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Liban - Climat

Une année trop sèche, des économies d’eau en perspective

Deux experts évoquent leurs inquiétudes sur les conséquences de la sécheresse inhabituelle sur les ressources en eau. L'été sera chaud !

Un cours tari dans la zone du Hasbani, en 2010. C’est ce qui risque d’arriver plus tôt que prévu cet été aussi. Photo Jamal Saidi / Reuters

Antoinette, une habitante d'Achrafieh, n'en revient pas : elle a dû commander de l'eau à quatre reprises entre janvier et février. « Nous sommes habitués à acheter de l'eau livrée par camions-citernes, quand l'eau assurée par la compagnie ne suffit plus, mais pas avant septembre-octobre, dit-elle. Si nous sommes obligés de le faire en hiver, que dire de l'été qui vient ? »


Malgré les quelques pluies qui sont tombées en février puis en mars (et qui ont donné un répit de quelques semaines aux usagers), et vu le manque presque total de neige, la période de sécheresse risque de commencer bien plus tôt cette année. Or pour Antoinette comme pour beaucoup d'autres habitants des diverses régions libanaises, se faire livrer de l'eau est synonyme de nombreuses contraintes : un budget à part (25 000 livres pour les mille litres, un prix qui peut varier d'un quartier à l'autre), une qualité d'eau douteuse, des heures d'attente et la nécessité de jongler avec les coupures d'électricité...


Pour Jocelyne Gérard, climatologue et professeur à l'Université Saint-Joseph (USJ), et Naji Kehdy, hydrologue travaillant dans la Békaa dans des branches de l'USJ et de l'UL, cet hiver est « rien moins qu'exceptionnel » en termes de pluviométrie. Mme Gérard souligne que « non seulement le taux de pluviométrie est resté bien en-deçà de la moyenne annuelle, environ la moitié, mais c'est le manque de neige, plus crucial pour le renflouement des nappes phréatiques, qui risque de poser un problème majeur ».


La vague de sécheresse qui a sévi cet hiver s'inscrit, selon la climatologue, dans la tendance du changement climatique qui, dans cette partie du monde, devrait se traduire par des périodes de chaleur et de sécheresse plus longues, ainsi que des événements météorologiques extrêmes à l'instar d'averses puissantes par exemple. Elle cite, à ce propos, les rapports du Groupe intergouvernemental d'experts sur le climat (GIEC, plus haute instance scientifique mondiale sur le climat). « Cela ne signifie pas que d'autres hivers ne pourraient pas être rigoureux, mais on parle d'une tendance qui se confirme par la courbe des études », dit-elle.

 

Baisse du niveau des nappes dès la mi-février
Que risque-t-il de se passer cet été ? « Nous nous dirigeons vers ce qu'on appelle une sécheresse hydrologique, c'est-à-dire liée à un déficit d'eau au niveau des nappes phréatiques », explique Mme Gérard. Naji Kehdy donne un exemple qui illustre la gravité de la situation : l'année dernière, les nappes ont commencé à connaître une baisse de leur niveau à partir du mois de mai, alors que cette année, la baisse a débuté à la mi-février... à peine compensée par les pluies intermittentes de février et mars. « Quand on sait que la baisse de niveau est d'une moyenne de trente centimètres par semaine, on mesure l'ampleur du désastre, ajoute-t-il. Cela signifie que le tarissement des nappes et des sources saisonnières se fera bien avant septembre-octobre, comme c'est le cas habituellement. »


L'eau risque donc de manquer cet été dans les villes comme dans les zones rurales. La Békaa centrale, principale plaine agricole du Liban, sera particulièrement touchée, selon ce chercheur, auteur d'une thèse sur « la gestion intégrée quantitative de la ressource en eau souterraine du caza de Zahlé ».
« Dans la plaine de la Békaa, 70 % de l'eau est utilisée dans l'irrigation, 20 % pour l'usage domestique et 10 % pour l'industrie », précise-t-il. Cette zone est non seulement exposée aux problèmes d'eau dans l'immédiat, mais aussi dans l'avenir. « Nos études, se basant sur les chiffres de l'année dernière, quand la pluviométrie était bien plus importante, laissaient envisager un tarissement total des sources d'ici à 30 ou 40 ans, dit-il. Que serait-ce alors si les hivers sans pluie se répètent dorénavant ? »


L'impact de la sécheresse ne se fera pas seulement sentir au niveau de la quantité d'eau disponible mais de la qualité également. « Quand le niveau de l'eau baisse, la concentration de polluants augmente, souligne Mme Gérard. De plus, on ne sait pas d'où vient l'eau des citernes. Si elle est polluée, elle risque de contaminer l'eau de la compagnie dans les réservoirs. » « En milieu agricole, l'eau est polluée par le nitrate, le mercure et le phosphore, qui proviennent des pesticides et des résidus industriels, ajoute M. Kehdy. Dans les villes, la pollution est principalement microbiologique, venant des eaux usées. »

 

Gaspillage et flou des lois
La sécheresse de cette année vient aggraver de vieux problèmes non résolus dont souffre le secteur de l'eau au Liban. M. Kehdy les connaît bien, pour les avoir explorés dans ses recherches. « Il y a tout d'abord un gaspillage important au niveau des canalisations d'eau vétustes de l'État, dit-il. Dans la Békaa, nous avons calculé que l'efficience optimale des réseaux (rapport entre l'eau distribuée et celle qui arrive au consommateur) devrait être de 70 %, alors qu'elle n'est que de 13,8 %. Au niveau de l'irrigation, elle est de 27 % alors qu'elle devrait être de 40 %. »


Le chercheur dénonce également des contradictions dans les textes juridiques, souvent vétustes et inadaptés. « Prenons la loi qui régit le forage de puits par exemple, dit-il. Elle a fixé la distance minimum entre les puits à 50 mètres. Cette mesure n'est pas basée sur des études scientifiques, puisque la distance devrait dépendre de la puissance de la pompe, pas rester invariable. D'un autre côté, la loi sur la propriété stipule que chacun peut forer un puits dans son terrain, sans spécifier de distance minimum. Quel texte appliquer ? »


Il cite également le système de paiement fondé sur le forfait et non sur les compteurs (qui n'encourage donc pas à l'économie), le manque de coordination entre les institutions, le matériel inadapté et les moyens insuffisants (à titre d'exemple, la source de Anjar qui alimente dix villages est dotée de douze pompes dont seules cinq sont opérationnelles), la dévalorisation des fonctionnaires (pas assez payés, pas assez motivés), les normes de qualité non respectées au niveau des infrastructures (les canalisations devraient être en acier inoxydable alors que certains nouveaux tuyaux installés sont en caoutchouc)... En d'autres termes, la nécessité d'une gestion durable et complète de l'eau par les autorités, et l'application de mesures radicales pour réglementer certaines activités comme le forage de puits.

 

320 litres au Liban... contre 150 en France
« Il n'empêche que l'un des problèmes les plus importants reste le comportement du citoyen », souligne pour sa part Mme Gérard. Se basant sur le résultat de ses propres calculs, M. Kehdy affirme que
« l'utilisation d'eau dans les ménages au Liban est de 320 litres par personne par jour, contre 150 litres en France ».


Partant du principe que l'économie d'eau s'impose de plus en plus comme une nécessité, les deux experts donnent quelques conseils à suivre à un niveau individuel : ne pas laisser couler l'eau, installer des chasse d'eau à double détente et des robinets à débit réduit dans les salles de bains, éviter de laver les voitures trop souvent, changer de types de plantes dans les jardins et meubler la terre de cailloux pour préserver l'humidité, construire des réservoirs pour emmagasiner l'eau de pluie...


« En fin de compte, cela se résume à la relation qu'entretient le citoyen avec ses ressources naturelles et notamment l'eau », souligne Mme Gérard. Cette relation pourrait se modifier à la lumière des nouveaux besoins, dès cet été. Antoinette, comme bien d'autres à coup sûr, prend déjà des précautions. Et là, place à la créativité : elle récupère l'eau du lavage de légumes pour l'utiliser dans l'arrosage des plantes ou les chasses d'eau, elle attend que la machine à laver soit pleine à craquer avant de la faire fonctionner...

 

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Antoinette, une habitante d'Achrafieh, n'en revient pas : elle a dû commander de l'eau à quatre reprises entre janvier et février. « Nous sommes habitués à acheter de l'eau livrée par camions-citernes, quand l'eau assurée par la compagnie ne suffit plus, mais pas avant septembre-octobre, dit-elle. Si nous sommes obligés de le faire en hiver, que dire de l'été qui vient ? »
Malgré...
commentaires (3)

Cette situation est extrêmement grave ...si nous devons importé des glaçons pour l'arak....!

M.V.

14 h 08, le 17 avril 2014

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Commentaires (3)

  • Cette situation est extrêmement grave ...si nous devons importé des glaçons pour l'arak....!

    M.V.

    14 h 08, le 17 avril 2014

  • IL FAUT COUPER L'EAU DE CEUX QUI SONT CONTRE LE PROJET DE BARRAGE SUR LE "PARADIS" (SIC)... DU NAHR IBRAHIM !

    LA LIBRE EXPRESSION NE COMMENTE PAS.ELLE CONSEILLE

    15 h 09, le 16 avril 2014

  • Les libanais devront en effet apprendre l'économie en eau de la France ou tout autre pays ou on ne laisse pas les robinets couler , et ou dans les stations essence il n’est pas permis d’utiliser une énorme quantité pour laver une voiture .

    Sabbagha Antoine

    13 h 44, le 16 avril 2014

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