Harcèlement sexuel, entre tabou et non-loi

Harcèlement sexuel, entre tabou et non-loi

La loi libanaise ne protège pas les victimes de harcèlement sexuel, notamment au travail.
26/09/2011

Elle venait tout juste d’être embauchée comme secrétaire lorsque Siham, femme mariée de 33 ans, a subi les avances de son employeur, un avocat d’un certain âge. « Des avances qui se sont traduites par des gestes et des propos déplacés », note cette mère de famille. Non seulement l’homme ne ratait pas une occasion de la toucher ou de poser sa main sur son épaule, mais il abusait de sous-entendus personnels, de compliments et de propositions déplacées, comme celle de la ramener chez elle ou de l’emmener faire des courses, qui dérangeaient fortement la jeune femme. Il lui a même promis une augmentation, si elle faisait « bien » son travail, alors qu’elle n’avait « pas grand-chose à faire », selon ses propos. Et ce, malgré l’attitude distante et purement professionnelle de l’employée. À tel point que Siham s’est dépêchée de démissionner, au bout de quelques jours de travail. C’était la première fois de sa vie que Siham était victime de harcèlement sexuel en milieu professionnel. Désormais, elle travaille à son compte. « Cela m’évite d’avoir à affronter ce genre de situation et me permet de m’occuper de mes enfants », dit-elle.

Supérieur, collègue ou client
Elles sont légion, au Liban, les histoires de harcèlement sexuel de la part de supérieurs hiérarchiques, qui n’hésitent pas à abuser, de la sorte, de leur pouvoir. Elles font souvent l’objet de blagues salaces entre cadres qui se vantent d’avoir obtenu les faveurs de telle ou telle employée. Elles sont aussi source de rumeurs propagées au sein d’entreprises. Notamment lorsqu’une femme obtient un avancement. Il est alors fréquent d’entendre la question « Avec qui a-t-elle couché » ? Mais ces histoires sont rarement étalées au grand jour. Les victimes, principalement des femmes, faisant généralement preuve d’extrême discrétion, de culpabilité souvent.
Le harcèlement sexuel en milieu professionnel ne vient pas nécessairement d’un supérieur, mais il peut être pratiqué par un client ou même par un collègue. Joumana en a vécu la « choquante » expérience. Mais elle a réussi à mettre un terme aux avances incessantes de son collègue. Cette employée de banque de 27 ans a subi, durant plusieurs mois, les regards insistants, les compliments déplacés et les propositions à caractère sexuel d’un collègue. « Dès qu’on se croisait, il essayait de me frôler. Il me demandait sans cesse de lui donner un baiser. » Joumana a bien tenté de mettre le holà à cette situation qui l’indisposait fortement. « Je le faisais taire. Je lui disais d’arrêter. Mais il ne comprenait pas », raconte-t-elle. Joumana appréhendait de se rendre au travail. Car son collègue la suivait même jusqu’aux toilettes. « Il m’attendait à la porte. Je le sentais constamment prêt à passer à l’action. Jusqu’au jour où il m’a embrassée. »
Ce jour-là, la jeune femme a vu rouge. « Je ne l’ai pas dénoncé, parce que je ne voulais pas faire d’esclandre. Mais je l’ai repoussé et lui ai intimé de ne plus recommencer son geste », se souvient-elle. La jeune femme a aussitôt dressé un véritable barrage entre elle et son collègue. Elle affiche désormais un visage fermé lorsqu’elle se trouve en sa présence et limite les échanges verbaux avec lui au strict minimum. « Il ne me harcèle plus, mais je suis mal à l’aise lorsqu’il est là », avoue-t-elle. Car malgré ses tenues vestimentaires très sobres, conformément au code de l’entreprise, elle se sent constamment déshabillée du regard par l’importun. « Il est impensable que je démissionne », soutient-elle pourtant.

Le silence des femmes
L’étendue du problème en milieu professionnel est encore mal connue au Liban, en l’absence de statistiques. « On n’en parle pas en public, tout juste entre proches », estime Simel Esim, spécialiste et responsable régionale des affaires liées à l’égalité des sexes au sein du bureau régional de l’Organisation internationale du travail (OIT) à Beyrouth. Selon l’experte, le harcèlement sexuel au travail serait « loin d’être une exception. Il pourrait même être très répandu », principalement à l’encontre des femmes, dont la représentativité est encore très faible dans les postes de décision, et notamment dans la vie politique.
Mme Esim regrette que les femmes victimes de harcèlement sexuel au travail « rechignent à parler de leur expérience » ou même à reconnaître les faits. « Le problème devrait pourtant faire partie des priorités du pays pour la promotion de l’emploi des femmes au Liban, et ce dans l’objectif de parvenir à l’égalité des sexes au travail », note-t-elle. Elle souligne à ce propos que le Liban a ratifié en 1977 les deux conventions de l’OIT sur l’égalité des salaires et la non-discrimination au niveau de l’emploi. Et pourtant, la législation locale ne sanctionne toujours pas le harcèlement sexuel. « N’est-il pas grand temps que ce problème devienne d’ordre public ? » demande-t-elle, indiquant que « les gens doivent savoir ce qu’est le harcèlement sexuel, comment l’empêcher et quel est leur recours possible ». Elle déplore aussi « la normalisation, en milieu professionnel, des blagues à caractère sexuel, flirts et avances, qui pourraient paraître inoffensifs ». « Il faut casser le silence et dénoncer le caractère discriminatoire du harcèlement sexuel », martèle-t-elle.
Quand peut-on parler de harcèlement sexuel ? « Tout comportement de nature sexuelle au travail, non accepté par la personne à laquelle il s’adresse, qui entraîne une décision qui affecte l’emploi de cette personne, ou est susceptible de lui créer un environnement de travail intimidant, hostile et humiliant », peut être qualifié de harcèlement sexuel, explique Mme Esim. L’experte ne peut toutefois s’empêcher de constater la réalité du pays, à savoir que la société libanaise colle, de manière exagérée, aux symboles de féminité et de masculinité. Mais elle juge important « d’éviter les stéréotypes ». Elle déplore toutefois « la concentration féminine dans certains corps de métier ». « Résultat, leur travail s’en trouve dévalorisé, sous-évalué même, sans relation avec l’effort qu’il nécessite », regrette-t-elle aussi.

Un environnement qui s’y prête ?
Selon une enquête internationale réalisée par l’OIT en 2003 sur la violence dans les secteurs hôtelier, de la restauration et du tourisme, c’est dans les institutions liées au tourisme que le harcèlement sexuel est le plus courant. Pourtant, au Liban, rares sont les professionnels qui reconnaissent cette réalité comme un problème. « Cela peut arriver. L’environnement s’y prête, vu l’accessibilité des chambres, des restaurants et de l’alcool, souligne le président du syndicat des hôteliers, Pierre Achkar. Mais les accidents de parcours ne sont pas courants. » Il reconnaît pourtant le renvoi d’un client qui a tenté de violer une femme de chambre. « Certaines choses sont parfois inévitables. Des clients dérapent après avoir abusé d’alcool. Évidemment, nous leur rappelons que leur comportement est inadmissible », dit-il.
Le président du syndicat évoque un autre cas de harcèlement sexuel, cette fois de la part d’un employé à l’égard de sa collègue. « Employé qui a également été renvoyé », assure-t-il. Pierre Achkar admet qu’au Liban, comme partout au monde, il arrive que des clients fassent des avances aux employées qui les accompagnent dans leur chambre. Il évoque, de plus, les cas de « patrons qui offrent des promotions à leurs employées, après avoir obtenu leurs faveurs sexuelles ». Il tient aussi à mentionner l’existence d’une « nouvelle catégorie d’employées qui pratiquent le harcèlement sexuel vis-à-vis de leurs patrons, histoire d’obtenir quelque avancement ».
Mais il insiste sur la prévalence d’un code de conduite dans l’hôtellerie. « La nouvelle génération d’employés bénéficie de formations pour apprendre à faire la différence entre la mode et le code vestimentaire recommandé », précise l’hôtelier. Et ce vu « la tenue vestimentaire déplacée de nombre d’employées qui se présentent en jupes très courtes, décolletés profonds et les cheveux à la Hollywood ». « L’hôtellerie est pourtant une tradition où simplicité fait beauté », note-t-il.

La restauration en manque de femmes
Dans le secteur de la restauration, on est moins loquace, parce qu’on connaît mal le dossier. « Nous n’avons jamais été confrontés au sujet », observe la secrétaire générale du syndicat des restaurateurs, Cosette Zogheib. « Mais je pense que le harcèlement sexuel n’est pas très répandu dans le secteur de la restauration, où il y a constamment beaucoup de monde », estime-t-elle. Même constatation de la part d’un restaurateur, Ziad Kamel, patron d’une soixantaine d’employés, dont un certain nombre de femmes. « Aucune de mes employées ne s’est jamais plainte d’avoir été harcelée », affirme-t-il. « Dans le pire des cas, un client ivre fait une proposition à une barmaid, à une hôtesse d’accueil ou à une serveuse. Mais rien ne s’est jamais passé de répréhensible qui a nécessité une intervention », assure-t-il.
Et de déplorer la rareté des femmes dans le secteur de la restauration, dont le pourcentage atteint 2 % à grand peine, vu les tabous culturels et familiaux. « Personnellement, je préfère employer des serveuses femmes, qui sont des valeurs sûres et d’excellentes vendeuses. Je les paie d’ailleurs mieux que les hommes », conclut-il.
Leila fait partie de ces perles rares employées dans le secteur de la restauration. Elle travaille l’été dans un restaurant « in » pour financer ses études. Cette jolie serveuse de 18 ans n’a pas froid aux yeux. « Ici, tout le monde sait que je ne supporte pas les remarques déplacées, avoue-t-elle. Et puis je travaille dans une institution qui se respecte. » Leila n’a pas hésité à remettre à sa place un client du Golfe qui lui a demandé un jour quel était son tarif. « Je lui ai rappelé qu’il se trouvait dans un lieu respectable. Au moment de s’en aller, il a laissé sa carte de visite bien en valeur sur la table, avec son numéro de téléphone. Je l’ai interpellé en lui disant qu’il avait oublié sa carte », raconte-t-elle avec humour.
L’expérience n’a pas, pour autant, déstabilisé la jeune femme. Si elle a choisi de ne pas la rapporter à ses supérieurs, elle avoue qu’elle a vécu pire, dans un taxi service, lorsque le chauffeur a ouvert la fermeture éclair de son pantalon et bloqué les portes. « Heureusement, je me trouvais avec une amie qui a réussi à se jeter de la voiture et à rameuter un groupe de jeunes qui ont accouru à notre rescousse », dit-elle.
Un simple exemple qui prouve qu’au pays du Cèdre, le harcèlement sexuel ne se limite pas au monde professionnel.

 

 

Pour aller plus loin, le site de Nasawiya, collectif féministe, le site des "Aventures de Salwa".

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