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Liban

Et vogue la Bibliothèque nationale... à la dérive

Liban

La Bibliothèque nationale sera fin prête en septembre. Mais restera fermée : personne n'a jugé bon de constituer ne serait-ce qu'un embryon d'équipe. Un véritable et désolant vaisseau fantôme.

May MAKAREM | OLJ
14/02/2014

En septembre, l'agence d'architecture Erga remettra les clés de la Bibliothèque nationale au ministre de la Culture. Mais la BN gardera ses portes closes. Il n'y a pas de capitaine pour mener le paquebot. Aucun directeur n'a été nommé à la tête de cette institution pourtant indispensable. Aucun conseil d'administration n'a été assuré, encore moins un comité technique. Les équipes de travail n'ont pas été constituées, et pas le moindre bibliothécaire n'a été recruté. Enfin, il n'existe évidemment aucun logiciel pour gérer les fonds numérisés.
En un mot comme en cent, toutes les conditions indispensables au démarrage de la BN sont absentes. Une réalité ubuesque qui choque (presque) tout le monde, mais qui ne surprend plus personne: cette République sans gouvernement, sans Parlement, amputée d'une grande partie de ses institutions et où les plus élémentaires attributs d'une Cité ont été suicidés ne va pas s'encombrer, allons donc, d'une... Bibliothèque nationale.

 

Même pas de décret...
Sitôt les travaux terminés, le bâtiment sera cadenassé. Tout au plus les équipes chargées de la restauration des vieux documents et de leur catalogage, hébergées depuis 15 ans dans des locaux de la zone franche du port de Beyrouth, viendront caser ouvrages et documents. « Impossible », s'écrie Gérard Khatchérian, chef du projet de réhabilitation de la BN. « Il faut toute une logistique pour transporter 190 000 ouvrages, 250 000 périodiques, sans compter les manuscrits, les plans et les cartes. Cette opération requiert des voitures de transport, un service de sécurité et une chaîne de travail interne ou, ce qu'on appelle en anglais, un work flow. Mais cela ne peut être réalisable qu'avec la nomination d'un président du conseil d'administration. Or il n'y a même pas eu de décret pour cela. »


Cette situation résulte de l'absence, depuis trois ans, de nominations de responsables au sein de l'administration, entravant le bon fonctionnement de nombreux services de l'État ! La décision de ressusciter la BN remonte pourtant à 1999, lorsque le Conseil des ministres décide d'affecter le bâtiment de la faculté de droit et des sciences politiques de l'Université libanaise, quartier Sanayeh, à la Bibliothèque nationale du Liban. La décision est notifiée par deux décrets d'application, les n° 29/1999 et n° 75/2006. Entre-temps, Tarek Mitri, alors ministre de la Culture dans l'équipe de Fouad Siniora, annonce en 2005 un don de 25 millions de dollars octroyés par l'émir du Qatar, cheikh Hamad ben Khalifa al-Thani, pour la restauration des vieux bâtiments alloués à la BN et la construction d'une annexe moderne.


La première pierre du futur bâtiment est posée par le ministre de la Culture de l'époque, Tammam Salam, et la cheikha Moza en visite à Beyrouth en août 2010. Confronté à de nombreux obstacles, notamment au niveau du local, dont 1 100 m² restent à ce jour occupés par le ministère de l'Intérieur, le projet restera en suspens jusqu'en février 2012. Désigné par l'émir, Erga Group, une des principales firmes d'architecture et d'ingénierie au Moyen-Orient, lance les travaux en confiant la maîtrise de l'ouvrage aux entreprises Hourié.

 

Valoriser les traces du passé
Typique de l'architecture ottomane de la fin des années 1880, l'édifice en forme de U comporte deux étages et s'étend sur une superficie de 5 000 m². L'ensemble subit une vaste opération de rénovation pour accueillir les bureaux et services de la BN, deux ateliers de restauration et des salles polyvalentes dédiées à diverses manifestations culturelles, y compris conférences et symposiums.
Cafétéria, boutique, théâtre de poche, vestiaires et bureaux d'information occupent le rez-de-chaussée où les couloirs, de quatre mètres de large, serviront de cimaises aux expositions.


«Aucun élément architectural traditionnel n'a été modifié au cours de ces travaux de réaménagement», souligne Élie Gebrayel, président d'Erga Group et concepteur du projet. « Nous avons suivi fidèlement les conseils d'un architecte-archéologue du CDR pour conserver dans les moindres détails l'authenticité du bâtiment. Ainsi, tout a été restauré dans les règles : la couverture des toits en tuiles d'abeille de Marseille, le bois des fenêtres, les poutres baghdadi, le nettoyage de la pierre, etc. De même, les infrastructures modernes et les ascenseurs qui relient ce bâtiment à l'annexe moderne ont été installés dans le respect de la vieille structure. » Certains dégâts laissés par les anciens locataires restent toutefois irréparables, comme par exemple les saignées creusées dans des pans de murs pour installer les fils électriques. Aussi, « pour ne pas modifier la texture de la pierre ramlé (sablée), les traces de la casse seront conservées en l'état », précise l'architecte. Il en sera de même pour les dalles « ondulées » des escaliers usées par le temps.

 

Le verre et l'acier
Une salle de lecture d'une capacité d'accueil de 300 personnes occupe la cour intérieure (en forme de U). Avec ses 660 m² et ses mezzanines réservées aux chercheurs, elle se présente comme une immense boîte en verre et acier orientée plein nord. « Et comme il n'est pas question de toucher au patrimoine, la structure est totalement isolée ; elle n'est donc pas collée aux murs du vieux bâtiment », signale Élie Gebrayel.

 

Le monument invisible
Pour abriter « la mémoire du Liban », la bibliothèque s'étend hors de l'édifice ottoman, où une annexe équipée de toutes les technologies nécessaires à sa mission est construite dans le sous-sol du jardin situé côté est. Recouverte d'un toit végétalisé de 3 500 m², elle est invisible et antisismique. Elle s'enfonce au cœur de la terre sur quatre niveaux d'une surface de 3 000 m² chacun. Le premier fait fonction de parking ayant une capacité de 100 voitures ; les trois autres sont dévolus aux collections de la Bibliothèque, aux laboratoires de restauration, aux serveurs et à tout le matériel électronique. Une réserve d'espace énorme qui peut abriter « jusqu'à un million et demi d'ouvrages et où » les dalles supportent au moins 1 700 kilos par mètre carré », selon le président d'Erga Group. Des ascenseurs relient les deux bâtiments de la BN entre eux et des monte-charge acheminent les documents commandés par les usagers.
Un ouvrage architectural souterrain qui va à contre-courant des tours et autres bâtisses tape-à-l'œil si fréquentes dans le paysage urbain. Ça change!

 

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ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

Mais comme c'est dommage ; hein ?

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

ET TOUS SUR LE QUI-VIVE... POUR SE PRENDRE PAR LES CHEVEUX : QUELS LIVRES D'HISTOIRE(S) NATIONALE(S) ? QUI SONT DES HISTOIRES... ET QUI SONT DES POIRES ??? BONNE QUESTION, HEIN ?

Tabet Karim

Demain ces pierres politicards que nous subissons se chamailleront pour savoir qui du maronite, chiite, sunnite, druze, grec catholique, grec orthodoxe, alaouite, syriaque, protestant, minoritaire etc etc et qui du CPL, Futur, Marada, Hezbollah, Amal, Kataeb, BN, FL,Tachnag, etc etc etc..... aura la responsabilité de prendre en main cette Bibliotheque Nationale deja tombee dans les oubliettes de l'Histoire. Mais a y penser de plus près, comme il n'y a pas de fric a se faire dans la Culture et comme ils n'ont en rien a foutre, ces Tartuffes dans un "regain d'amour et de solidarité et pour le bien commun des generations futures" (typique langue de bois) lâcheront du lest et nous fourgueront un comite exécutif inodore, incolore et probablement inculte pour gérer la destinée de cette pauvre BN.

GEDEON Christian

une BN pleine de vide...comme nos gouvernants...à poil quoi!

ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

Superbe réalisation !

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