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La face cachée de « l’orthodoxe »

Ne pas se fier aux apparences... Car les apparences sont souvent trompeuses. Surtout lorsque de grands enjeux politiques, ou plutôt politiciens, sont mis sur le tapis, comme c’est le cas présentement sur la scène locale. Depuis plusieurs mois, le pays est en effet le théâtre d’un débat fiévreux tournant autour du projet de loi électorale avancé par le Rassemblement orthodoxe. Un débat d’autant plus passionné qu’il s’accompagne d’une forte dose de démagogie doublée d’un populisme aveuglant.


En première analyse, la proposition de loi électorale dite « orthodoxe » peut paraître séduisante du fait qu’elle permet aux chrétiens d’élire leurs propres députés loin de l’influence des pôles politiques d’autres composantes communautaires du pays.
Du coup, les factions chrétiennes, toutes tendances confondues, seraient ainsi affranchies du bon vouloir des uns et des autres. Leur ligne de conduite ne serait donc plus aliénée, ou du moins fortement conditionnée, par le jeu des alliances électorales, ce qui rétablirait un équilibre dans le jeu politique traditionnel en accordant à chacun la juste part du gâteau qui devrait lui revenir en fonction de sa véritable représentativité populaire. Soit... Mais il ne s’agit là que de la partie visible de l’iceberg.


La physique nous apprend que la partie invisible de l’iceberg est généralement beaucoup plus importante et imposante que celle qui émerge et apparaît à l’œil nu. C’est le cas, précisément, de la formule suggérée par le Rassemblement orthodoxe, si l’on se place – il convient de le préciser d’emblée – dans le contexte actuel, aussi bien libanais que régional.


La question qui se pose, qui devrait se poser en profondeur, dans le sillage du débat sur le projet « orthodoxe » est de déterminer où se situe réellement l’intérêt de la collectivité chrétienne libanaise, et arabe d’une manière plus générale, à la lumière de la conjoncture présente née du printemps arabe et de la profonde crise existentielle qui secoue le pays du Cèdre et notre environnement immédiat proche-oriental. Une évidence s’impose sur ce plan : dans une optique macropolitique, l’un des plus graves dangers qui menace la présence chrétienne est, d’abord, l’extrémisme idéologique et dogmatique, qu’il soit chiite ou sunnite. Or le mode de scrutin suggéré par le Rassemblement orthodoxe a pour effet immédiat et inéluctable de renforcer les courants radicaux et salafistes sunnites et de leur permettre de faire une entrée fracassante au Parlement après avoir croisé le fer avec l’aile sunnite modérée, en l’occurrence le courant du Futur avec lequel ils sont ouvertement en conflit, pour des raisons doctrinales, certes, mais aussi politiciennes, du fait qu’ils ne peuvent s’imposer sur l’échiquier politique qu’en rognant sur la part du sunnisme modéré.


Cette lutte d’influence entre radicaux et modérés ne se pose en aucune façon au niveau chiite. Et pour cause... Fort d’une solide doctrine théocratique soutenue par un appui massif – militaire, logistique, financier, politique et social – apporté assidûment par Téhéran, le Hezbollah a en effet totalement verrouillé la communauté chiite à qui il impose son diktat milicien, étouffant dans l’œuf toute voix démocratique chiite qui ne se reconnaît pas dans le projet irano-hezbollahi. À l’inverse de la communauté sunnite – où le courant extrémiste est minoritaire, marginalisé et combattu fermement par la faction modérée –, au sein de la collectivité chiite, c’est la tendance radicale (le Hezbollah) qui mène le jeu de manière unilatérale, ne laissant la place à aucune contestation ou voix discordante. La proportionnelle à la sauce « orthodoxe » ne dérange donc nullement le Hezbollah, et elle lui permet surtout, parallèlement, de profiter de l’éclatement du 14 Mars qui en résulterait, de l’effritement de la représentation sunnite au détriment du courant du Futur, et des batailles interchrétiennes, notamment au sein du camp du 14 Mars.


Le Hezbollah tire ainsi un bénéfice certain du projet « orthodoxe » sur tous les tableaux, d’autant qu’un tel mode de scrutin transformerait la campagne électorale d’une confrontation entre le projet libaniste du 14 Mars et le projet guerrier du Hezbollah en une bataille intersunnite et interchrétienne au sein d’un même camp. Un tel résultat occulterait totalement le véritable enjeu de la crise existentielle qui secoue le Liban, à savoir le choix de société entre la ligne souverainiste, et le projet supranational et théocratique du parti pro-iranien.


C’est essentiellement à ce niveau stratégique précis que se situe le véritable danger du projet du Rassemblement orthodoxe, bien au-delà du problème, somme toute réducteur, de la représentation des factions sociocommunautaires locales. Car en provoquant l’implosion du 14 Mars et l’effritement des camps sunnite et chrétien, la proposition Ferzli assure une prédominance fortement accrue, sur le double plan législatif et exécutif, à un parti qui a apporté la preuve, sur le terrain de Qousseir et de la province de Damas, que son cahier des charges n’est nullement libanais, mais correspond plutôt aux ambitions hégémoniques régionales du régime des mollahs iraniens.


Ce n’est sûrement pas un hasard si l’implication démentielle, déstabilisatrice pour le Liban, du Hezbollah dans la guerre syrienne coïncide avec l’offensive du gouvernement pro-iranien de Bagdad contre les tribus sunnites irakiennes et avec la montée de la tension entre Téhéran et Manama. Le Hezbollah joue ainsi, de plus en plus, sur un terrain non libanais et se soucie très peu des implications de sa ligne de conduite sur le fragile équilibre du pays du Cèdre. Son ancrage inconditionnel sur la géopolitique de Téhéran et le chantage milicien auquel il se livre en permanence rendent quasiment impossible la mise sur pied d’un État et d’un gouvernement dignes de ce nom au Liban. Or la véritable garantie de la pérennité de la présence chrétienne réside dans la présence d’un État central fort, dans la persistance d’un climat de stabilité et de paix civile, antithèses du projet guerrier et supranational du Hezbollah.


C’est parce que la proposition Ferzli lui permet de démembrer le front libaniste et de court-circuiter de cette manière toute bataille menée contre son projet politique, ce qui revient à bloquer encore plus l’établissement d’un État central, et donc de poursuivre sa folle aventure guerrière, que le Hezbollah a avalisé sans sourciller la loi « orthodoxe ». Et c’est pour ces mêmes raisons que l’opinion chrétienne devrait se méfier d’un document qui a suscité, à la lumière du contexte géopolitique présent, autant d’enthousiasme de la part du parti pro-iranien et de ses alliés indéfectibles locaux.

 

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Voir aussi, notre dossier : Législatives 2013 : les électeurs libanais ont la parole

Ne pas se fier aux apparences... Car les apparences sont souvent trompeuses. Surtout lorsque de grands enjeux politiques, ou plutôt politiciens, sont mis sur le tapis, comme c’est le cas présentement sur la scène locale. Depuis plusieurs mois, le pays est en effet le théâtre d’un débat fiévreux tournant autour du projet de loi électorale avancé par le Rassemblement orthodoxe. Un débat d’autant plus passionné qu’il s’accompagne d’une forte dose de démagogie doublée d’un populisme aveuglant.
En première analyse, la proposition de loi électorale dite « orthodoxe » peut paraître séduisante du fait qu’elle permet aux chrétiens d’élire leurs propres députés loin de l’influence des pôles politiques d’autres composantes communautaires du pays. Du coup, les factions chrétiennes, toutes tendances...
commentaires (8)

Si les apparences sont souvent trompeuses dans la face cachée de l’orthodoxe il faut avouer que notre caste politique n'est pas trop catholique . Antoine Sabbagha

Sabbagha Antoine

14 h 44, le 21 mai 2013

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Commentaires (8)

  • Si les apparences sont souvent trompeuses dans la face cachée de l’orthodoxe il faut avouer que notre caste politique n'est pas trop catholique . Antoine Sabbagha

    Sabbagha Antoine

    14 h 44, le 21 mai 2013

  • Comment atteindre "la laicité" dans ce fichu pays si ce projet de loi, imposera à chacun de voter uniquement pour celui de sa communauté"? !!!! Pq et de quel droit impose t on au musulman de voter musulman?? D'imposer au chrétien de voter chrétien..Si le musulman de ma région présente un projet et une idée qui interesse l'électeur chrétien et qui aimerait voter "pour" ..Il va devoir voter "chrétien" juste parce qu'il est "chrétien"?? Et l'intelligence des libanais ??? On en fait quoi?? La liberté de choix... Mais c'est du n'importe quoi !!!! Aucun article, aucun journaliste n'a abordé ce sujet "sous cet angle" !!!!

    Jean-Pierre EL KHOURY

    13 h 40, le 21 mai 2013

  • Je m'étais dit enfin, je tiens ma réponse à la question que j'avais posé à M.Touma, mais en déroulant quelle déception !!! je me suis amusé à découper le texte et le résultat est, voilà ce que gagne le hezb, voilà ce que perdent les sunnites "modérés" au profit des salafowahaboetc... et nulle part voilà ce que perdent ou gagnent les chrétiens ( groupe social, à cause des aveugles).Alors M.Touma se met à broder sur les "printemps de la lumière diffuse et infuse etc...", mais vous y croyez encore à ces balivernes Mr Touma, non, mais sérieusement !! la Tunisie, la Lybie , l'Egypte , l'Irak dans leurs composantes chrétiennes ça va mieux ?? au Liban "présentement" , ça va mieux depuis Taef ?? restons dans l'intérêt chrétien, j'en suis pas un, mais je les plains aujourd'hui et demain s'ils ne se réveillent pas à temps, au Pakistan ils se présentent "présentement" sur des listes salafowahaboetc.. pour exister, parce qu'ils n'ont pas le garde fou de la loi Ferzli, justement.

    Jaber Kamel

    11 h 51, le 21 mai 2013

  • De la collectivité chrétienne,et arabe en général à la lumière des printemps arabes...je n' ai rien compris à cette phrase...qui trop embrasse,mal étreint...le problème est d'abord libanais,et ne devrait être que libanais...parceque ,pardon,mais "la lumière" des printemps arabes,on la cherche toujours...demandez donc,cher M. Touma aux Coptes ce qu'ils en pensent,de cette "lumière"...restons Libanais pour une fois...le Liban est devenue tellement "arabe" depuis des décennies qu'il en a oublié d'être libanais...je ne prends pas spécialement la défense du hezb chiite,mais bon...les partis sunnites,comme les druzes d'ailleurs nous ont fait le coup de l'arabo-nassérismo-palestino-arabisme pendant des lustres,crois je me rappeller,et les chrétiens se sont aussi égarés sur des voies condamnables...alors,pour ce qui est de l'agenda purement libanais,que chacun balaye devant sa porte.

    GEDEON Christian

    11 h 05, le 21 mai 2013

  • Bonne analyse... inversée. Ce n'est pas le projet orthodoxe qui cause les extremismes, il ne fait que les mettre en valeur. Du coup, toute autre loi que l'orthodoxe ne serait qu'une feuille de vigne. Quand aurons nous les c... pour assumer notre réalité?! Et pour terminer sur la logique de l'article, pour "modérer" les antagonismes, je ne comprends pas pourquoi l'auteur (et les détracteurs du Projet) n'acceptent (ou ne proposent) pas une loi (même la loi de 1960) instituant un découpage qui permet au chrétiens d'élire 15 a 20 députés sunnites et 15-20 députés chiites. Comme quoi personne n'a réussi encore á trouver la faille dans le Projet orthodoxe. Que des palabres pour le moment.

    Daniel Lange

    10 h 02, le 21 mai 2013

  • Excusez ma lecture asymétrique de votre article ...! devons nous comprendre ....que Hezbollah c'est l'iceberg ...ou le TITANIC c'est le Hezbollah...?

    M.V.

    09 h 31, le 21 mai 2013

  • A Bas La Frilosité ! Suite à n’importe quelle législative, ce hézébbballâhlàh rétro ancien moudééel réalise que l’élection ne possède pas la vertu magique qu’il lui avait attribué et sur laquelle il avait ses espoirs misé. Dans les Libanais, il ne voit qu’un ConGlomérat de gens ayant les mêmes intérêts. Tel est Son "CulTe" du peuple en réalité ! Mais au lieu de Son "peuple Imaginaire", les élections mettent en lumière en le Peuple Réel, celui représentant les différentes catégories dans lesquelles il se subdivise. Il réalise comment, n’ayant plus peur de lui, les Sains libanais votent avec toute leur ardeur pour le 14 Cédraie. Il voit que les élections ne sont pas la Miraculeuse Baguette Magique par laquelle il espère défaire La Cédraie ! Ainsi toute élection dans ce Pays a le mérite, infiniment plus grand, de dévoiler ses faiblesses ; et de faire en sorte que les Couches Saines de la société mettent en évidence leurs illusions à l’égard de ce hézébbballâhlàh et bien entendu leur mépris, et l’exposent de la sorte d'un seul coup en plein soleil au sommet du Bûcher. Lui arrachant son Masque Trompeur, alors que du temps du Système Sécuritaire Siamois néfaste ante, celui-ci ne laissait se compromettre que des factions subalternes du ConSortium 8 Martien pour garder ce hézébbballâhlàh dans la coulisse en doucine, le ceignant ainsi de toute l'auréole de sa Pseudo-gloriole "résistantielle".... Yîîîh !

    Antoine-Serge KARAMAOUN

    06 h 22, le 21 mai 2013

  • Exactement ! Une analyse parfaite ! Le projet de loi électorale Ferzli, dit orthodoxe, "provoque l'effritement du camp sunnite et du camp chrétien", épuise ces deux communautés par une lutte interne mortelle, fortifie les salafistes et leur garantit "une entrée fracassante au Parlement". Comme de toutes fâçons le Hezbollah monopolise la communauté chiite, il n'en subit, lui, aucune conséquence négative. Je me permets de répéter que le résultat d'un tel projet offrirait aux Libanais un "beau" spectacle au Parlement : d'un côté les députés du Hezb divin et d'un autre les salafistes plus divins encore, s'arrachant les barbes. Un "merveilleux" rajout à la singularité du Liban.

    Halim Abou Chacra

    04 h 22, le 21 mai 2013

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