Il fut un temps où l’on pouvait encore séparer, à Washington, la politique intérieure de la politique étrangère. Le vieil adage américain selon lequel « toute politique est locale » résumait cette réalité : l’électeur se préoccupait de son emploi, de ses impôts, de son assurance-maladie et du prix de l’essence, tandis que les crises du Moyen-Orient semblaient appartenir à un autre monde.
Cette distinction n’est plus tenable.
À l’approche des élections de mi-mandat de novembre 2026, les guerres du Moyen-Orient entrent directement dans la campagne américaine. Un missile tiré dans la région, une menace sur le détroit d’Ormuz ou une attaque contre un navire commercial peuvent se transformer en hausse du prix du pétrole, en inflation supplémentaire et, finalement, en mécontentement électoral. La géopolitique est désormais dans le portefeuille de l’électeur américain.
L’Iran a parfaitement compris cette vulnérabilité. Il ne cherche pas nécessairement à vaincre militairement les États-Unis. Il serait illusoire de croire qu’il pourrait rivaliser frontalement avec leur puissance militaire. Sa stratégie est plus subtile : prolonger la tension, maintenir l’incertitude et faire de l’économie mondiale le véritable champ de bataille.
Le pétrole demeure l’arme la plus sensible. Tant que les routes maritimes sont menacées, que le détroit d’Ormuz reste sous tension et que la mer Rouge demeure exposée aux attaques, les marchés intègrent une prime de risque. Le prix de l’énergie augmente, les coûts de transport suivent, les chaînes d’approvisionnement se fragilisent et l’inflation revient au premier plan.
C’est là que se trouve le véritable pari iranien : transformer une confrontation régionale en problème électoral américain. Téhéran sait que la Maison-Blanche peut absorber des pertes militaires ; elle aura beaucoup plus de difficultés à absorber durablement une inflation qui frappe directement le pouvoir d’achat des familles américaines.
Donald Trump se trouve ainsi devant un dilemme dont aucune issue n’est sans risque. Une escalade militaire spectaculaire pourrait renforcer momentanément l’autorité présidentielle au nom de l’unité nationale. Mais une guerre élargie contre l’Iran pourrait provoquer une réaction en chaîne dans le Golfe, menacer les infrastructures énergétiques régionales et pousser les cours du pétrole à des niveaux susceptibles de se retourner contre le président lui-même.
À l’inverse, une désescalade négociée avant novembre pourrait permettre à Washington de reprendre l’initiative. Une trêve temporaire, obtenue par des cåanaux diplomatiques indirects, notamment avec la médiation d’Oman, pourrait stabiliser les marchés, sécuriser les voies maritimes et offrir à la Maison-Blanche une victoire politique présentable à l’électorat américain. Ce serait, en quelque sorte, une « surprise d’octobre » diplomatique plutôt que militaire.
Mais, dans cette partie de poker géopolitique, le Liban ne doit surtout pas devenir une simple variable d’ajustement.
Notre pays ne peut plus accepter que son territoire soit utilisé comme une carte dans les négociations entre Washington et Téhéran, comme un levier dans le rapport de force entre Israël et l’Iran ou comme un théâtre soumis aux impératifs des calendriers électoraux étrangers. Depuis des décennies, le Liban paie le prix de conflits qui le dépassent. Il est temps de rompre avec cette logique.
Le Sud doit redevenir pleinement une partie de l’espace souverain de la République libanaise, protégée par ses institutions constitutionnelles et par son armée. La résolution 1701 ne peut être réduite à une référence diplomatique : elle demeure une base essentielle pour rétablir la stabilité, protéger les populations et permettre à l’État libanais d’exercer effectivement son autorité sur l’ensemble de son territoire.
Dans ce contexte, les déclarations récemment faites par le président Joseph Aoun méritent d’être accueillies avec attention, mais aussi avec une réserve de principe. Sa volonté de renforcer l’armée libanaise, de restaurer l’autorité de l’État, d’éviter une nouvelle confrontation intérieure et de rechercher une solution sécuritaire au Sud répond à une nécessité nationale que nul ne peut ignorer. Mais toute démarche concernant l’avenir sécuritaire du Liban doit demeurer strictement subordonnée à ses constantes nationales.
Un éventuel accord de sécurité avec Israël ne saurait être envisagé comme une solution isolée ni comme un raccourci vers un règlement politique définitif. Il doit être précédé par le retrait israélien du territoire libanais, la cessation des attaques et le respect de la souveraineté du Liban. Le retour des détenus et des déplacés, ainsi que la reconstruction des régions meurtries, doivent également demeurer au cœur de toute démarche.
La négociation peut être un instrument de paix ; elle ne doit jamais devenir un substitut à la souveraineté.
Il importe surtout que toute architecture sécuritaire soit le fruit d’une décision libanaise pleinement assumée par les institutions constitutionnelles et qu’elle bénéficie du consensus national le plus large possible. Le Liban doit avancer étape par étape, avec prudence, garanties internationales et, surtout, sans que son destin soit décidé dans une quelconque capitale étrangère.
La question de la présence internationale dans le Sud revêt également une importance majeure. Alors que le mandat de la Finul arrive à son terme, le risque d’un vide sécuritaire ne peut être négligé. Une présence internationale temporaire pourrait accompagner le déploiement de l’armée libanaise et contribuer à préserver la stabilité jusqu’à ce que celle-ci soit pleinement en mesure d’assumer ses responsabilités.
Mais une telle présence ne doit pas se substituer à l’État. Elle doit l’aider à exercer sa souveraineté, et non créer une nouvelle tutelle internationale sur le territoire libanais.
Cette exigence n’est dirigée contre aucune communauté libanaise. Elle est, au contraire, la condition de la protection de toutes les communautés et de la préservation de l’unité nationale. Le Liban ne retrouvera sa stabilité que lorsque la décision de guerre et de paix relèvera des institutions de l’État et que toutes les forces politiques accepteront de placer l’intérêt national au-dessus des agendas extérieurs.
Notre pays n’a plus les moyens de supporter une nouvelle guerre régionale. Il a besoin de reconstruction, d’investissements, de réformes et de confiance. Il a besoin d’un État capable de protéger ses citoyens et de parler d’une seule voix au nom de la République.
C’est pourquoi toute initiative diplomatique visant à empêcher l’escalade doit être encouragée, à condition qu’elle respecte la souveraineté du Liban et ne se fasse pas à ses dépens. Le Liban doit être un sujet de la diplomatie, et non son objet.
Les prochaines semaines seront décisives pour Washington comme pour le Moyen-Orient. Les États-Unis devront arbitrer entre une fuite en avant militaire, dont nul ne peut mesurer les conséquences, et une initiative diplomatique capable de contenir l’escalade sans sacrifier leurs intérêts ni ceux de leurs alliés.
Mais toutes les puissances engagées dans la région devraient également comprendre une vérité fondamentale : la stabilité du Moyen-Orient ne peut être construite durablement en contournant les États qui le composent.
Le Liban doit être aidé à redevenir pleinement maître de son destin. Cela signifie soutenir ses institutions, son armée, son économie et sa souveraineté, plutôt que de négocier indéfiniment autour de lui.
Le pays du Cèdre ne demande ni faveur ni privilège. Il demande le droit élémentaire de vivre en paix, de préserver son unité nationale et de décider librement de son avenir.
Entre les urnes américaines, les marchés pétroliers et les champs de bataille du Moyen-Orient, les destins sont désormais liés. Mais une chose doit rester non négociable : le Liban ne peut plus être la mise de la roulette géopolitique des autres.
Son avenir doit enfin relever d’une décision libanaise, d’un État souverain et d’une volonté nationale rassemblée.
Wadih EL-KHAZEN
Ancien ministre et doyen du Conseil central maronite
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