Un ministre libanais du gouvernement sortant, désirant garder l’anonymat, a tenu hier à dévoiler son patrimoine.
Surfant sur la vague hystérique des politiques français qui se bousculent au portillon des surenchères pour faire bonne figure, il a livré les détails de son patrimoine et ses sources de financement. La villa avec accès à une crique privée : 12 millions de dollars, achetée en 2006 grâce à des commissions privées prélevées sur des transactions ministérielles (l’absence de budget aidant); 4 voitures au prix unitaire moyen de 125 000 dollars ; des placements financiers et une épargne qui s’élèvent à 223 millions de dollars ; un yacht Ferretti amarré au port de Cannes, généreusement offert par un monarque arabe dont on ne dévoilera pas l’identité ; une résidence secondaire à Mykonos achetée au bas prix d’un million d’euros et un compte épargne planqué en Suisse « du temps de la guerre civile », insécurité politique oblige.
Encouragés par le désir de transparence de ce ministre, nous avons interrogé un député qui a à son actif plusieurs mandats. Ce dernier hésite d’abord, mais finit par s’adonner à l’exercice. Un appartement en bord de mer acheté 2 millions de dollars en 1998, grâce à une somme héritée par son père et un pot-de-vin obtenu pour la facilitation d’une transaction de dinars irakiens exécutée durant la guerre du Golfe ; un chalet montagnard acheté 350 000 dollars toujours « durant la guerre civile » grâce à des marges de rémunération obtenues sur des ventes d’armes ; un jet privé offert par un beau-frère chargé dans les années 80 d’assurer le lien avec des responsables russes ; un hôtel particulier à Rome, caprice de Madame, acheté en 2005 pour la modique somme de 4 millions d’euros du temps où il était ministre et qu’il était en charge de contrôler la caisse allouée aux réfugiés, déplacés, blessés de guerre, reconstruction de telle ou telle partie du pays, etc. Le parlementaire se refuse toutefois à dévoiler la somme totale de son épargne ; c’est sans doute la mémoire qui flanche.
L’illusion est trop belle pour être vraie. C’est pourtant bien ce à quoi ressemblerait la triste publication du patrimoine d’un bon nombre de politiques et responsables libanais.
Fausse moralité, authentique exercice de transparence, excès de démagogie, paravent destiné à voiler les zones d’ombre de l’affaire Cahuzac, c’est pourtant une manœuvre à laquelle se sont livrés tout récemment plus d’une dizaine de responsables politiques de l’Hexagone. À droite comme à gauche, les critiques fusent. Pour le président de l’UMP Jean-François Copé, « c’est un numéro de voyeurisme et d’hypocrisie ». Le député européen du Front de gauche Jean-Luc Mélenchon décrie, lui, « un attrape-nigaud ». Et pour cause : s’il est facile d’énumérer ses possessions et la valeur de son patrimoine financier et immobilier, il n’y a aucune manière « scientifique » et donc judiciaire de tester la véracité des propos; le cas Cahuzac étant une parfaite illustration de ce constat.
Il n’en demeure pas moins qu’à l’heure où on remplace un ministre français du Budget pour fraude, où le débat autour de la transparence des comptes des élus et autres membres des hautes sphères déchaîne les ardeurs des citoyens sur les plateformes des réseaux sociaux, l’on se surprend à rêver à de pareilles démarches dans ce Liban de toutes les hérésies. Si l’exercice est utopique, voire chimérique, il n’en reste pas moins nécessaire. Mais pour cela, il faut du courage. Mais pas que... bien sûr.
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