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Vie à bord, coups durs : Maxime Chaya répond aux questions des lecteurs de « L’Orient-Le Jour »

Événement Vous nous avez envoyé vos questions, aujourd’hui, nous publions ses réponses.
| OLJ
29/07/2013

Il y a un peu plus d’un mois, Maxime Chaya, 51 ans, et ses partenaires Livar Nysted, 42 ans, et Stuart Kershaw, 33 ans, quittaient le port de Geraldton à l’est de l’Australie, à bord d’une étroite embarcation. Depuis, le Libanais, le Danois et le Britannique rament. Et ils devraient ramer jusqu’à atteindre l’objectif qu’ils se sont fixé : traverser l’océan Indien à la rame sans escale. Le 11 juillet, les aventuriers ont bouclé la première moitié de leur périple, affichant plus de 3 000 kilomètres au compteur de leur bateau baptisé tRIO pour Roaming the Indian Ocean, mais aussi en référence aux trois compères. La semaine dernière, Maxime Chaya a accepté de lâcher ses rames, le temps de répondre aux questions que les lecteurs de « L’Orient-Le Jour » se posent sur sa formidable aventure. Vous nous avez envoyé vos questions, aujourd’hui, nous publions ses réponses.



Quel sens vos expéditions à haut risque donnent-elles à votre vie en particulier et comment changent-elles le regard que vous portez sur la vie en général ?
Maxime Chaya : Peut-être se sent-on plus en vie lorsqu’on palpe le risque et même la vraie peur parfois... Et que malgré cette peur et le risque calculé, on prend quand même son courage à deux mains et on se lance dans l’aventure... Ensuite, il y a la foi, et peut-être aussi un peu de chance dans tout ce qu’on fait dans cette grosse aventure qu’est la vie.
Grand risque, petit risque... Même une activité banale comme traverser la rue peut engendrer un risque. Plus on est préparé, moins on laisse d’opportunité à ce risque. Je préfère tenter l’Everest bien préparé que traverser une rue sans m’assurer qu’il n’y a pas de trafic dans les deux sens (surtout dans nos rues,
hélas!).
En ce qui concerne le sens de la vie et le regard que je porte sur elle, c’est un fait qu’on change radicalement après des expériences pareilles. Le changement est intérieur bien évidemment, et pour le meilleur. On devient plus sage, plus humble et plus comblé par tout ce que la vie nous procure – et qu’auparavant on estimait comme bien acquis. On arrive à voir nos problèmes de tous les jours d’un œil différent, en les exagérant moins. En s’étant aventuré si loin de sa « zone de confort », on apprécie aussi tellement plus chaque moment de notre vie quotidienne – à l’intérieur de la zone de confort. Finalement, on devient capable de voir le bon dans une situation autrement considérée comme mauvaise.

 

 

Maxime Chaya et ses deux compères : Livar Nysted, 42 ans, et Stuart Kershaw, 33 ans. Photo tirée de la page Facebook de Maxime Chaya.

Quel est le plus important pour vous : le sens de l’aventure ou celui de la famille ? Les deux sont-ils conciliables ?
Bien évidemment, le sens de la famille passe par-dessus tout (d’ailleurs, la vie et fonder une famille sont une grosse aventure, n’est-ce-pas ?). Comme vous le savez, j’ai deux enfants, Edgar et Kelly, qui sont aussi chers à mon cœur que tout enfant l’est pour ses parents. Cela dit, il faut de tout pour faire un monde et chaque personne doit poursuivre sa passion pour bien réussir dans la vie. C’est clair que ma famille a dû payer le prix, quelque part, de mon absence, et j’en suis reconnaissant. J’espère que, dans quelques années du moins, mes enfants apprécieront les actions – et inactions – de leur papa. Bien que toute ma famille m’ait toujours encouragé et ait été positive face à mes aventures, je commence à sentir cela davantage en mes enfants. J’espère qu’à leur tour, comme tous les jeunes et moins jeunes de notre pays et région, ils auront le courage de poursuivre leurs rêves jusqu’au bout. Il est important de concrétiser ses rêves et aspirations pendant cette période si éphémère qu’est la vie humaine. En faisant les bons choix et sacrifices, bien sûr.
J’aimerais croire que mon résultat final sera positif, en termes de bénéfice pour la société en général et à la jeunesse en particulier.
La deuxième partie de votre question est très appropriée. L’aventure et le sens de la famille sont parfaitement conciliables surtout que, ayant moi-même une famille, je n’avais pas le luxe de prendre des risques. Il faut gravir l’échelle de son aventure pas à pas pour acquérir l’expérience et la sagesse requises avant d’accéder à la prochaine étape et de se lancer dans la réalisation du prochain défi. Enfin, contrairement à ce que beaucoup pensent, je ne m’absente guère plus de trois mois du foyer. Cette absence est même bénéfique puisqu’elle donne du recul aux membres de la famille, accentue la proximité entre nous, et nous fait apprécier d’autant plus les retrouvailles.
Quand je pense qu’il y a des travailleurs dans notre pays qui s’absentent des années entières pour nourrir et éduquer leurs enfants qui vivent si loin d’eux...

 


Rana Sassine
Qu’est-ce qui vous pousserait au désespoir ? Et comment surmontez-vous ce désespoir pour aller de l’avant ?
Hmmm... Je suis content de ne pas pouvoir répondre à cette question facilement. Grâce à Dieu, je n’ai jamais senti que j’étais proche du désespoir. Peut-être que la foi et la chance jouent leur rôle ici ?
Le fait que je n’ai pas brûlé les étapes a aussi été important, peut-être, pour éviter de me retrouver face à une situation désespérée. Et c’est le temps passé sur la montagne ou en expédition qui assurait cela.
Parfois, j’ai dû faire face à beaucoup de difficultés, j’ai aussi ressenti la peur et l’amertume. Pour surmonter ces moments difficiles, je pensais au but final, à mon désir de l’atteindre et aux jours, semaines et mois de préparation, plutôt qu’à l’inconvénient du moment même qui, une fois surmonté, relèverait du passé.

 

 

Le drapeau libanais flotte sur l’océan Indien. Photo tirée de la page Facebook de Maxime Chaya


Daniel Lange
Sachant que la traversée de l’océan Indien à la rame a déjà été faite (des écrits attestent que cela a été réalisé depuis le Ve siècle av. J.-C., le peuplement de Madagascar a sans doute été fait par des personnes ayant traversé cet océan en pirogue, sans parler des autres traversées plus récentes – Kon Tiki de Thor Hejerdhal ou celles de Svedlund et Chalk)... Ma question est la suivante : Maxime Chaya, faites-vous la traversée en question, en 2013, avec des moyens ultramodernes (à part les rames) parce que :
a. C’est inédit au Liban ?
b. C’est un défi personnel uniquement ?
c. Pour les sponsors ?
C’est bien gentil de mentionner mes sponsors qui méritent d’être cités car sans eux, tRIO n’aurait pu voir le jour. Ce sont : Nescafé, Abbott, Dar al-Handassah, Demco Steel, Midis Group, Rotana Hotel Management, la Fondation Saradar et Sukleen.
En réponse à votre question, je considère que chacun de nous naît avec un potentiel donné par le Tout-Puissant. Malheureusement, je constate que beaucoup – surtout les jeunes d’aujourd’hui – ignorent la magnitude de ce potentiel inné et vivent leur vie sans l’exploiter pleinement. Cela est accentué dans notre pays – et région – par le manque de stabilité politique, sociale et économique, raisons qui sont citées par beaucoup de jeunes doués, mais hélas paresseux, lorsqu’il s’agit de se forcer à trouver leur passion et à réveiller le géant qui sommeille en eux. N’est-ce pas dommage qu’un jeune possédant un don, quel qu’il soit, vive sa vie en n’exploitant qu’une fraction de ce don et donc de son potentiel ? Mon message, à travers ma passion qu’est l’aventure, est de croire en soi-même, de trouver sa passion et de la poursuivre et l’exploiter jusqu’au bout, quelle qu’elle soit et indépendamment des circonstances du moment. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle mon partenaire pour les Sept Sommets et les Trois Pôles a décidé, en 2003, de soutenir mes projets qui collaient à son slogan, « Allez au-delà de votre potentiel ».
Quant aux moyens ultramodernes dont je dispose à bord, finalement, ça tombe bien que j’en sois muni, sinon je n’aurais pas pu répondre à votre question ! Mais à vrai dire, je vous assure que mon corps, mon esprit et mes pauvres mains ne semblent pas bénéficier de ces moyens.

 


Dany
Quels ont été votre plus grand moment d’abattement et votre plus grande joie depuis le début de l’aventure ?
Je ne te cache pas que vu les problèmes vécus au début de notre aventure, et en tant que maître à bord et responsable de la vie de mes coéquipiers, j’ai sérieusement préparé une évacuation ! Tout en demeurant optimiste et positif. « Se préparer pour le pire tout en espérant le meilleur » est une règle de base pour l’aventurier. Un des problèmes était notre désalinisateur à bord qui ne fonctionnait pas, et sans eau potable, personne ne survit en mer.
En ce qui concerne la plus grande joie, eh bien malgré le fait que nous sommes presque aux deux tiers du chemin, nous sommes encore bien loin de la terre ferme et tout peut encore arriver dans cette partie hostile et très isolée de notre planète. Je ne me fais donc pas d’illusions et la joie ne sera totale qu’une fois que nous serons arrivés sains et saufs à l’île Maurice. Cependant, avoir résolu les problèmes un à un m’a procuré beaucoup de satisfactions et de joies. De plus, mes coéquipiers et moi avons joyeusement fêté le mi-parcours avec pour chacun... 6 biscuits et une heure de repos en plus. C’était il y a quelque jours.

Ryan Makhlouf
J’aimerais savoir comment vous vous alimentez pendant une si longue durée, alors que vous ne vous arrêtez pas même une fois pour refaire le plein de nourriture.
En effet, pour qu’une traversée soit homologuée par l’ORS (Ocean Rowing Society), il faut qu’elle soit en autonomie totale, donc sans assistance et sans ravitaillement. Nous avons donc largué les amarres en Australie avec 6 000 calories par personne pour une durée de 90 jours. 6 000 x 3 x 90. Plus d’un million et demi de calories ! Le tout est stocké dans les cales hermétiques du bateau spécialement conçu pour une traversée à la rame.

 


Salma D.
Combien de kilos et quel type de nourriture avez-vous embarqués ?
Nous avions à bord environ 400 kg de nourriture lorsque nous nous sommes lancés. Notre nourriture comprend des sachets de plats lyophilisés (légers car dépourvus d’eau), ainsi que des fruits secs, des pistaches et du chocolat. Beaucoup de chocolat.

Comment faites-vous pour les réserves d’eau ?
Nous possédons un puissant désalinisateur électrique 12 V à bord qui peut fournir 8,5 litres d’eau potable par heure. Comme les autres instruments à bord, il dépend des deux batteries qui, elles, sont alimentées par trois panneaux solaires ainsi qu’une éolienne.

 

 

Un équipement quelque peu particulier, visant à protéger les fesses des rameurs. Photo tirée de la page Facebook de Maxime Chaya.  


Abdo
En matière d’hygiène, comment faites-vous pour la douche, les toilettes, etc. ?
Oh, pour la douche, on s’en passe ! Mais on nage et on se lave à l’eau de mer lorsque c’est possible. Bien sûr, le cas échéant, on pratique une petite toilette de chat avec des lingettes. Cela, avec le brossage de dents quotidien et l’utilisation régulière de gel désinfectant, permet de maintenir une hygiène de rigueur à bord. Quant à nos besoins, eh bien nous les faisons dans un sceau qu’on vide en mer comme lorsqu’on tire la chasse d’eau chez soi.

 


Nada S.
La cohabitation doit être difficile pendant deux mois sur un si petit bateau. Vous disputez-vous avec vos coéquipiers de temps à autre ?
Le terme « dispute » n’est pas le bon. Mais oui, on a parfois des malentendus suivis de discussions plus ou moins vives qui aboutissent souvent à des conclusions constructives et des décisions valables pour l’expédition en général. Le tout dans le respect total d’autrui, bien sûr. L’absence de ces petits incidents serait anormale dans un si petit habitacle, dépourvu de confort au beau milieu d’un environnement si hostile et parfois impitoyable qu’est l’océan. De plus, mes coéquipiers et moi sommes de différents pays, habitudes, coutumes, etc. Il est donc normal qu’il y ait des conflits de temps à autre. Mais nous partageons la même passion et le même objectif. Ce qui est important est comment nous réagissons face à ces conflits. L’essentiel est d’avoir l’expertise et la maturité pour placer le bien collectif au-dessus de son propre bien et de se forcer à écouter l’avis d’autrui, d’être tolérant, objectif et flexible.

 


Jack
Bonjour Maxime, j’aimerais battre un record comme tu l’as fait. Peux-tu me donner quelques idées de records à battre ?
Battre des records n’a jamais été mon but, Jack. Sir Edmund Hilary disait : « Ce n’est pas la montagne qu’on conquière, mais plutôt soi. » Pour répondre à ta question, je commencerais par choisir un domaine qui me passionne plutôt qu’un domaine dans lequel il y aurait un record à battre. Ainsi, je ferais quelque chose qui m’apporte une satisfaction personnelle plutôt que l’estime ou l’admiration des autres. Les records ne durent pas ; ils seront invariablement battus un jour ou l’autre, tandis que la satisfaction d’avoir réussi un défi personnel est éternelle.

Suivez l’aventure ici :
http://www.rowingtheindianocean.com/

 

 

Pour mémoire

Changement de cap pour Maxime Chaya

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