Les banquiers en général, et ceux des banques centrales en particulier, représentent le seul secteur – qu’il soit mercantiliste ou politique – capable d’intervenir dans le problème omniprésent qui est celui d’affronter les réalités périlleuses qui menacent de nous submerger.
Il en existe une souvent ignorée par l’ordre établi et je crois que seuls les banquiers ont la capacité et le courage de l’affronter.
Je fais ici référence à la formation accélérée d’une nouvelle monnaie de réserve qui vise selon ses promoteurs à remplacer le dollar américain.
Si l’on considère les ingrédients essentiels d’une monnaie de réserve, l’objectif du partenariat sino-russe est bel et bien réalisable. Une monnaie de réserve est simple à mettre en œuvre si elle est utilisée pour le règlement des transactions commerciales internationales ;
pour les transactions financières ; comme monnaie de réserve pour les banques centrales et autres institutions financières.
La Russie et la Chine sont conscientes que leur plus grande arme commune pour assumer le rôle de monnaie de réserve réside dans l’incapacité « apparente » de l’Occident à affronter, et encore moins à gérer, leur partenariat et leurs plans.
Pourquoi est-ce ainsi ? La classe politico-médiatique occidentale est devenue tout aussi rigide sur le plan doctrinal qu’elle accusait jadis l’ancien bloc communiste sino-soviétique de l’être. Ses doctrines, tout comme celles de l’ancien bloc, sont revêtues des intentions les plus pures, et proclamées comme étant au service du bien commun de l’humanité.
En tant qu’ancien gouverneur de banque centrale, je me suis intéressé depuis décembre 1978 à l’émergence de l’euro et ses fondements.
L’Union économique et monétaire (EMU) représentait un projet ambitieux pour l’Union européenne (UE) nécessitant la coordination des politiques économiques et fiscales, une politique monétaire commune et une monnaie commune. Pour l’UE, la présence d’une monnaie unique offrait des avantages, tels que faciliter le commerce transfrontalier, garantir une économie stable et offrir des opportunités de choix aux consommateurs… Le nouveau programme multinational d’une telle envergure – l’EMU – a dû surmonter une variété d’obstacles qui ont entravé la réalisation de ses objectifs. Cependant, l’engagement politique et économique ainsi que l’importance des priorités ont contribué à la création de la Communauté économique européenne (CEE), qui a ensuite débouché sur le Système monétaire européen (SME) en 1979, suivi par la création de l’unité monétaire européenne (ECU), le noyau dur de la monnaie commune... Un nouveau traité sur l’Union européenne comprenant les dispositions nécessaires à la mise en œuvre de l’Union monétaire, a été convenu lors du Conseil européen tenu à Maastricht, aux Pays-Bas, en décembre 1991. En phase finale, la création de la Banque centrale européenne a été réalisée en juin 1998. Depuis lors, l’Euro est devenu une monnaie de réserve internationale.
La récente question de la création d’une « nouvelle monnaie » par les pays Brics a suscité mon intérêt. Il semble s’agir d’un programme très ambitieux (s’il en existe un), encore plus que la création de l’euro, en raison de la taille des PIB cumulés des cinq nations (les monnaies 5R), qui pourraient jouer un rôle de monnaie alternative au dollar américain dans le système de paiements international ainsi qu’en tant que monnaie internationale et réserve de change pour les banques centrales. Historiquement, plusieurs tentatives ont été entreprises aux XIXe et XXe siècles pour créer des unions monétaires formelles entre les États européens et d’autres États.
Plus récemment, le Conseil de coopération du Golfe (CCG) comprenant le Bahreïn, le Koweït, le sultanat d’Oman, le Qatar, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, a tenté de créer une union monétaire et une monnaie unique. Un projet qui n’a pas encore abouti, principalement en raison d’un manque d’engagement politique et économique.
Mais la durée de vie de ces unions monétaires a progressivement disparu pour diverses raisons : l’incapacité des banques centrales des pays participants à maintenir une politique monétaire cohérente, les guerres en Europe, l’inflation, l’interdiction des flux transfrontaliers de capitaux, c’est-à-dire des restrictions à la mobilité internationale des capitaux.
Une monnaie de réserve internationale doit pouvoir faciliter le règlement des transactions internationales, matières premières souples ou dures, transactions de pétrole et de gaz, de l’or ; soutenir les transactions financières : et servir en tant que monnaie de réserve pour les banques centrales et autres institutions financières internationales.
Tout cela nécessite une mobilité internationale des capitaux sans restriction.
Jusqu’à présent, les monnaies acquièrent un statut international grâce à la puissance militaire d’un pays, à son économie hautement industrialisée, à ses supermarchés financiers développés et intégrés et à ses ressources et liquidités abondantes. Ce pays doit aussi être capable de supporter des déficits budgétaires et de balance des paiements temporaires, et de maintenir une confiance relative des investisseurs internationaux et des partenaires commerciaux. Le dollar américain a pu jouer ce rôle jusqu’à aujourd’hui, bien que son hégémonie ait été remise en cause et réduite au cours des dernières décennies, en raison de l’émergence de deux principales monnaies rivales telles que l’euro et le yuan (ou renminbi) ainsi que quelques autres monnaies mineures. La Chine possède deux des trois caractéristiques d’une monnaie de réserve internationale, mais pas la troisième, à savoir la mobilité illimitée des capitaux. Quant à la Russie, elle dispose d’une superpuissance militaire comme les États-Unis et la Chine, mais manque encore d’une économie hautement industrialisée et de marchés financiers et de capitaux développés.
Entre-temps, les médias internationaux ont évoqué la question des nouvelles monnaies alternatives, et l’initiative des pays Brics, selon laquelle les monnaies 5R créeront une « nouvelle monnaie ». Les Brics, qui regroupent le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud, sont des économies émergentes cherchant à défier le dollar américain. Les monnaies 5R sont le réal, le rouble, la roupie, le renminbi et le rand. Quelle coïncidence que les 5 devises commencent par la lettre R ! Seul le yuan peut être en tête des monnaies des autres nations.
Pour l’instant, les gouvernements des Brics ont créé la Nouvelle Banque de développement basée à Shanghai, pour financer des projets d’infrastructure et de développement dans les économies émergentes, à la différence de la Banque mondiale, dont le siège est à Washington.
L’idée d’une monnaie de réserve internationale, d’une monnaie commune mondiale, est illusoire. En revanche, un système bipolaire ou tripolaire est une possibilité avec le dollar américain et le yuan chinois. Actuellement, environ 21 % des réserves mondiales de change appartiennent à la zone euro derrière le dollar américain dont la part est estimée à environ 59 % et celle du yuan à 2,9 %.
Selon une étude récente de Hasver-IMF-Credit Suisse, la Chine est une entité fiscale unique et ses quelques grandes banques peuvent être considérées comme des banques de monnaie centrales. Cependant, sans la mobilité internationale des capitaux à court terme, le yuan ne pourrait pas se qualifier pour rivaliser avec le dollar américain. Les Brics confirment : ils ne veulent pas dédollariser et ne sont pas des pays anti-occidentaux.
Les économistes européens ont eu du mal à faire face à cette nouvelle idéologie, ils ont échoué à prédire son résultat final et ont également accepté le curieux culte de la mondialisation qui se révèle aujourd’hui être un amalgame infusé idéologique de prédiction et de politiques populistes.
Aujourd’hui, je m’adresse aux économistes, en particulier à ceux qui travaillent dans le secteur bancaire : soyez conscients des cultes dominants et de leur influence sur les politiciens en quête de votes ; analysez-les attentivement afin de pouvoir alerter votre propre secteur sur la gravité ultime de leurs conséquences ; le chemin vers la création d’une monnaie Brics doit suivre les pas de l’Europe dans la création de l’euro ; sinon, le yuan dominera toutes les autres monnaies.
Ancien vice-gouverneur de la Banque du Liban (1985-1990)
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