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Les ingérences intempestives du Qatar seraient-elles un atout ?

Les ingérences intempestives du Qatar seraient-elles un atout ?

Golfe

Constamment accusé d'interventionnisme par ses voisins du CCG, l'émirat gazier joue un rôle d'équilibriste qui lui permet d'aspirer à une position d'interlocuteur diplomatique régional incontournable, aspiration peut-être pas tout à fait impossible.

22/09/2014

Le Hamas, les Frères musulmans, les nonnes de Maaloula, les infirmières bulgares détenues en Libye et les pèlerins chiites libanais de Aazaz, qu'ont-ils en commun ? Une réponse surgit, comme très souvent depuis des années : le Qatar, auquel tous semblent devoir leur survie. Ce petit émirat, qui semble faire du touche-à-tout, est très présent diplomatiquement, notamment dans la région, et a joué un rôle de médiateur ou de contributeur dans ces dossiers, parmi tant d'autres.

Car lorsqu'il arrive au pouvoir au milieu des années 1990, cheikh Hamad ben Khalifa al-Thani engage son pays dans un processus d'ouverture diplomatique et politique intense, avec pour support médiatique la très controversée chaîne al-Jazeera. La présence diplomatique régionale – dirons-nous plutôt l'omniprésence ? – qatarie atteint plus tard son apogée au début des soulèvements arabes, au tout début de l'année 2011. Doha soutient alors les masses face à leurs dirigeants, notamment en Égypte où les Frères musulmans seront élus au pouvoir avant d'être, moins d'un an plus tard, renversés par l'armée dirigée par le général Abdel Fattah al-Sissi. De même, l'opposition syrienne, tout comme le Hamas palestinien, bénéficient de l'aide qatarie, qui semble avoir un faible pour les opprimés, les faibles. En juin 2013, cheikh Hamad a laissé sa place au profit de son fils cheikh Tamim qui, perçu comme un peu plus modéré que son géniteur, garde néanmoins sa ligne politique, intérieure et étrangère.

(Lire aussi : Le Qatar affirme ne pas soutenir de groupes extrémistes)

Complexe d'infériorité ?

Quid de cette frénésie diplomatique qui atteint depuis quelques années cet émirat gazier ? Ses (nombreux) détracteurs la mettent sur le compte du complexe d'infériorité mal assumé, mais peut-être justifié, de ce petit État d'à peine 11 572 km² entouré de grandes puissances régionales, comme l'Arabie saoudite et l'Iran. Pour Frédéric Pichon, chercheur associé à l'université de Tours et auteur de Syrie : pourquoi l'Occident s'est trompé, « il est important de préciser avant tout que le Qatar a envie d'exister, de s'affirmer comme interlocuteur incontournable ; pas comme une puissance toutefois, car il n'en a ni les moyens territoriaux ni militaires ».

En tout cas, il est certain que cette agitation est souvent critiquée et qualifiée d' « ingérence » par les pays voisins. La tension est récemment montée d'un cran, lorsque début mars, trois pays membres du Conseil de coopération du Golfe (CCG), l'Arabie saoudite, les Émirats arabes unis (EAU) et Bahreïn, ont annoncé le rappel de leurs ambassadeurs au Qatar pour cette même raison, comme le rappelle Olivier Da Lage, journaliste à RFI et chercheur, qui qualifie les relations actuelles entre le Qatar et les autres pays du CCG d' « exécrables ». « Le Qatar est la seule monarchie de la péninsule Arabique qui a ouvertement soutenu les Frères musulmans en Égypte et Ennahda en Tunisie, tandis que les autres monarchies du CCG ont soutenu jusqu'au bout Hosni Moubarak et Zine el-Abidine Ben Ali. Depuis le renversement du président Mohammad Morsi par l'armée égyptienne, l'Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et Bahreïn tiennent leur revanche et entendent bien faire payer au Qatar le prix de son soutien aux Frères », explique le chercheur.

(Lire aussi : Renvoyés du Qatar, les Frères musulmans pourraient se réfugier en Turquie)

Toutefois, tempère Karim Sader, politologue et spécialiste du Golfe, « les relations entre le Qatar et ses voisins du CCG viennent tout juste d'entrer dans une phase d'accalmie ». Doha a toujours soutenu les Frères musulmans, mais « craignant d'être isolé, il a fini par lâcher du lest en concédant le départ d'un certain nombre de membres influents de la confrérie qui avaient trouvé refuge sur son territoire. (...) Il n'est pas exclu cependant que ces relations entre le Qatar et l'Arabie connaissent de nouvelles phases de turbulences à l'avenir, même si l'émir Tamim semble pour l'heure être rentré dans le rang ». Même son de cloche pour Nabil Ennasri, directeur de l'Observatoire du Qatar et auteur de L'Énigme du Qatar, qui évoque un « double phénomène » : « Nous nous dirigeons vers des modifications assez conséquentes dans la région. Premièrement, il y a une volonté du Qatar de se réconcilier avec ses voisins. Deuxièmement, il y a la nécessité d'endiguer l'avancée de l'État islamique (EI, ex-Daech) en Syrie et en Irak. »

« Chassez le naturel »...

Car Doha tient là une occasion unique de briller diplomatiquement, les pays du CCG ayant récemment décidé de mettre leurs (nombreuses) querelles de côté pour faire face à l'EI. Seulement, ces mêmes querelles empoisonnent les relations des pays du Golfe depuis des années et ne pourront être réglées sans des gestes concrets et sincères de toutes les parties. Le CCG ne peut, logiquement, laisser passer cette chance de présenter un front uni à une menace du reste très réelle pour ses membres. Seulement, l'on ne peut que se demander si cette solidarité est superficielle, éphémère, ou bien mènera, pour le moins, à une amélioration notable des liens qui unissent les pays du Golfe, à défaut d'une réconciliation solide.

(Lire aussi : Morsi aurait livré des secrets d'Etat au Qatar)

« Chassez le naturel, il revient au galop », assène Karim Bitar, directeur de recherche à l'Iris (Institut des relations internationales et stratégiques) et spécialiste du Proche et Moyen-Orient. « Le Qatar et l'Arabie saoudite avaient temporairement mis en sourdine leur vieille rivalité lorsque le vent révolutionnaire avait touché Bahreïn en mars 2011, mais quelques mois plus tard, les querelles étaient revenues en force, rappelle-t-il. Il risque d'y aller de même après la montée en puissance de l'EI. Les querelles de famille sont souvent les plus intenses et les plus difficiles à transcender. » « On a de quoi douter de la fiabilité du Qatar dans la coalition actuelle (contre l'EI), renchérit Frédéric Pichon. Je ne pense pas qu'elle tiendra trop longtemps, et j'estime que le Qatar et l'Arabie jouent un jeu dangereux. Ce sera un échec total. »

Nabil Ennasri est quant à lui moins catégorique. « La manœuvre qatarie d'éloigner les leaders des Frères musulmans de Doha, qui peut être vue comme une reculade, est en réalité un joli coup diplomatique. Elle peut être même presque vue comme une victoire : les Frères musulmans ont officiellement remercié Doha pour son aide, et d'un autre côté c'est un geste de bonne volonté envers Riyad et les autres pays du Golfe. » Il est important de préciser que le Qatar est poussé à un rôle d'équilibriste entre ses voisins géographiques et ses alliés traditionnels, comme les Frères musulmans et le Hamas. Il tient en même temps à maintenir son rôle dans la région et au sein du CCG.

(Pour mémoire : Les monarchies du Golfe prêtes à agir contre l'Etat islamique)

Financement islamiste

Il serait peut-être illusoire, dans le même temps, de s'imaginer que déplacer quelques leaders des Frères musulmans comme des pions suffira à faire taire les critiques, saoudiennes notamment. Il faut garder à l'esprit que Doha continue de financer certaines formations (armées) islamistes. Et depuis le début du conflit syrien en 2011, et donc de l'émergence de plusieurs groupes rebelles, l'émirat est accusé de soutenir l'EI. « Il est certain que dans leur conviction que le renversement du régime de Bachar el-Assad était à leur portée à partir de l'été 2011, les monarchies du Golfe, en particulier l'Arabie, le Qatar et le Koweït, ont soutenu financièrement toutes sortes de groupes armés islamistes sans beaucoup de discernement », explique Olivier Da Lage, ajoutant que « ce soutien n'était pas nécessairement étatique, mais les autorités ont fermé les yeux sur le versement de sommes importantes par des "organisations caritatives" » et des donateurs privés. Toutefois, ce n'est plus le cas, précise-t-il, « non seulement parce que les États en question ont pris des mesures pour les tarir, mais surtout parce que l'EI s'autofinance désormais presque entièrement et n'en a plus besoin ». Pour M. Pichon également, il est certain qu'au tout début de la guerre en Syrie, « les services secrets turcs et qataris ont financé des groupes de l'opposition, dont l'EI », tandis qu'aujourd'hui ce sont le Front al-Nosra et le Front islamique qui ont la cote.

Nabil Ennasri est plus ferme et affirme que pour plusieurs raisons, le Qatar ne financerait en aucun cas l'EI. « Doha a fait plusieurs déclarations officielles virulentes contre le groupe ; il coopère totalement avec le CCG et l'Occident dans la nouvelle coalition contre le groupe ; et surtout, le Qatar héberge, adoube même, une présence islamiste contradictoire avec l'EI », en référence au prédicateur Youssef el-Qaradaoui, qui a tenu plusieurs discours virulents contre le groupe jihadiste. Il y a donc un groupe de facteurs qui prouvent qu'un soutien qatari à l'EI serait totalement contre-productif : « Comment voulez-vous que le Golfe finance un groupe prônant l'établissement d'un califat islamique, et qui est donc logiquement contre la présence des émirats actuels ? » demande l'expert.

(Pour mémoire : « Nous voyons enfin le Qatar adopter un état d’esprit arrangeant et réaliste »)

En revanche, Qatar soutient ouvertement d'autres groupes de la mouvance islamiste, comme le Hamas palestinien, mais encore et surtout les Frères musulmans. Pourquoi ces mouvements en particulier ?
Déjà, rappelle M. Ennasri, contrairement à l'EI, « ils ne sont pas contre le principe de démocratie, ne cherchent pas à abolir les frontières ou à établir un califat islamique ». Mais plus encore, pour M. Sader, « la raison est d'abord d'ordre interne : la dynastie des al-Thani a depuis plusieurs décennies intégré des membres de la confrérie au sein de son appareil d'État, particulièrement dans les domaines de la culture et de l'éducation ». Un calcul géostratégique est également pour l'expert derrière ce choix : « Le Qatar a parié durant les printemps arabes sur l'émergence de pouvoirs islamistes qui jailliraient des décombres des régimes autoritaires laïcs, pensant ainsi accroître son influence régionale en les accompagnant dans leurs ascensions », comme ce fut le cas en Égypte. Toutefois, la défaite cuisante de la confrérie a forcé Doha à revoir ses ambitions à la baisse, ou en tout cas à changer de stratégie.

D'un autre point de vue, les différentes prises de position qataries constitueraient justement l'une des cartes maîtresses de l'émirat au niveau diplomatique. En effet, ses ingérences intempestives et son soutien à certains groupes islamistes pourraient représenter pour lui l'un des atouts permettant d'assumer et d'assurer un rôle de médiateur majeur. Pour Karim Sader, « l'émirat a besoin d'entretenir des relations privilégiées avec des mouvements qualifiés de fondamentalistes dans le but à la fois d'exercer une influence diplomatique dans la région, mais aussi pour rassurer une frange de sa population face à l'alliance nouée avec les États-Unis », dont les bases militaires éparpillées dans le secteur ne sont pas nécessairement du goût de tout le monde. « C'est un rôle qui, à de nombreuses reprises, a profité aux Occidentaux, dans la mesure où ces derniers ont pu utiliser cet allié comme intermédiaire pour dialoguer avec les islamistes », conclut l'expert.


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Donner des responsabilites a des incompetents de cette trempe , c'est comme confier un vase chinois millenaire a un homme du cro magnan , il chie dedans sans savoir sa valeur .. en se curant le nez en plus ...

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