou d'une station de pompage (collecte des eaux usées).

Pour ce qui est des stations d'épuration terminées mais non opérationnelles du fait de l'absence de réseaux d'égout, Youssef Karam donne également son explication. «En 1998, une décision du Conseil des ministres avait confié aux municipalités la mission de réaliser les réseaux d'égout locaux, dit-il. Cette décision est restée en vigueur jusqu'en 2004, mais peu de réseaux ont été accomplis. Entre-temps, le CDR ne pouvait geler la construction des stations. Il a donc saisi, à chaque fois que c'était possible, la chance de décrocher des contrats à taux d'intérêt préférentiel. Mais au niveau des réseaux et des raccords, nous continuons à subir les conséquences de cinq ans de retard. D'autant plus que les pourparlers sont rendus plus compliqués par le nombre de municipalités et de fédérations de municipalités impliquées.»

(Pour mémoire : Protéger la source de Jeïta, c'est protéger plus de 70 % de l'eau de Beyrouth)

 


Certaines stations sont ainsi terminées depuis plusieurs années sans avoir jamais été opérationnelles. Ces retards ne causent-ils pas des dégâts dans les installations? «Quand une station est terminée, nous signons un contrat avec l'entrepreneur pour le gardiennage et les traitements préventifs, explique Youssef Karam. Il est vrai que cela représente un coût, mais celui-ci reste moins lourd à porter que l'inflation des prix. Si l'on veut construire une station aujourd'hui, elle sera de 25% plus chère qu'il y a cinq ans. D'où notre décision d'en construire un maximum, quitte à les faire fonctionner plusieurs années plus tard.»

Interrogé sur l'impact des retards sur la pollution généralisée dans le pays, Youssef Karam dédramatise la situation, rappelant que le travail sur les stations d'épuration n'a pas commencé avant la fin des années 90. «Quand les stations côtières et intérieures seront terminées, plus de 80% de la population sera desservie, explique-t-il. Passer de 0 à 80% en une vingtaine d'années n'est pas si mauvais. Les retards dans un domaine tel que celui-là ne sont pas spécifiques au Liban. Dans tous les pays, de nombreux paramètres entrent en compte dans le choix et la réalisation des stations.»

Peut-être que c'est bien le cas, mais pour un observateur, la situation actuelle demeure difficilement compréhensible. D'autant plus que les problèmes des eaux usées affectent la qualité de vie des citoyens qui ont parfois recours à des solutions individualisées.

 

Prochain article :
Dans la station modèle de Nabatiyeh, des problèmes bien de chez nous.

 

 

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Sabbagha Antoine

Paroles et toujours des paroles autour des stations d'épuration sur la côte car pour que ces dernières soient fonctionnelles il faudra verser des pots de vin à droite et à gauche . La construction? Attendons la saint glin glin .

Irene Said

..."polémiques autour du refus de l'installation des stations de pompage, lenteur administrative, discussions interminables, une année et plus pour convaincre les populations locales..."
1) il ne sera jamais possible de convaincre tout le monde, à un certain moment, c'est l'ETAT qui doit trancher !
2) pourqoi ne pas organiser des meetings avec tous les habitants dans les locaux des MUNICIPALITES, ou autre endroit, la place principale par exemple,et leur expliquer en termes faciles le pourquoi et le comment de ces installations, à l'aide de petites brochures illustrées distribuées à tous ? Ensuite les faire voter à main levée. Cela se fait dans beaucoup de pays démocratiques, et aprés tout, le LIBAN est une démocratie...non !?
3) quant aux lenteurs administratives et discussions interminables, il faudrait tout simplement apprendre aux élus que "le temps c'est de l'argent" et qu'il y va en premier lieu de leur santé à tous!
Irène Saïd



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