Le chef des Forces libanaises, Samir Geages, lors d'une interview en 2022. Photo d'archives Joseph Eid/AFP
« Une paix véritable dans la région ne sera atteinte que lorsque la cause palestinienne sera résolue. » Ce constat pourrait susciter l'approbation de nombreux analystes. Mais le seul fait qu’il émane du chef des Forces libanaises, Samir Geagea, suscite des réactions contrastées au sein des milieux libanais, plus de 36 ans après la fin de la guerre civile qui avait opposé les FL et d'autres factions chrétiennes aux groupes palestiniens et leurs alliés.
Certes, ce n'est pas la première fois que le chef des FL évoque la nécessité de trouver un règlement de la question palestinienne, ayant déjà tenu des propos similaires en 2023. Toutefois, le timing de cette déclaration est important. Elle intervient dans un contexte marqué par un débat sur les négociations directes avec Israël ainsi que sur l'avenir des relations entre Beyrouth et Tel-Aviv. De fait, le chef des FL savait sans doute que sa prise de position lui vaudrait le courroux de certains au sein de son propre camp, notamment ceux favorables à la normalisation avec Israël. Toutefois, en alignant sa position sur la paix régionale avec celle de l'Arabie saoudite, Samir Geagea envoie des signaux positifs à Riyad, à un moment clé pour celle-ci.
Sur les réseaux, certains internautes vraisemblablement proches des milieux « souverainistes » ont exprimé leur mécontentement après les propos de Samir Geagea à SkyNews Arabia, estimant que le Liban doit se concentrer exclusivement sur ses propres intérêts, sans lier son avenir ni son processus de paix au règlement de la crise palestinienne. On reproche à M. Geagea de chercher à satisfaire Riyad – dont il est un allié de longue date – qui souhaite que les pays arabes conditionnent la normalisation avec Israël à l'ouverture d'un processus devant mener à l'établissement d'un État palestinien. Une position conforme à l'initiative de paix arabe, formulée en 2002 à Beyrouth. « Samir Geagea s’aligne clairement sur la politique de l’Arabie qui se revendique aujourd’hui du nouveau front régional en gestation comprenant, aux côtés de Riyad, la Turquie, le Pakistan, le Qatar et l’Égypte », décrypte Ali Mrad, politologue. Le royaume vient en effet de signer un accord de défense avec Ankara et Islamabad (mais pas Le Caire), deux capiales sunnites avec lesquelles il pourrait constituer un contrepoids face à l'Iran et à Israël. Riyad entend notamment avancer sa vision pour la région, qui inclut une résolution de la question palestinienne.
« D'ailleurs, avant le 7 octobre 2023, le dossier palestinien était aux mains de l'Iran avant de passer aux mains du royaume qui mène aujourd'hui toute une bataille en faveur de la cause palestinienne, rejointe par plusieurs pays arabes. C'est dans ce contexte qu'il faut comprendre la position de M. Geagea », ajoute M. Mrad. Rappelons que lorsque le Liban a semblé avancer trop vite dans le processus diplomatique avec Israël (il a même été question d'un entretien à Washington entre le président Joseph Aoun et le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu), l'Arabie saoudite est intervenue pour « brider » la diplomatie libanaise, selon des sources concordantes.
Salué par... le Hezbollah
Contacté, le porte-parole des Forces libanaises, Charles Jabbour, considère que la déclaration de M. Geagea a été « mal interprétée ». Tout en reconnaissant la légitimité de la cause palestinienne, M. Geagea maintient fermement que l’ouverture de fronts armés au Liban-Sud n’a en rien aidé les Palestiniens, mais a plutôt contribué à la destruction du Liban et à l’affaiblissement de ses institutions nationales. De même pour la « guerre de soutien » à l’Iran. Des positions que le leader chrétien avait déjà exprimées à d’autres occasions, notamment en novembre 2023, lorsqu’il avait estimé que « la cause palestinienne ne se résume pas à des paroles », mais « consiste à restaurer les droits du peuple palestinien ».
« Le fait de reconnaître les droits des Palestiniens ne signifie pas maintenir le Liban en otage de leur cause », insiste-t-il. M. Jabbour rappelle que, dans son interview, Samir Geagea a surtout mis l'accent sur l'importance de désarmer le Hezbollah, qui devrait être la priorité numéro un des Libanais dans cette séquence. « Il n’y aura pas de paix dans la région et au Liban tant que le Hezbollah maintient ses armes. À supposer que la guerre entre l’Iran et les États-Unis reprenne de plus belle, qui pourra garantir que ce parti se tiendra à l’écart ? » s'interroge M. Jabbour. Et d'ajouter : « Il faut donc désarmer le Hezbollah au plus vite, quitte à recourir à la force. » Dans la vision des FL, les autres dossiers, à l'instar des relations avec Israël, ne semblent donc pas constituer une priorité. Et c'est justement ce que certains milieux politiques reprochent à Samir Geagea.
« Arrêtez d’essayer de rafistoler les choses. Vous êtes en train d’exécuter ce que veut l’Arabie saoudite et ce que les Américains vous dictent », lui lance un internaute. Se montrant plus virulents encore, des commentateurs arguent que M. Geagea se livre à une « rhétorique poétique » alors que la « cause libanaise » reste, selon eux, délaissée. C’est notamment le cas d’Alfred Madi, ancien membre des Kataëb. « Quel gâchis du sang des martyrs. Après avoir combattu et lutté avec Bachir (Gemayel, président élu de la République assassiné en 1982) et le Front libanais pour dissocier la cause libanaise de la cause palestinienne (…), pourquoi aujourd’hui sommes-nous en train de renouer avec la cause palestinienne et de nous y rattacher ? » s’est-il demandé, avant de conseiller au leader chrétien de « faire marche arrière » et d’« adopter la neutralité ». Fait plus surprenant, le Hezbollah, le plus grand adversaire de M. Geagea, a salué cette prise de position. Toutefois, « il aurait également dû préciser qu’il fallait une solution juste et équitable à la cause palestinienne », a indiqué à L’Orient-Le Jour le porte-parole du parti chiite, Youssef Zein.



