Je me rappelle ces débuts où, dans une maison poussiéreuse, celui qui était alors mon responsable s’est baissé pour dépoussiérer avec moi. Il ne m’avait parlé ni du service ni de la culture de l’organisation. Il ne m’avait donné aucune consigne ni indiqué comment faire. Il avait simplement retroussé ses manches. Sans un mot.
Il n’avait pas davantage transformé son geste en démonstration ni cherché à en tirer quelque grandeur. Nos rôles n’avaient pas disparu ; il restait mon responsable, avec l’expérience et l’autorité que cela supposait. Mais, en acceptant d’exposer quelque chose de sa fonction à la poussière de cette maison, il n’avait rien perdu de son autorité. Il avait simplement habité le premier cet espace de confiance et m’avait ainsi permis d’y entrer.
C’est peut-être dans ce mouvement d’abaissement que se révèle le mieux la culture d’un lieu de travail : non pas seulement dans ce qu’il affirme de lui-même, mais dans ce qu’il rend possible entre les personnes.
Car il suffit parfois que la confiance se retire pour que les questions elles-mêmes changent de nature.
Il existe des questions qui cherchent véritablement une réponse et d’autres qui arrivent avec une conclusion déjà formée. Celui qui les reçoit sent immédiatement s’il est interrogé pour être compris ou sommé de se justifier.
Une culture du blâme ne commence pas toujours avec une faute clairement établie ni avec la recherche ouverte d’un responsable. Elle s’installe lorsque le soupçon devient le point de départ de la relation. L’information n’est plus recherchée seulement pour comprendre ce qui s’est passé, mais pour repérer ce que l’autre aurait omis, mal compris ou insuffisamment anticipé. La question contient déjà une mise en cause, et la réponse devient une défense.
Lorsque la clarté manque, ce réflexe vient facilement occuper l’espace laissé vide. Une consigne mal définie, un rôle imprécis ou une décision insuffisamment partagée cessent d’être regardés comme des fragilités collectives et deviennent, presque imperceptiblement, des défaillances individuelles.
Peu à peu, chacun apprend alors à se protéger. On prépare les preuves de ce que l’on a fait, on ne parle que lorsque l’on est certain et l’on tait les difficultés tant que l’on ne peut pas démontrer qu’elles ne viennent pas de nous. La condescendance peut elle-même prendre les mots de l’aide : une question reçoit une leçon, une demande d’explication contient déjà son verdict. Celui qui repart a peut-être obtenu sa réponse, mais il n’a plus la même liberté de revenir.
Nous parlons pourtant beaucoup de communication, comme si donner la parole suffisait. Mais parler ne devient rencontre que si quelqu’un est réellement disposé à écouter. Non pas simplement à attendre son tour pour répondre, mais à accepter que ce qu’il entend puisse déplacer sa propre lecture et l’amener, lui aussi, à se remettre en question.
Autrement, celui qui essaie de dire reformule, cherche d’autres mots, choisit un autre moment, puis finit par se demander : à quoi bon ?
Ce que l’on appelle aujourd’hui la sécurité psychologique tient peut-être à cette confiance très simple : pouvoir dire « je ne sais pas », « je me suis trompé », « j’ai besoin d’aide » ou « je ne peux plus continuer ainsi », sans craindre que ces mots soient utilisés contre nous. La vulnérabilité n’est ni le fait de tout dévoiler ni le contraire de la compétence. Elle est le risque que l’on accepte de prendre pour demeurer vrai, avec soi-même comme avec les autres, pour entrer en relation et exercer son travail avec davantage d’intégrité.
Mais cette vulnérabilité ne peut être attendue d’un seul côté. Lorsque celui qui détient l’autorité reconnaît une erreur, demande un regard ou accepte qu’une décision ait pu blesser malgré son intention, il ne renonce pas à sa fonction. Il l’habite à hauteur d’homme et permet aux autres de quitter, eux aussi, une part de leur armure.
Le mot « autorité » remonte d’ailleurs, par auctor et auctoritas, au verbe latin augere, « augmenter », « faire croître ». Comme si l’autorité trouvait sa juste mesure dans ce qu’elle fait grandir autour d’elle.
Là où cette confiance manque, chacun finit par chercher à prouver non seulement ce qu’il a fait, mais aussi ce qu’il a porté. Même la fatigue entre alors en concurrence : chacun essaie de rendre visible son propre épuisement en le comparant à celui de l’autre, comme si reconnaître sa peine risquait de diminuer la nôtre.
Je repense alors à cette maison poussiéreuse et, à travers elle, au lavement des pieds. Le Christ sait qui se trouve à table avec lui. Il connaît les incompréhensions, les fragilités et ce qui va bientôt se jouer. Pourtant, il dépose son vêtement et se baisse.
Il ne nie pas la poussière et ne la brandit pas contre celui qui la porte. Il se met à sa hauteur, sans faire peser son geste sur lui ni transformer le service rendu en preuve de sa propre grandeur. Avant toute explication, il pose un acte qui ne diminue pas celui qui le reçoit et qui peut, précisément pour cela, marquer une vie et l’appeler, à son tour, à se dépasser.
Peut-être est-ce ainsi que le travail commence à nous faire communauté : non pour nous refermer sur nous-mêmes, mais pour nous rendre capables de sortir et de mieux servir les communautés qui nous sont confiées. Car la manière dont nous nous regardons et nous écoutons finit toujours par traverser ce que nous donnons aux autres.
Je ne me souviens plus de ce que nous nous étions dit ce jour-là. Si nous nous étions dit quelque chose.
Mais je me souviens encore de lui, les manches retroussées.
Non pas hautain. Mais à ma hauteur.
À hauteur de ma poussière. Et de la sienne.
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