Plusieurs tables rondes ont regroupé d’éminentes figures venues des pays francophones et des professeurs français de renom. De gauche à droite : le sénateur Jacques Legendre, l’ancien ministre Madani Sy, président d’honneur de l’Agence universitaire de la francophonie et modérateur de la séance, l’écrivain et journaliste Carole Dagher, et le recteur Michel Guillou. (DR)
Les intervenants ont évoqué les défis de la mondialisation et de la primauté de l'anglais, « hyper-langue » de l'hyperpuissance, « les menaces que fait peser la pensée unique sur la diversité culturelle dans un monde uniformisé par les médias, le commerce, la culture de masse et l'Internet, la nécessité de multiplier les » maisons de la Francophonie, « de renforcer l'enseignement francophone et la diffusion des biens culturels, et d'encourager la coopération Nord-Sud à travers les initiatives des collectivités territoriales. Les participants n'ont pas manqué de rappeler que le français est la seule langue, avec l'anglais, parlée et enseignée sur les cinq continents.
Un rôle politique accru de la francophonie
Davantage que les questions académiques cependant, le rôle politique des États francophones a été placé au cœur des débats. M. Diouf devait donner le ton en se demandant si « la francophonie a perdu son âme lorsqu'elle a décidé, à partir du sommet de Dakar, et plus encore de celui de Hanoï, d'investir résolument le champ politique ? » Et de répondre : « La langue de la Déclaration des droits de l'homme, la langue symbole de liberté pour tant d'opprimés, ne peut fermer les yeux sur les ruptures de la démocratie, les prises de pouvoir par la force, les violations massives des droits de l'homme, les crises et les conflits meurtriers qui ont ébranlé et qui ébranlent encore çà et là, malheureusement, notre communauté. » Par ailleurs, « les effets des crises financière mondiale, alimentaire et environnementale touchent durement des pays qui sont pour la plupart membres de notre organisation », a-t-il souligné, avant d'ajouter : « N'oublions pas que la vitalité d'une langue dépend aussi des choix, des valeurs, de la vision du monde qu'elle véhicule, en bref de sa fonction idéologique. »
Apportant de l'eau au moulin de M. Diouf, Alain Joyandet, secrétaire d'État chargé de la Coopération et de la Francophonie, a pour sa part redit la nécessité que la francophonie soit « présente dans les grands débats mondiaux sur la paix, la crise financière et alimentaire, le changement climatique et les échéances de la réforme de l'ONU ». Il a invité les participants à débattre des moyens de « constituer les pays francophones en groupe de pression efficace », notamment à l'occasion de la présidence française des G8 et G20. Il n'a pas manqué de rappeler que la France a consacré un milliard d'euros en 2010 au soutien de la francophonie, « toutes actions confondues ».
Legendre, Dagher et Raffarin
La séance de clôture, tenue dans le somptueux salon de l'Hôtel de Ville de Lyon, s'est distinguée par un double cri d'alarme lancé par la journaliste et écrivain d'origine libanaise, Carole Dagher, et le sénateur Jacques Legendre, président de la commission de la Culture, de l'Éducation et de la Communication du Sénat, après une brève allocution de bienvenue du maire de Lyon, Gérard Collomb, prononcée par son adjoint.
S'interrogeant de savoir s'il peut y avoir une Francophonie sans la France, Carole Dagher devait déplorer la faiblesse de l'engagement français dans la défense de la langue française, tant dans les institutions européennes qu'au sein des instances internationales. Elle a mis en garde contre la tentation de certaines élites françaises de promouvoir l'enseignement en anglais » de manière exclusive, « dans les hautes écoles, jusque-là fleuron de la formation française ». « Si les étudiants étrangers désiraient faire leurs études en anglais, ils iraient aux États-Unis ou en Angleterre », a-t-elle notamment déclaré. « Ce que la langue française leur apporte, c'est un esprit, des valeurs et une manière humaniste de voir le monde qui lui est propre et irremplaçable. Les francophones font le choix du français par amour de cette langue, même si la plupart d'entre eux maîtrisent l'anglais. Il en est ainsi des Libanais, pour qui la langue française est étroitement liée à leur histoire, à leur identité et à leur ancrage dans le monde moderne dès le XIXe siècle. »
Abondant dans ce sens, le sénateur Legendre s'est demandé « si nous faisons de l'acharnement thérapeutique au chevet d'une langue mourante ou si nous sommes à l'aube d'un monde nouveau, où le français a sa place aux côtés d'autres langues, que nous devons respecter ». « Je suis de ceux qui croient à la deuxième alternative », a-t-il souligné, tout en appelant les élites françaises à ne pas scinder la société française en dénigrant le rôle et la prééminence du français dans l'éducation.
À l'issue de ces interventions, le recteur Michel Guillou devait lire l'appel de Lyon, prescrivant les actions visant à renforcer les réseaux francophones dans le monde, mettant en relief le travail accompli par l'Iframond et le réseau des Chaires Senghor, et appelant les responsables français à défendre la prééminence du français dans l'enseignement des hautes écoles.
Clôturant les 10es entretiens de la Francophonie, Jean-Pierre Raffarin a lancé un vibrant plaidoyer en faveur de l'usage du français et de sa défense dans les instances de l'ONU et du FMI notamment. Il a avancé trois priorités d'action : « D'abord défendre les droits de la langue française dans les organisations internationales, et pour cela, avoir une certaine exigence francophone ; ensuite développer les filières francophones, notamment dans des pays non francophones, comme la Chine, sachant que la demande de français excède l'offre et qu'il faut par conséquent y pallier. Ainsi, quand on ouvre un lycée, il y a surtout un problème d'effectifs et non de demande. Enfin, développer l'espace politique francophone, en faire un espace de pensée, intelligent, qui réfléchisse aux problèmes contemporains : G20, climat, développement durable. »
Et Jean-Pierre Raffarin devait conclure par ces mots : « Si la francophonie a de l'avenir, c'est qu'elle trouvera des réponses aux inquiétudes des peuples. Elle est un espace d'espérance. »

