La mosquée as-Salam, à Tripoli, devant laquelle une des deux voitures piégées a explosé le 23 août 2013. Ce double attentat a endeuilli la capitale du Liban-Nord en faisant 45 morts et des centaines de blessés. Photo Naïm Assafiri.
La piste du régime syrien, désormais retenue par la justice dans l’enquête du double attentat de Tripoli, conduira-t-elle également au cœur de la banlieue sud qui a témoigné de deux autres attentats tout aussi sanglants ?
C’est ce que tentent d’élucider les enquêteurs depuis plusieurs jours, surtout que l’investigation des explosions qui se sont produites devant les deux mosquées à Tripoli et celles de Roueiss et de Bir el-Abed ont démontré jusque-là des « similitudes notoires » qui pourraient mener sur une même voie, mais qui restent, pour l’heure, à prouver par des données techniques irréfutables.
Les enquêteurs se penchent en effet sur le mode d’acquisition des deux voitures qui ont explosé devant la mosquée as-Salam et de celle qui a été notamment utilisée dans l’attentat de Roueiss, qui semble pour l’instant converger vers la même source.
Si cette hypothèse est confirmée dans les jours à venir, elle pourrait induire un revirement qualitatif dans l’état des relations sunnito-chiites, en général, et entre le Hezbollah et les forces du 14 Mars, en particulier, qu’une tragédie sanglante commune aurait fini par rapprocher, faisant échec à l’objectif de discorde initialement escompté par les meurtriers.
Malheureusement, force est de constater que les détails qui filtrent à la presse sur ces enquêtes sont, une fois de plus, divergents, selon les sources sollicitées qui suivent ce dossier, rendant encore plus complexes le suivi et la compréhension de cet imbroglio sécuritaire tragique.
Selon une source informée qui suit de près le dossier (proche du 14 Mars), il y a un « point de convergence indéniable » entre les deux enquêtes, celle de la banlieue sud et celle de Tripoli. La source révèle que l’acheteur du véhicule qui a explosé devant la mosquée as-Salam et de celui utilisé dans l’attentat de Roueiss « est le même, et son nom a été identifié » : il s’agirait d’une personne ordinaire de Britel, et recherchée depuis quelque temps par la justice. Ce suspect aurait acheté les deux voitures qui ont été par la suite piégées, et les a vendues ensemble à un acquéreur en Syrie.
« L’un des deux véhicules a explosé à la mosquée as-Salam. Or il s’est avéré que les commanditaires (de cet acte terroriste) sont aujourd’hui connus, à savoir le régime syrien. L’autre véhicule a explosé à Roueiss, et il est donc très probable qu’il s’agisse du même criminel », précise la source qui soutient que « si les services parviennent à arrêter le suspect de Britel, l’analogie pourra être vérifiée ».
Le quotidien as-Safir (proche du Hezbollah et du régime syrien) avance toutefois une thèse un peu différente. Elle consiste à dire que la similitude s’applique aux deux voitures qui ont explosé à Tripoli, mais pas encore à ce stade de l’enquête, à celle de Roueiss.
Le journal ajoute en outre que l’acquéreur de Britel (H.T.) est celui qui a acheté et revendu à une tierce personne (non libanaise) la voiture de type BMW qui a explosé à Roueiss, mais n’est pas celui qui a été identifié pour l’achat des véhicules employés dans les attentats de Tripoli, et dont le nom est également connu (il est originaire de la famille Ch.).
Cette confusion dans la teneur des deux enquêtes pourrait être mise soit sur le compte du manque de rigueur dans la communication de ces informations, soit, hypothèse plus plausible, sur le compte d’une manipulation politico-sécuritaire quelconque, comme on en a désormais l’habitude dans ce pays au paysage sécuritaire multiple et contradictoire.
Quoi qu’il en soit, une chose est certaine à ce jour : le mode d’acquisition de l’ensemble des quatre voitures piégées qui ont successivement été utilisées dans la banlieue (Roueiss et Bir el-Abed) et à Tripoli est un fil conducteur précieux qui semble mener de plus en plus vers une seule et même adresse, attestent les enquêteurs.
Cette information a été confirmée à L’Orient-Le Jour par une source judiciaire qui parle également de « similitude » dans ces différentes affaires, sans toutefois aller jusqu’à utiliser le terme de « convergence ».
Cette thèse est d’autant plus à retenir que le ministre sortant de l’Intérieur, Marwan Charbel, avait laissé entendre il y a quelque temps qu’« une seule et même partie se trouve derrière les explosions de la banlieue sud et de Tripoli ». Un constat que même le secrétaire général du Hezbollah avait fait à son tour, en affirmant que « l’auteur » des deux tragédies est un seul, faisant allusion, à l’époque, aux fondamentalistes takfiristes, ne se doutant pas une seconde que les services de renseignements syriens auraient pu être le même chef d’orchestre.
Parallèlement, d’autres révélations ont filtré sur le développement de l’enquête relative à l’attentat de Bir el-Abed. Contestant les premières informations selon lesquelles la voiture « Kia » utilisée dans cette explosion « avait été volée à Khaldé », de nouvelles données ont montré ces dernières 24h que le véhicule « se trouvait dans un pays arabe » avant que l’explosion n’ait lieu.
Cette information est confortée par des données « techniques précises » recueillies auprès de la société Kia selon lesquelles le numéro de série du châssis du véhicule qui a explosé démontre clairement que ce type de voiture se trouve dans « un seul pays arabe. Nous n’importons pas ce modèle au Liban », atteste une source de la société concernée.
Minkara reste détenu
Pour en revenir aux trois suspects dans l’affaire des deux explosions de Tripoli, le premier juge d’instruction militaire, le juge Riad Abou Ghida, devant lequel ils avaient été déférés, a demandé la relaxe sous caution d’élection de domicile du cheikh sunnite Hachem Minkara, accusé d’entrave à la justice et recel d’informations. Le commissaire du gouvernement près le tribunal militaire, le juge Sakr Sakr, a cependant décidé de garder ce dernier sous détention, et s’en est remis à la Cour de cassation militaire qui devrait trancher dans les jours qui viennent et décider s’il doit ou non être relaxé.
Le premier juge d’instruction a toutefois émis deux mandats d’arrêt contre Ahmad el Gharib et Moustapha Houry, préalablement interrogés. Ils sont accusés de formation d’une cellule terroriste et d’avoir fait exploser deux voitures piégées devant les mosquées as-Salam et al-Takwa.
L’identité des personnes suspectées dans cette affaire, dont un officier des services de renseignements syriens, « prouve l’implication directe du régime de Bachar el-Assad », assurent des analystes cités par le site nowlebanon.
Une conclusion que conteste l’avocat d’un des suspects qui continue d’affirmer que ces accusations sont « politiques et montées de toutes pièces ». C’est ce qu’a déclaré Ibrahim el-Ayoubi, l’avocat de cheikh Hachem Minkara, qui persiste et signe en arguant l’absence de preuves. Selon lui, « d’un point de vue religieux, il est inimaginable que cheikh Minkara puisse contribuer à un acte sanglant ».
Si la thèse du complot terroriste fomenté par le régime syrien venait à être prouvée, « cette affaire viendrait conforter tout l’historique de la série noire des explosions commanditées par le régime syrien au Liban », soutient pour sa part le professeur de la LAU, Imad Salamé.
« Le régime syrien cherche à élargir l’étendue de la crise qui secoue son pays pour englober l’ensemble de la région afin de lier la stabilité dans la région à sa propre destinée. Un tel développement lui servirait de levier pour les négociations avec la communauté internationale le concernant, ainsi que ses alliés libanais », ajoute M. Salamé. Le professeur écarte cependant toute implication du Hezbollah dans le double attentat de Tripoli, « n’ayant aucun intérêt à provoquer une discorde sunnito-chiite qui ne lui apporterait absolument rien ».
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