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Liban

Fondation Boghossian : de Mardine à Anvers, la saga d’une famille de bijoutiers

Très peu de personnes connaissent la générosité de cœur qui se cache derrière cette institution fondée dans les années 90 et active en Arménie, au Liban et en Syrie.

La préparation de la mouné.

Bijoutiers de père en fils depuis des générations, installés aujourd'hui en Belgique, les Boghossian viennent de Mardine, en Turquie. Le génocide de 1915 les expulse vers Alep puis vers Beyrouth. La guerre civile au Liban achève de les propulser vers l'Europe: Anvers, capitale des diamantaires où ils font fortune, Bruxelles et Genève.
Lancée dans les années 90, présente d'abord en Arménie, puis au Liban et en Syrie, la Fondation Boghossian a de nombreuses actions de type humanitaire à son actif et, depuis une quinzaine d'années, des actions proprement humanistes et culturelles. Ainsi, l'une des meilleures écoles techniques du Liban, l'école Mesrobian, à Bourj Hammoud, lui doit son existence.
Il y a quelques semaines, Jean Boghossian, président de la fondation, a signé un accord de partenariat avec l'Université Saint-Joseph pour le sauvetage d'un trésor patrimonial inestimable de quelque 70000 clichés pris par les missionnaires jésuites depuis leur arrivée au Liban, vers le milieu du XIXe siècle. Menacés par la lumière et l'humidité, les clichés feront partie d'une belle «photothèque» qui sera mise à la disposition du public, dans le bâtiment même qui abrite la prestigieuse Bibliothèque orientale de l'USJ.

 

Culture du don
«Nous avons toujours baigné dans une culture du partage et du don», nous confie, lors de son récent passage au Liban, Jean Boghossian. La soixantaine bien portée, le sourire avenant, la chemise toujours ouverte, Jean Boghossian explique: «Nous n'avons pas oublié notre passé de réfugiés. Quand mon grand-père a quitté Mardine, en Turquie, il n'avait rien.»
Bijoutier et artiste, Jean Boghossian est né à Alep, en 1949, mais a grandi au Liban, où il est arrivé à l'âge de douze ans. Et «j'avais entamé une licence en économie à l'USJ, raconte-t-il, mais au bout de la première année et malgré d'excellents résultats – j'étais premier de ma session –, mon père m'a arraché à l'université. "On n'a pas de temps à perdre. On vient d'un génocide, on travaille", m'avait-il expliqué, malgré mes protestations. Cette phrase changea ma vie. Aujourd'hui, je peux dire qu'il avait raison. C'était les années 70, les prix du pétrole et de l'or avaient grimpé. J'étais une sorte de pionnier : je me rendais en Colombie pour acheter des émeraudes, quand personne ne savait encore que la Colombie existait. Je voyageais au Brésil, en Birmanie, en Thaïlande, au Sri Lanka, en Chine. C'était des pays totalement fermés à l'époque. Il n'y avait pas encore le téléphone. Les avions faisaient trois escales pour atteindre le Brésil. Mon père ne s'est pas trompé. Quatre ans après avoir été arraché à mes études, j'avais déjà fait beaucoup d'argent et pouvais m'installer à Anvers.»

 

Désorienté
Que fait-on, une fois qu'on a fait fortune? Pour Jean Boghossian, le prestige si libanais des études bien faites fut d'abord le plus fort. «Je suis rentré à Beyrouth, raconte-t-il, et j'ai entamé des études de sociologie. Je me suis inscrit à l'École des lettres, mais la guerre civile mit fin à mes rêves. Je n'y comprenais rien. Je ne savais pas qui tirait sur qui. Un de nos amis, Samir Badaro, fut abattu par un franc-tireur. Qui l'avait tué? Pourquoi était-il mort? Dans une guerre conventionnelle, on connaît l'ennemi. Mais dans une guerre civile, la pire de toutes, l'ennemi est ton frère, ton voisin. Un jour, c'était après le coup d'État du général Ahdab (1976), un gamin qui jouait avec un revolver l'a pointé dans ma direction, parce que je l'avais hélé de mon balcon pour lui dire qu'un cessez-le-feu avait été proclamé. J'ai cru qu'il allait tirer. C'était trop. Je suis reparti. En Europe, notre entreprise a fleuri. Avec mon frère Albert, nous nous sommes installés à Genève, et le travail s'est développé.»

 

Séisme en Arménie
«L'idée de la fondation a commencé à l'époque du séisme qui a dévasté l'Arménie (1988), poursuit Jean Boghossian. Nous nous y sommes rendus. La pauvreté était immense. Le pays venait de sortir du système communiste. Le salaire du président de la République était de 40 dollars... En tant que famille, avec mon père et mon frère, nous avons commencé à financer chaque année un projet de développement. Des amis arméniens s'y mettaient aussi. Nous avons construit des immeubles, une école technique, des systèmes d'adduction d'eau dans des régions rurales, une école d'art. Notre action humanitaire fut très intense. Parallèlement, nous avons créé le prix du Président, un genre de prix Nobel pour la jeunesse décerné tous les ans, puis un prix pour la reconnaissance du génocide.»
«Ce prix est particulier, explique Jean Boghossian, qui se défend de tout esprit revanchard. Il est décerné dans un esprit pacifique. Certes, nous voulons que le génocide soit reconnu, mais nous considérons que les descendants des criminels ne sont pas des criminels. Par contre, les descendants des victimes, eux, sont bien des victimes. Ainsi, nous n'avons d'autre choix que d'ouvrir cette porte et de trouver la possibilité de se parler.»

 

Achat de la Villa Empain
«Après avoir fait pendant des années de l'humanitaire d'urgence, nous sommes passés à l'humanisme: réfection d'écoles, centres d'art, orphelinats», poursuit Jean Boghossian. «Certains des projets se faisaient en collaboration avec l'USAID. Une religieuse venue des États-Unis prit en charge l'orphelinat», poursuit notre interlocuteur.
Et d'expliquer: «Le passage de la bienfaisance pure à la Fondation Boghossian s'est opéré quand j'ai pris conscience qu'il fallait protéger notre action contre ce qui menace toutes les grandes fortunes, quand vient – inévitablement – la génération qui dépense et dilapide ce qu'ont amassé les générations antérieures. Avec une fondation, nous créons un but supérieur et les enfants reprennent le flambeau, au lieu de se disputer pour de l'argent. À terme, nous avons acheté une demeure prestigieuse à Bruxelles, la Villa Empain – la famille Empain est une véritable dynastie en Belgique – que nous avons fait revivre, et dont nous avons fait un centre de conférences, de concerts et d'expositions.»
«Après l'Arménie, nous avons œuvré en Syrie et au Liban. Ici, nous avons commencé par restaurer le bâtiment de l'Artisanat libanais, avant de nous engager dans notre projet phare : la construction de deux écoles, une école ordinaire et une école technique, l'école Mersrobian, situées à Bourj Hammoud, et que nous avons réalisées avec la Fondation Gulbenkian (Monsieur 5%).
Aujourd'hui, notre attention se concentre sur la photothèque de l'USJ, épilogue Jean Boghossian.» Le projet a été finalisé avec le recteur de l'USJ, le père Salim Daccache. Ce dernier évoque avec humour l'adhésion
enthousiaste de Jean Boghossian au projet, à la vue d'un vieux manuscrit arménien troué par les mites de toutes parts, au point de ressembler à une œuvre d'art.

 

Mon cœur est libanais
«Mon terrain de prédilection est l'art, confie-t-il, parce qu'il met en contact les sensibilités, avant la raison et ses logiques conflictuelles. L'art rapproche et prédispose au dialogue. Pour rapprocher des ennemis, il faut un terrain neutre. Je crois que l'art – poésie, musique, photo, art plastique – est ce terrain. Devant l'art, même si l'on est des ennemis, on peut communiquer. Avec la fondation, nous ouvrons donc une porte de paix, de communication, de dialogue, de partage. Nous rapprochons l'Orient de l'Occident. Et nous rapprochons l'Orient de l'Orient, parce que nos Orients sont désorientés.»
«Je ne nie pas non plus que nos Occidents sont accidentés, se rattrape Jean Boghossian. Nous agissons pour rendre ce monde meilleur. Certes, je me heurte, même au sein de ma famille, à un certain scepticisme. "Tu perds ton temps, disent parfois mes proches. Tu crois que tu vas changer le monde ?" Mais si la fondation peut apporter ne serait-ce qu'une goutte de sérénité dans cet océan de turbulence, je n'hésite pas. Ce sont des rêves peut-être, mais les artistes rêvent.»
«Le Liban, il faut l'aimer avant de le comprendre, conclut Jean Boghossian. Je suis né à Alep. À mon arrivée au Liban, j'avais 12 ans. Je suis parti à 20 ans. J'ai vécu 35 ans en Belgique. Je suis fier d'être belge, mais mon cœur est au Liban ; il y a là un mystère. Mon cœur est libanais.»

 

*Photos extraites de l'album « Les petites écoles du Mont-Liban », édité sous la direction de Levon Nordiguian par les presses de l'USJ.

 

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