Le président de la République Joseph Aoun recevant le chef du bloc du Hezbollah Mohammad Raad, au palais de Baabda, le jeudi 2 octobre 2025. Photo tirée du compte X @LBpresidency
Au cœur de la crise au Liban, l'absence de dialogue entre le président Joseph Aoun et le Hezbollah. Puisque le pouvoir libanais exclut une confrontation interne pour désarmer le parti, tandis qu’Israël n’est pas parvenu à imposer son désarmement par la force, le Liban doit trouver une solution qui permette une sortie de l'impasse. Un tel dialogue nécessite un mécanisme capable de rétablir la confiance et une approche qui dépasse la seule question militaire. Les deux ont, à des degrés divers, abordé les décisions de guerre et de paix de manière unilatérale : le Hezbollah au nom de la lutte contre Israël, la présidence au nom de l’autorité de l’État, aggravant ainsi la rupture.
Jusqu’à présent, le dialogue entre Baabda et le parti a manqué de transparence et de mesures pour instaurer la confiance. Cette crise remonte notamment à la rencontre précipitée et improvisée entre les deux tours de l’élection présidentielle en janvier 2025. Le Hezbollah affirme qu’un accord avait été conclu sur une stratégie de défense nationale et sur le confinement de ses armes au sud du Litani. Aoun l’a nié publiquement. Si, depuis, la rupture s’est approfondie, elle a aussi créé les conditions d’un dialogue plus équilibré.
Car les deux parties n’ont pas franchi le point de non-retour. La présidence n’a pas opté pour la confrontation malgré les pressions extérieures, et le Hezbollah n’a pas cherché à renverser la situation. Une marge de dialogue subsiste donc dans l’équilibre délicat du partage du pouvoir libanais. Si Aoun affirme vouloir éviter toute confrontation interne, cette intention ne s’est pas encore traduite par un mécanisme politique capable de reconstruire la confiance. Quant au Hezbollah, poser l’arrêt des négociations directes avec Israël comme condition préalable à tout dialogue avec le président n’a aucun sens : ce train est déjà parti et la formation devrait tirer le meilleur parti d’un contexte difficile qu’il a contribué à créer.
Quel mécanisme
La deuxième question porte sur le mécanisme de dialogue. Aoun continue de privilégier le canal de son conseiller, André Rahal, qui n’a pas permis, jusqu’à présent, de surmonter les désaccords de fond. En 1982, le président Élias Sarkis avait créé le «Comité de salut national», réunissant les principales forces en conflit. Sans reproduire cette expérience, un mécanisme restreint réunissant des personnalités bénéficiant de la confiance des parties pourrait mener une diplomatie de navette entre Baabda et le Hezbollah, avec l’appui d’experts et de juristes. Tout accord devrait ensuite être soumis au Conseil des ministres et, lorsque nécessaire, au Parlement.
Ce dialogue ne devrait pas se limiter à la dimension militaire, mais englober également la politique étrangère et les conditions politiques et sécuritaires du transfert à l’État des fonctions jusqu’ici assumées par un groupe armé. Contrairement aux dialogues que le Liban a connus depuis 2006, les besoins sont aujourd’hui réciproques. L’État doit éviter un affrontement interne et faire face à l’occupation israélienne. Le Hezbollah, affaibli, a davantage besoin de l’État pour négocier le retrait israélien, reconstruire le Sud et préserver sa couverture politique. Il ne peut plus prendre des décisions pratiquement indépendantes et pourrait être amené à reformuler sa conception des armes en la liant au retrait israélien et aux garanties de sécurité, avant de trancher le sort de ses capacités militaires : leur transfert, leur démantèlement ou leur éventuelle intégration partielle dans une stratégie de défense de l’État
Mais la question dépasse le dialogue entre la présidence et le Hezbollah. Elle pose plus largement celle de la relation entre le Liban-Sud et l’État. La reconstruction, le développement et la protection du Sud doivent devenir des responsabilités nationales. Il s’agit de passer d’une logique de protection communautaire assurée par une force armée à une protection assurée par l’État, et d’une logique d’institutions parallèles à une consolidation du rôle des chiites au sein des institutions de l’État. La première étape consiste à convaincre le citoyen du Sud que l’État se soucie réellement de lui. Le convaincre qu’il peut aussi le protéger d’Israël sera plus difficile.
Des questions subsistent
Cette interrogation n’est pas propre à la communauté chiite. En 1980, lorsque Bachir Gemayel envisageait de transférer une partie des fonctions sécuritaires des Forces libanaises à l’armée, il négocia avec Élias Sarkis son déploiement. Bachir insista pour que le colonel Michel Aoun commande la brigade déployée de Saïfi à Wadi Chahrour, face aux forces palestiniennes et progressistes. Il voulait être certain que l’armée riposterait en cas d’attaque, ce qui permettrait aux FL de se retirer de la première ligne sans laisser leur territoire sans défense. Sarkis accepta, malgré les réserves de son entourage à l’égard de Michel Aoun, comprenant que le transfert de la fonction sécuritaire nécessitait un compromis.
Les circonstances sont évidemment différentes aujourd’hui, mais c’est l’analogie qui compte. La leçon demeure : le transfert d’une fonction militaire exercée par une force partisane vers l’État ne se réalise pas uniquement par décret. Il nécessite des garanties permettant à la population concernée de croire que l’État assumera effectivement la fonction qu’il revendique. Reste toutefois une inconnue majeure : après l'ancien secrétaire général Hassan Nasrallah, qui, au sein du Hezbollah, peut aujourd’hui porter et garantir un tel compromis. Et jusqu’où la présidence est-elle prête à prendre le risque politique qu’il implique ?
Revisiter les principes problématiques du pacte national, que Taëf n’a pas abordés, constitue un projet de longue haleine. Dans l’immédiat, il faut s’entendre sur l’abstention de toute décision unilatérale de guerre et de paix, éviter de dépendre de puissances extérieures pour bouleverser les équilibres internes et parvenir à une politique étrangère faisant l’objet d’un consensus minimal, portée par un gouvernement capable de représenter les aspirations des Libanais et de défendre leurs intérêts nationaux. Même si l’issue dépend aussi du rapport de force entre Washington et Téhéran, cela ne dispense pas les Libanais de rechercher leur propre compromis. Le silence entre Baabda et le Hezbollah ne renforce pas l’État ; il laisse aux puissances extérieures le soin de décider à sa place. C’est là que commence la souveraineté.
