À l’entrée de Fada al-Madina, un mime en redingote accueille les spectateurs de la soirée inaugurale. Photo Rayanne Tawil/L'Orient-Le Jour
Tout le monde semblait s’être donné rendez-vous là. Comédiens, musiciens, humoristes, influenceurs et amateurs de théâtre se pressaient au théâtre al-Madina, mardi 6 octobre au soir, pour l’inauguration de Fada al-Madina, un nouvel espace culturel installé dans ses murs. Dehors, un tapis rouge guidait les invités jusqu’à l’entrée, où un mime se prêtait avec eux au jeu des photographies. À l’intérieur, la foule grossissait, jusqu’à masquer presque entièrement la vue au-delà des rangées de spectateurs.
Intitulée Aal Marikh, ktashfna al-may (« Sur Mars, nous avons découvert de l’eau »), la soirée réunissait une longue liste d’artistes venus se succéder sur scène pour contribuer au financement du lieu.
Porté par la Fondation pour les arts dramatiques arabes (FADA), Fada al-Madina accueillera une salle de théâtre de 110 places, un espace consacré aux ateliers et aux répétitions, des installations techniques, des espaces d’exposition, des loges et un café. L’ambition est de proposer aux artistes, des jeunes diplômés aux interprètes confirmés, un lieu de taille modeste, à un coût accessible, tout en le réinscrivant dans la vie culturelle de Hamra.
Ce soir-là, le public était invité pour la première fois à prendre part à cette aventure.
La collecte de fonds entre en scène
C’est par une vidéo de Bert Wakim, connue sous le nom de Bertillicious, que la soirée s’est ouverte. Avec humour, elle a présenté le projet et rappelé la nécessité de soutenir le nouveau théâtre, multipliant les encouragements à contribuer sans laisser retomber les rires. L’appel aux dons se fondait dans le spectacle, dont il devenait l’un des ressorts. Le comédien Élie Mitri a poursuivi sur le même ton, plaisantant sur les besoins très concrets du lieu, à commencer par la climatisation, indispensable les soirs de grande chaleur. Les artistes se succédaient ensuite, chacun trouvant sa manière de demander au public un coup de pouce.
De là, ce rythme singulier : une plaisanterie, une prestation, un rappel des possibilités de soutien, puis une nouvelle plaisanterie. Pour 1 000 dollars, les donateurs pouvaient parrainer l’un des 110 fauteuils et voir leur nom inscrit sur une plaque fixée au siège. Une contribution de 500 dollars était également proposée, ainsi que des formules de mécénat plus importantes. On invitait la salle à rire, à danser et, au fil de la soirée, à ouvrir son portefeuille.
« La culture est le Face ID du pays »
Les rideaux se sont fermés. Un projecteur a éclairé Tarek Tamim, aussitôt accueilli par les applaudissements et les cris : « Tarek ! Tarek ! » Le comédien a commencé par relever l’absence de microphone. « Désolé si vous ne m’entendez pas : il n’y a pas de micro, mais ma voix porte suffisamment », a-t-il lancé, avant d’en venir à un sujet plus intime : Hamra.
Il a évoqué le quartier de ses souvenirs, ses cafés, ses théâtres, ses rues, tout ce qui formait autrefois une vie culturelle d’une rare densité. Le Horseshoe, le Piccadilly, ce Hamra qui l’a façonné : les noms revenaient avec la nostalgie de celui qui a vu, au fil des décennies, un paysage familier se transformer. Peu à peu, les souvenirs ont cédé la place aux difficultés présentes. Faire vivre un lieu culturel demande de l’argent, du travail, de la persévérance. La recherche de financements est devenue une part entière de ce combat.
Puis cette phrase a résonné dans la salle : « La culture est le Face ID du pays. » En cette soirée d’inauguration, Tamim parlait aussi d’une ville qui cherche à se rappeler ce que ses lieux culturels lui ont permis de vivre.
Le projet de Fada al-Madina prend appui sur cette même mémoire. Sa présentation décrit Hamra comme l’ancien « cœur intellectuel et culturel » de Beyrouth et fait de ce nouveau lieu une tentative de renouer avec cet héritage.
Une petite salle pour de grandes idées
Nidal al-Achkar, comédienne et fondatrice du théâtre al-Madina – qui célèbre actuellement ses 33 ans d'existence par un programme fourni – est ensuite montée sur scène pour rappeler l’histoire et la place de cette institution.
Pour Awad H. Awad, directeur artistique et directeur général de Fada al-Madina, cette nouvelle salle répond d’abord à un besoin très concret. « Je travaille surtout avec des diplômés et de futurs étudiants. Nous constatons qu’il y a toujours un besoin de petits espaces abordables, où l’on puisse expérimenter et créer sans avoir à se préoccuper des contraintes de production », explique-t-il à L’Orient-Le Jour.
Aux côtés des salles plus vastes du théâtre al-Madina, le nouvel espace offrira ainsi aux artistes la possibilité de travailler à une autre échelle. Aliya al-Khalidi, fondatrice de FADA et conseillère pour les questions universitaires et la programmation, tient aussi à son implantation à Hamra pour des raisons personnelles. Depuis des décennies, elle voit le quartier changer. « J’ai grandi à Hamra. Je connais ses rues comme ma propre maison. Et j’ai été témoin de son déclin au fil des années », confie-t-elle. À ses yeux, un théâtre peut agir sur la vie du quartier bien au-delà des représentations qu’il accueille. « Nous pensons que Hamra a besoin d’un autre théâtre pour rester vivant. Le théâtre rassemble les gens. Il ouvre les esprits. Il réunit musiciens, artistes, créateurs lumière et danseurs. Il crée un lieu de rencontre. »
Fada al-Madina souhaite devenir ce point de ralliement, où trouveront leur place le théâtre, la danse, la musique, les ateliers, les expositions, les projections de films, les discussions et les rencontres avec les habitants.
Bienvenue sur Mars
Les prises de parole officielles achevées, Aya Abi Haidar et Mariam Chouman sont apparues sur scène dans des vêtements trop grands et dépareillés, comme si elles avaient attrapé à la hâte quelques affaires avant de quitter la maison. Elles avaient atterri sur Mars.
Dans le rôle de Mirvat, Aya portait une tenue ample à fleurs. Mariam, qui incarnait Em Fadel, était coiffée d’un hijab. Issues de milieux confessionnels différents, leurs deux personnages tentaient de prendre leurs marques dans cette nouvelle vie sur la planète rouge. Le détour par Mars permettait de parler du Liban, en glissant dans leurs échanges des allusions à la situation politique et économique du pays. Le déplacement forcé, le désarroi, la survie, l’absurdité du quotidien traversaient leur dialogue. Hors scène, dans les escaliers, un artiste donnait de la voix pour assurer les bruitages en direct. Cette fabrication à vue ajoutait au charme d’une représentation qui tirait parti de ses moyens limités : chaque effet sonore fournissait un nouveau prétexte à rire. Le public s’amusait de voir les deux femmes se débrouiller sur Mars avec cet art de l’improvisation si familier au Liban. Puis des étoiles sont descendues sur scène.
Vêtues de blanc et d’or, des femmes ont traversé l’obscurité en portant des formes étoilées, avant de se mettre à danser sur Ouli bhebbik. Le groupe de dabké Moulayiten les a rejointes. La scène s’est emplie de mouvement, et Mars a pris les allures d’un spectacle à la libanaise.
Les artistes se succèdent
May Chehab est alors apparue en rouge, à l’unisson du thème de la soirée, pour en prendre les commandes. La comédienne improvisait au gré des réactions du public, des interventions des artistes et des petits événements qui survenaient devant elle, donnant du rythme aux transitions. Manal Mallat lui a succédé avec une prestation chantée pleine d’émotion. Puis Noor Hajjar a ramené la salle vers le rire avec son stand-up. Sandy Matar a suivi, dédiant une chanson à Sabah. Mario Bassil a fait retentir son familier « Yallaaaa », accueilli par une nouvelle salve de rires. Enfin, George Tawil est monté sur scène. Les airs populaires libanais ont gagné le théâtre, et les spectateurs se sont mis à danser dans les escaliers. Derrière le chanteur, les musiciens jouaient avec une énergie qui entraînait la salle, tandis que les youyous fusaient.
Bientôt, des spectateurs sont montés sur scène pour danser aux côtés des artistes. Le public arrivé par le tapis rouge se mêlait désormais à ceux qui l’avaient diverti toute la soirée.
Une seconde maison
Pour Aliya al-Khalidi, ce sentiment d’appartenance est au cœur du projet. « Fada al-Madina est un rêve devenu réalité. C’est notre seconde maison. C’est ce que nous voulions : un théâtre ouvert à la communauté, un lieu où l’on se sente en sécurité, où l’on puisse s’amuser et expérimenter, et où le public puisse découvrir de nouvelles idées. »
Awad espère que chacun éprouvera ce sentiment en franchissant la porte. « J’aimerais qu’ils se sentent chez eux. Qu’ils aient le sentiment d’avoir participé à cette aventure, à la naissance du projet. » Il reste beaucoup à faire. Selon Awad, les premières collectes de fonds permettront de financer les travaux d’électricité, les sanitaires et la peinture. Aliya al-Khalidi mentionne également les sanitaires, la ventilation, la climatisation et les installations électriques parmi les besoins les plus urgents.
La recherche de fonds doit se poursuivre, tandis que se construit un modèle permettant au lieu de financer, à terme, son fonctionnement grâce aux productions, aux ateliers, aux locations, à la billetterie et aux partenariats. Mardi soir, pourtant, le futur théâtre connaissait déjà sa première salle comble. George Tawil chantait encore. Le public le rejoignait sur scène, dansait aux côtés des musiciens, et les lumières rouges de Mars baignaient la foule.