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Liban

« Je vote pour Bachar car ce régime est capable de tout, même de nous empêcher de revoir notre patrie »

Reportage

L'on s'attendait à voir une foule plus importante à Masnaa, comparable à celle de la semaine dernière devant l'ambassade de Syrie à Baabda, mais hier, le nombre de réfugiés et d'ouvriers syriens qui se sont rendus à Jdeidet Yabous pour élire un président n'a pas dépassé la petite dizaine de milliers.

04/06/2014

C'est tôt le matin que des bus décorés de portraits du président syrien, Bachar el-Assad, et des drapeaux de la Syrie ont franchi la frontière pour Jdeidet Yabous et qu'une petite foule d'ouvriers syriens a manifesté haut et fort son soutien à son chef de l'Etat, scandant « nous donnons notre âme et notre sang à Bachar », voulant se blesser les pouces – dès Masnaa – pour plébisciter Assad avec leur propre sang sur les bulletins de vote.
Mais les choses se sont vite calmées et dès dix heures, le flux de véhicules en partance du Liban vers la Syrie était comparable à celui des week-ends, selon les témoins.

La grande majorité des personnes se rendant à Jdeidet Yabous pour voter était constituée d'ouvriers syriens, présents au Liban depuis cinq, six ou douze mois et qui indiquent avoir quitté leur pays à cause du manque d'opportunités de travail. Munis de leur carte d'identité et d'une sorte de laissez-passer émis par la Sûreté générale libanaise, leur permettant d'aller voter à Jdeidet Yabous et de retourner au Liban au bout de 24 heures, ils franchissaient par groupes la frontière.

Les personnes se rendant en Syrie pour voter devaient cocher sur ce laissez-passer une case, en répondant par « oui » ou par « non » à la question : Êtes-vous réfugiés au Liban ? L'État libanais devrait vérifier plus tard, avec les listes mises à sa disposition par l'UNHCR, si le nom de la personne ayant franchi la frontière le 3 juin y figure ou pas. Reste à savoir si cette mesure sera effectivement appliquée.

 

(Pour mémoire: Liban : tout Syrien qui franchit la frontière vers son pays perdra son statut de réfugié)


Rares parmi les personnes qui attendaient étaient celles qui arboraient des portraits de Bachar el-Assad ou des drapeaux syriens, comme si elles évitaient d'attirer l'attention.

Non loin de ces groupes franchissant la frontière, un ressortissant syrien vend des drapeaux de son pays ainsi que des foulards et des casquettes portant les couleurs de la Syrie. « Le drapeau est à 3 000 livres, la casquette à 5 000 livres, j'avais de grands portraits du président que j'ai vendus à 2 000 livres. Ils ont été tous épuisés », raconte-t-il.
À la question de savoir où est-ce qu'il habite au Liban, il répond : « Tarik el-Jdideh. » Un Libanais de Majdel Anjar, écoutant la conversation, s'exclame : « Tarik el-Jdideh? Ils t'auraient brisé les os s'ils avaient vu ce que tu transportais... je pense que tu habites ailleurs ! »
Le vendeur syrien ne répond pas et le Libanais poursuit son chemin.

 

(Lire aussi: N. Machnouk : Si les Syriens atteignent les deux millions au Liban, je démissionne !)


Masnaa et Majdel Anjar sont des localités sunnites qui soutiennent la révolution syrienne. Mais les habitants, surtout les propriétaires des magasins à la frontière, se plaignent. Ils ont accueilli les réfugiés à bras ouverts mais aujourd'hui, ils font face à divers problèmes, notamment économiques, créés par les Syriens dans la Békaa. Ils estiment aussi que la communauté internationale accorde son aide aux réfugiés en oubliant les Libanais qui les reçoivent. De plus, la démonstration de force devant l'ambassade de Syrie la semaine dernière n'a pas arrangé les choses.

Ces Libanais de Masnaa et de Majdel Anjar qui ont vécu de près l'occupation syrienne durant trente ans, le quartier général des services de renseignements syriens se trouvant à Anjar, localité limitrophe, et qui ont activement pris part à la révolution du Cèdre en 2005, ne voient pas d'un bon œil ces Syriens qui votent pour Bachar.
« Je suis un réfugié de Hassaké, ça fait deux ans que j'ai fui pour le Liban, mais c'est mon devoir de voter pour Assad... Je le préfère aux Kurdes, à Jabhet el-Nosra et à l'État islamique d'Irak et du Levant (EIIL) », affirme un homme.
N'a-t-il pas peur de perdre son statut de réfugié comme l'a annoncé le ministre libanais de l'Intérieur Nouhad Machnouk ? « Votre ministre a pris une décision politique », répond-il.


Mohammad, un Libanais qui écoutait la conversation, laisse éclater un juron et indique : « Une décision politique? Rentre chez toi en Syrie immédiatement. »
Mohammad a ras le bol de la situation. « Ce matin, un bus plein à craquer de Syriens s'est garé en face de ma boutique afin que les personnes l'ayant emprunté puissent préparer leurs papiers avant de se présenter au barrage de la Sûreté générale. J'ai voulu l'empêcher de stationner devant ma porte, la police ne m'a pas aidé en permettant au chauffeur de bloquer ma vitrine... au lieu qu'elle les expulse pour de bon vers la Syrie. S'ils tiennent à Assad, qu'ils ne reviennent plus chez nous », s'insurge-t-il.

 

 (Repère : La guerre en Syrie, victimes et drame humanitaire)

 

Des Libanais qui encouragent les Syriens à ne pas voter
D'autres personnes se joignent à la conversation, libanaises et syriennes, sans heurts et sans cris.
Chacun expose son point de vue. Certains indiquent qu'ils vont en Syrie parce qu'ils n'ont pas le choix, parce qu'ils veulent un jour rentrer chez eux. « Ce régime est capable de tout, même de nous empêcher de revoir notre patrie... c'est pour cela que je vote. Un jour, je voudrais rentrer en Syrie », indique un homme de Homs dont la famille habite au Liban depuis deux ans et qui vient de perdre son emploi à Dubaï. « J'ai mis ma famille à l'abri ici dans la Békaa et je suis parti aux Émirats. Cela fait deux mois que je suis au chômage. Peut-être que je serai obligé de rentrer en Syrie dans peu de temps et j'ai peur qu'on m'empêche de retourner chez moi si je ne vote pas », se plaint-il.

 

 (Repère : Syrie : plus de trois ans de conflit)


Les Libanais présents veulent le dissuader d'aller voter et commencent à parler des atrocités d'Assad au Liban et affirment que si les Syriens tiennent bon, il finira par perdre la guerre et ils rentreront chez eux.
Deux hommes, s'étant épanchés sur les atrocités d'Assad, décident quand même d'aller voter pour lui et quittent le groupe. Un troisième, lui aussi réfugié syrien, qui a gardé le silence durant toute la discussion, les harangue : « Vous êtes une honte pour notre peuple, une honte pour les Syriens. »

Une femme d'un âge certain, accompagnée de son neveu d'une vingtaine d'années, quitte à pied le poste-frontière de Masnaa vers le Liban. Non, elle n'a pas voté. Elle est arrivée la veille, tard dans la nuit, au Liban, et elle s'est rendue à la Sûreté générale hier matin pour obtenir une carte de séjour. Elle est originaire d'une localité de la province de Damas (Rif el-Cham). « C'est lundi que j'ai pu sortir de Syrie. J'ai enterré mon fils et je suis venue. Il avait été enlevé par les services de Bachar el-Assad. Durant un an et demi je l'ai cherché dans toutes les prisons du régime. Il y a quelques semaines, j'ai su... ils m'ont remis son corps et les vêtements qu'il portait le jour de sa disparition. Je préfère que l'on me coupe les deux bras que d'aller voter pour cet assassin », dit-elle calmement comme si elle racontait l'histoire d'une autre femme. « Quand je vois mes compatriotes voter pour lui, j'ai l'impression de recevoir des coups de poignard au cœur », ajoute-t-elle.

 

(Lire aussi: « À Damas comme à Beyrouth, le criminel est le même ! »)



Dans l'un des immeubles proche de la frontière, Amina de Majdel Anjar accroche un drapeau libanais au balcon. « C'est pour provoquer tous les Syriens qui rentrent chez eux pour voter. S'ils tiennent tellement à Assad, qu'ils restent là-bas », dit-elle.
Elle offre du café à sa voisine Mariam, une ressortissante syrienne qui habite avec son mari au Liban depuis 13 ans. « Ce matin, j'ai pris des tranquillisants ; je ne peux pas concevoir que des Syriens comme moi soient en train de voter pour lui alors que son régime nous tue et nous torture depuis trois ans. Je ne suis pas une réfugiée syrienne. Je travaille avec mon mari depuis des années au Liban. Mes parents sont toujours sous les bombes en Syrie. Il faut tenir bon, c'est tout », dit-elle, résolue.
Elle raconte l'histoire de ses cousins vivant au Liban-Sud. « Les propriétaires des maisons qu'ils louent sont des Libanais de la communauté chiite. Ils les ont obligés de se rendre à l'ambassade la semaine dernière et de voter sous peine d'être expulsés », affirme-t-elle.

Retour au barrage de la Sûreté générale libanaise, des groupes d'ouvriers syriens continuent de franchir la frontière pour voter pour Bachar el-Assad. Ils se font discrets et préfèrent ne pas trop parler aux journalistes.
Invité à imaginer la Syrie dont il rêve dans les années à venir, l'un d'eux s'écrie, le regard triste : « Je rêve d'une Syrie libre et démocratique. » Un autre ressortissant syrien ajoute comme pour le rappeler à l'ordre. « La Syrie est et a toujours été, grâce au président Bachar el-Assad, un pays de liberté et de démocratie et c'est pour cela que nous votons pour lui. »

 

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Robert Malek

LOLOOOLLL !!!

AIGLEPERçANT

« Je vote pour Bachar car ce régime est capable de tout, même de nous empêcher de revoir notre patrie dans la situation de desatre qui etait du temps du complot sioniste allie aux salafowahabites binsaouds ».

ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

Prématurément et trop tôt sortis du Mandat Français ! Point barre.

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