La poète canadienne Anne Carson, dans un portrait réalisé en 2015. Photo AFP
Elle était en Islande, occupée à « écouter le vent », lorsque l’Académie suédoise lui a annoncé qu’elle venait de recevoir le prix Nobel de littérature 2026. À 76 ans, la poète canadienne Anne Carson est récompensée pour une œuvre « audacieuse et inventive » qui, « dans un dialogue ludique avec la tradition classique, a donné naissance à de nouvelles formes pour la littérature contemporaine », a déclaré jeudi Ingrid Carlberg, secrétaire permanente de l’Académie.
« Nous n’avons pas eu beaucoup de temps pour discuter », a raconté Mme Carlberg. « Elle a été prise au dépourvu, mais elle était très heureuse. Je l’ai entendu dans sa voix. » Depuis des années, le nom de cette helléniste réputée revenait dans les spéculations des cercles littéraires suédois. Admirée par Susan Sontag, Harold Bloom et Michael Ondaatje, Carson a construit une œuvre où héros mythologiques, auteurs antiques et poètes romantiques se rencontrent dans des récits contemporains sur l’amour, le désir et la mort.
Chez elle, l’érudition nourrit une écriture qui déplace constamment les frontières des genres. Anders Olsson, président du comité Nobel de littérature, situe son travail au croisement de « l’obsession de la philologue pour les mots » et du « désir de la poète de faire surgir des significations nouvelles ». Les textes anciens deviennent une matière vivante, traversée par les désirs et les blessures du présent.
Née à Toronto le 21 juin 1950, Anne Carson découvre le grec au lycée grâce à un professeur de latin qui le lui enseigne pendant la pause déjeuner. Elle interrompt deux fois ses études avant d’obtenir son doctorat en lettres classiques à Toronto, puis mène de front écriture, traduction et enseignement, notamment à McGill, au Michigan et à Princeton. Atteinte de la maladie de Parkinson, elle a évoqué dans la London Review of Books ses difficultés à écrire à la main, geste dont elle tirait jusque-là un plaisir quotidien.
L’étymologie constitue, de son propre aveu, le point de départ de son travail. Avec Eros the Bittersweet (Princeton University Press, 1986), son premier livre, elle pose les fondements de cette démarche. Puisant chez Sappho l’idée d’un désir mêlant douceur et douleur, elle explore la distance entre l’être aimant et l’être aimé : cet écart donne à Éros sa puissance et met le poème en mouvement. Selon un critique de la Boston Review, l’ouvrage stupéfie successivement les hellénistes par son érudition, les lecteurs d’essais par son renouement avec une tradition allant de Sénèque à Emerson, puis les poètes, lorsque sa réédition dans les années 1990 lui ouvre un nouveau public.
Carson fait ainsi dialoguer des voix éloignées dans le temps. Elle évoque, rappelle Olsson, une « vision stéréoscopique » permettant de « maintenir en équilibre deux perspectives à la fois ». Dans Economy of the Unlost (Princeton University Press, 1999), elle rapproche Simonide de Céos et Paul Celan. Dans Men in the Off Hours (Alfred A. Knopf, 2000), Thucydide côtoie Virginia Woolf et Catherine Deneuve, au fil d’un recueil où poésie et prose empruntent aussi au scénario télévisé. Le livre lui vaut en 2001 le prix Griffin de poésie au Canada.
L’amour demeure au cœur de ces expériences. Dans l’Encyclopédie canadienne, la spécialiste Linda Morra souligne la place des séductions et des épreuves amoureuses, des désillusions, mais aussi des interrogations sur le spirituel et le divin. Carson les aborde avec un humour capable de rompre à tout instant la gravité du propos.
Cette liberté se déploie dans The Glass Essay, publié dans Glass, Irony and God (New Directions, 1995), traduit sous le titre Verre, ironie et Dieu (José Corti, 2004 ; réédition en 2023). Une femme abandonnée par son mari rend visite à sa mère dans un paysage de landes désolées, emportant les œuvres d’Emily Brontë, dont l’univers se mêle au sien. Le poème devient récit de deuil amoureux, lecture de Brontë et essai sur l’abandon. « La poésie a besoin du récit », observe Olsson, tandis que celui-ci dépend des ruptures et des changements de scène que permet le poème.
Avec Autobiography of Red: A Novel in Verse (Alfred A. Knopf, 1998), paru en français sous le titre Autobiographie du rouge (L’Arche, 2020), Carson donne une vie contemporaine à un personnage mythologique. À partir des fragments de Stésichore consacrés à Géryon, monstre rouge ailé tué par Héraclès, elle compose un roman d’apprentissage. Son héros, jeune être tendre et attaché à sa mère, a subi les violences sexuelles de son frère et tombe amoureux d’un Héraclès arrogant. Olsson formule ainsi la question au cœur de ce livre, souvent considéré comme son œuvre majeure : « Que se passe-t-il lorsque l’on aime quelqu’un qui finira par nous détruire ? »
L’ennui est l’ennemi
Carson a désigné l’ennui comme son ennemi juré. Elle lui oppose un humour mordant, notamment dans The Beauty of the Husband: A Fictional Essay in 29 Tangos (Alfred A. Knopf, 2001), qui fait d’elle la première femme à recevoir le prix britannique de poésie T.S. Eliot. Les vingt-neuf épisodes de ce drame conjugal, centré sur une femme obsédée par les infidélités de son mari, s’ouvrent sur des vers de John Keats. La beauté et la vérité célébrées par le poète romantique se heurtent aux mensonges et à l’épuisement du couple.
La traduction participe pleinement de cette invention, des fragments de Sappho dans If Not, Winter (2002) aux pièces d’Euripide dans Grief Lessons (2006). En 2010, Carson reçoit le prix PEN de poésie traduite pour An Oresteia, qui réunit des tragédies d’Eschyle, de Sophocle et d’Euripide.
Dans Nox (New Directions, 2010), cette traversée des langues accompagne une douleur intime : la mort de son frère Michael, disparu de sa vie avant de mourir au Danemark en 2000. « J’ai commencé ce livre pour tenter de comprendre », confie Carson. Qualifiée d’« inoubliable » par Olsson, l’œuvre tient autant de l’objet sculptural que du livre : une boîte contient une feuille pliée en accordéon, longue de plusieurs mètres, composée de photographies, de lettres et de fragments de textes. « On y ressent un profond sentiment de perte qui remonte des profondeurs », relève le comité Nobel. À ces traces familiales s’ajoute la voix de Catulle, dont Carson traduit l’élégie dédiée à son propre frère, lui aussi mort en terre étrangère.
Cette recherche se poursuit dans Float (Alfred A. Knopf, 2016), composé de vingt-deux livrets à lire dans l’ordre de son choix, puis dans Wrong Norma (New Directions, 2024), ensemble de textes à forte dimension performative. Ses collaborations avec des plasticiens, des chorégraphes et des metteurs en scène prolongent cette exploration. Pour Olsson, la portée de son œuvre tient à « la liberté avec laquelle elle aborde les conventions et les attentes littéraires ».
Le prix Princesse des Asturies de littérature avait déjà élargi, en 2020, son rayonnement international. Michael Ondaatje avait, lui, résumé la richesse de cette écriture : « Quand on lit son œuvre, on est en présence d’un immense registre d’intellect, d’esprit et d’émotions réunis, comme c’est rarement le cas chez une seule et même personne. »
Anne Carson succède au Hongrois László Krasznahorkai, récompensé l’an dernier pour son œuvre dystopique et mélancolique. Son couronnement intervient dans une Académie longtemps critiquée pour ses choix centrés sur les auteurs occidentaux. Bouleversée par un scandale #MeToo en 2018, l’institution a renouvelé plus de la moitié de ses dix-huit membres. Depuis, un lauréat sur deux est une femme. Elles restent pourtant minoritaires dans le palmarès : sur 123 lauréats, seules 19 femmes ont reçu le Nobel de littérature. Peu d’auteurs récompensés écrivent dans des langues asiatiques ou moyen-orientales, et aucune langue africaine n’est représentée.
Le prix comprend un diplôme, une médaille et une dotation de 12 millions de couronnes suédoises, soit un peu plus d’un million d’euros. Vendredi sera annoncé le prix Nobel de la paix, puis le 12 octobre celui d’économie pour clôturer la saison.