Sur scène, Yara Bou Nassar et Élie Youssef font revivre les souvenirs familiaux dans « Les Aventures d’un soi hypothétique ». Photo Philippe Frowein avec l'aimable autorisation de la MC93
« Ne te tiens pas face à l’eau. Fais attention à son écoulement… l’eau peut exploser… Mon corps a peur des voix fortes. Plus que des bombes… » Les mots en arabe s’égrènent sur un écran. C’est par ce prologue, imaginé en souvenir de son grand-père, le poète Ounsi el-Hage, que Yara Bou Nassar ouvre Les Aventures d’un soi hypothétique. L’auteure et metteure en scène libanaise tente de faire revivre les moments intimes qu’elle a partagés avec lui. Elle a commencé à écrire la pièce après sa mort, mais son souffle la traverse.
Présentée à la Maison de la culture de Bobigny, en région parisienne, cette nouvelle création mêle fiction et documentaire pour remonter le fil de la vie de ses parents et, à travers elle, raconter le Liban contemporain, d’une guerre à l’autre. Elle s’inscrit dans la programmation de la Saison Méditerranée en France, qui met la langue arabe à l’honneur à Bobigny jusqu’à la fin octobre, avec des productions venues également d’Égypte, de Palestine et d’Algérie.
Pour la première fois, la dramaturge, rompue au travail documentaire, part de la parole et non des corps. Elle s’entretient avec ses parents : Nada el-Hage, poétesse, et Joseph Bou Nassar, acteur et metteur en scène.
Le récit commence avant leur rencontre. Ils sont jeunes, pleins de désirs. La guerre civile n’a pas encore fracturé le pays et, pourtant, leur histoire est déjà faite d’allers-retours entre le Liban et l’Europe. La population libanaise a toujours voyagé hors de son petit pays. Lui se forme au théâtre en Pologne auprès de Jerzy Grotowski. Elle se cherche à Paris. Et c’est le théâtre qui va les unir. Ils se retrouvent tous deux à Beyrouth sur les planches, sous la direction de Raymond Gebara. Puis la guerre arrive et les voyages se font exils. Paris de nouveau, et le refus d’être avalés par les « événements » – terme par lequel on désigne le conflit, comme le pointe avec ironie Yara Bou Nassar.
Sur scène, elle est accompagnée du comédien syrien Élie Youssef. Une table et deux chaises pour seul décor, qu’ils déplacent brusquement et continuellement. Des à-coups qui rythment un récit fait de déplacements et de va-et-vient au gré des combats. La vie trouve sa place dans ce chaos : l’arrivée d’un premier enfant, la construction d’une famille, l’amitié entre le père et le musicien syrien Abed Azrie durant leur exil parisien.
La musique électro de Pael Conca est un personnage à part entière. Présente en continu, elle imprime une sorte de fébrilité qui exacerbe le récit. Elle prend même le dessus sur les dialogues par moments, au point de susciter l’agacement de l’acteur, qui en fait part à sa metteure en scène au beau milieu de la représentation.

De l’humour pour alléger le drame
L’humour et la distance font ainsi le sel de cette pièce et contribuent à alléger son propos dramatique. En se remémorant certains épisodes de la guerre, Yara Bou Nassar avoue également au public avoir détecté des incohérences dans les souvenirs de ses parents, qui mélangent les épisodes de combats et de massacres. Mais peu importe : elle s’empare de leur récit, mêlant l’histoire à la fiction. Une façon, aussi, de mettre en avant la subjectivité dans la transmission de l’histoire.
Le dessin accompagne le texte tout au long de la pièce. Des encres noires signées Karen Keyrouz se succèdent sur l’écran, offrant un espace méditatif qui vient contrebalancer la violence du quotidien. Une violence qui rattrape une nouvelle génération. L’explosion au port de Beyrouth jette à son tour Yara Bou Nassar sur le chemin de l’exil. Puis viennent la guerre avec Israël, le retour à Beyrouth par Damas, et la roue tourne encore.
La guerre fait partie de la normalité libanaise. Les Aventures d’un soi hypothétique révèle des vies ballottées et pose avec brio la question de la décision et du libre arbitre dans ce contexte.

« Salma mon amour » : Gaza ébranle une famille égyptienne
Il aura fallu du temps au metteur en scène égyptien Ahmad el-Attar pour se pencher sur le séisme provoqué par l’attaque du 7 octobre 2023, perpétrée par le Hamas en Israël. Dans Salma mon amour, il nous transporte au sein d’une famille de la haute bourgeoisie égyptienne : un père, une mère, un fils, une fille, une domestique et un homme à tout faire, à la fois garde du corps et secrétaire. Derrière le décor soigné de cet intérieur, la violence sourd.
Le fils fait miroiter à la domestique un avenir commun pour profiter d’elle. Il finit par épouser une Américaine, tandis que les pères des jeunes mariés concluent des affaires ensemble. La mère, qui trompe son mari, surprend la domestique en train de tourner autour de lui pour rendre le fils jaloux et la met à la porte. Dans ce monde corrompu, Salma, la cadette de 22 ans, voit défiler sur son téléphone des images de carnage et d’enfants morts. Ses certitudes s’effondrent.
Gaza s’invite dans cet intérieur bourgeois et le fait voler en éclats. Salma se mue en justicière et fait exploser la cellule familiale. Avec cette pièce naturaliste, Ahmad el-Attar interroge les répercussions de l’histoire dans l’intimité d’une famille et place l’espoir dans la jeune génération.
« Salma mon amour », d’Ahmad el-Attar, est présentée du 8 au 10 octobre à la MC93, dans le cadre de la Saison Méditerranée. La pièce sera ensuite en tournée en France.