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Nos lecteurs ont la parole

Nazareth, vivier des langues


Je n’ai connu ce collège qu’une seule année. J’étais en huitième, en pleine guerre du Liban. On était interdit d’accès à la colline de Jamhour à cause des événements dramatiques qui sévissaient dans notre pays. Les pères jésuites décidèrent dès lors de nous déplacer à « Nazareth ». Une année seulement.

Et pourtant une année qui ne laissa pas que des émules. Même le grand cœur de mère Chalhoub, supérieure à l’époque, et même le cœur très dur de Mme Kfoury, responsable qui faisait trembler tout Beyrouth, n’ont pu supporter notre déferlante au collège.

Une année mémorable que les responsables de Nazareth ne sont pas près d’oublier.

Les élèves pourtant très disciplinés de Jamhour que nous étions venaient de laisser des traces indélébiles d’insolence dans cette école. Traditionnellement réservé aux filles, c’était la première fois que le collège voyait autant d’élèves masculins sur ses bancs. Le déluge que nous apportions faisait fi de la quiétude des élèves de Nazareth. L’expérience n’était plus à dupliquer.

Je ne sais pas pourquoi je m’invite dans ce débat aujourd’hui, mais depuis que j’ai entendu, comme tout le monde, ces rumeurs de vente du Collège Notre-Dame de Nazareth, je suis mal en point.

Certaines écoles au Liban ne sont pas de simples institutions de transmission de savoir ou des formateurs de bacheliers. Elles se noient dans le tissu social de notre pays. Elles en constituent son histoire ineffaçable, son héritage suprême, presque l’épine dorsale de son système éducatif. Ce collège iconique en fait partie. Un peu à la manière des « all-girls schools » privées du Royaume-Uni.

Les anciens, ou plutôt les anciennes, laissaient des traces partout où elles passaient. Les « dames de Nazareth » avaient engendré les « filles de Nazareth », une marque déposée, un label que tous les garçons de bonne famille convoitaient. Pour l’ancien de Jamhour que je suis, fréquenter une fille de Nazareth, c’était l’assurance que cette liaison soit vite bénie par son père et sa mère.

Car les filles de Nazareth avaient un autre goût que les autres.

Souvent belles, distinguées, elles parlaient à merveille le français et avaient une appétence innée pour les langues, que leur collège a su si bien nourrir en elles. Elles décrochaient toutes les bonnes notes en littérature et langues dans les examens officiels. Et de loin. Sans compétition aucune.

Elles avaient en plus ce caractère snob qui les distinguait de tout le monde et faisait d’elles une espèce rare mais une espèce sûre. À la même époque, le Collège des sœurs de Nazareth rayonnait jusqu’à donner son nom, « Nasra », à tout le flanc sud d’Achrafieh.

C’est cela dont on ne veut plus aujourd’hui.

Mais c’était oublier pour la congrégation des sœurs de Nazareth que ce collège ne leur appartient plus. Il s’est fondu dans notre pays et il en est devenu sa mémoire vivante. Les sœurs le laissent à regret certainement. Mais nous ne devons pas le perdre pour ne pas dilapider un pan de notre histoire. Il n’est pas rare qu’en plein cours à la faculté de médecine, lorsqu’une voix se lève pour poser une question, je puisse vite reconnaître l’ancienne de Nazareth qu’il y a derrière. À la politesse, s’ajoutent le français parfait, le ton sûr et une certaine grâce dans la parole, largement hérités de cette école.

C’est cela aussi qu’on ne veut pas voir disparaître sur le banc de nos universités.


Pr Sami RICHA

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

Je n’ai connu ce collège qu’une seule année. J’étais en huitième, en pleine guerre du Liban. On était interdit d’accès à la colline de Jamhour à cause des événements dramatiques qui sévissaient dans notre pays. Les pères jésuites décidèrent dès lors de nous déplacer à « Nazareth ». Une année seulement. Et pourtant une année qui ne laissa pas que des émules. Même le grand cœur de mère Chalhoub, supérieure à l’époque, et même le cœur très dur de Mme Kfoury, responsable qui faisait trembler tout Beyrouth, n’ont pu supporter notre déferlante au collège.Une année mémorable que les responsables de Nazareth ne sont pas près d’oublier. Les élèves pourtant très disciplinés de Jamhour que nous étions venaient de laisser des traces indélébiles d’insolence dans cette école....
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