Après quatre-vingt-un ans, le Liban s’exprime de nouveau depuis la tribune de l’Assemblée générale des Nations unies pour réanimer une cause qui n’est plus une priorité. Autrefois pays fondateur des Nations unies, les principes de l’organisation sont devenus pour lui un fardeau face aux politiques étrangères désordonnées de l’État. Le Liban s’éloigne timidement de la protection de l’ONU, remettant son avenir entre les mains d’acteurs conjoncturels du nouvel ordre mondial.
Cette transition de la légitimité de l’ONU vers un système de « paix par la force » fait passer le Liban du statut de « pays victime » à celui d’un « État incapable ». Au lieu de défendre la cause libanaise protégée par des centaines de résolutions, le discours officiel vise à solliciter l’aide pour un État au bord de l’effondrement afin de lui réserver un siège secondaire dans le nouvel ordre mondial. Ce passage vers « la loi de la jungle » s’effectue en contournant la légitimité nationale. En renonçant à la résolution 1701 au profit d’un accord-cadre tripartite hors garanties de l’ONU, l’autorité libanaise abandonne la Finul et se soumet à la légitimité du terrain, hors du droit international.
Le discours de l’État doit pourtant reposer sur deux piliers : exiger l’application des résolutions du Conseil de sécurité pour recouvrer sa souveraineté ; et libérer le Liban de l’axe de la guerre
américano-israélienne contre l’Iran. Le Sud ne doit plus servir de champ de bataille par intermédiaires (proxies) interposés. L’État doit demander à l’ONU de protéger le Liban via des négociations directes entre Washington et Téhéran sur leurs agents. Empêcher l’armée libanaise de se déployer au Sud autrement que selon l’agenda de l’occupant est l’antithèse de la Charte des Nations unies.
L’alternative à la Finul ne peut être qu’une force sous commandement des Nation unies : des troupes renforcées déployées à la place de l’armée d’occupation israélienne jusqu’à son retrait derrière la ligne bleue, permettant l’extension de l’autorité de l’État sur tout le territoire. Remplacer l’ONU par une force multinationale ou par le vide ferait perdre au Liban la plus importante garantie de sa souveraineté.
Contrairement aux discours officiels, la question des armes du Hezbollah n’est pas une simple affaire interne, ce qui révèle l’incapacité de l’État à le contenir. Cet arsenal est un enjeu régional qui a évolué vers un élément central des différends de l’Iran avec les Américains, les Israéliens et les pays du Golfe. Le discours du Liban ne doit donc pas être défaitiste ou « mendiant », ni servir de tribune d’allégeance ou d’instrument de soumission aux axes. Il est inacceptable d’abandonner les acquis de protection obtenus par de grands hommes d’État comme Charles Malek, Youssef Salem ou Ghassan Tuéni.
La 81e session de l’Assemblée générale est l’occasion d’une mobilisation internationale pour extraire le Liban de la guerre des axes, consacrer sa souveraineté, dissocier ses processus et exposer les crimes atroces commis contre sa population. Le Liban bénéficie de l’affection de pays européens et des États frères arabes, mais le pouvoir est embarrassé par son alignement absolu sur un axe sous l’administration américaine actuelle. Or les États-Unis, garants de l’accord-cadre tripartite, se révèlent incapables d’imposer un cessez-le-feu ou d’assurer un contrôle sur le terrain.
Redonner sa place au Liban exige de refuser qu’il serve de carte électorale en Israël ou aux États-Unis au détriment de sa souveraineté. Le Liban doit déclarer à l’ONU qu’il refuse toute négociation menée avec des organisations armées comme empiètement sur l’État et en violation de la Constitution. Il doit rejeter tout chantage pour ne pas devenir une carte syrienne dans le bourbier des guerres de minorités et de groupes armés fanatiques. La cause libanaise est supérieure à tous les engagements auxquels le pays a été contraint.
Le moment est venu de réclamer :
1- Un fonds d’indemnisation pour les destructions causées par la guerre israélienne, sur le modèle du fonds créé par les résolutions 687 et 692 (1991) après l’invasion du Koweït ;
2- Un mécanisme de versement des indemnités de 856,4 millions de dollars approuvées par l’ONU (résolution A/RES/80/130) pour la marée noire sur les côtes libanaises de 2006 ;
3- La démarcation des frontières terrestres conformément aux résolutions du Conseil de sécurité ;
4- L’annulation de la dette extérieure en échange de réformes sérieuses (à l’instar de l’initiative PPTE pour le Soudan ou la Somalie), ou l’application des principes de restructuration de la dette souveraine (résolution 69/319) ;
5- Le renforcement de la résolution 1701 en transformant le mandat de la Finul d’opérations de maintien de la paix (peacekeeping) vers des opérations d’imposition de la paix (peace enforcement), avec usage de la force pour imposer le désarmement, à l’image des missions en RDC (Monusco/FIB), au Kosovo (KFOR) ou en Bosnie (IFOR/SFOR) ;
6- L’équipement de l’armée libanaise et des forces régulières, sans conditionner cet armement au dilemme préalable du désarmement des milices ;
7- Une résolution protégeant l’extraction de ses ressources pétrolières contre le gaspillage et le vol.
L’État doit s’engager devant la communauté internationale à lutter contre la corruption et à mener des réformes pour attirer les investissements et placer le Liban sur les routes du commerce mondial plutôt que sur les lignes de fracture régionales.
Le moment est venu de démontrer que le Liban possède une politique étrangère et une diplomatie active, au-delà de la seule « grande réalisation » d’avoir donné la chance inédite au ministre des Affaires étrangères d’accompagner le Premier ministre à New York. Soutenir et renforcer la Mission permanente du Liban auprès de l’ONU à New York demeurent un enjeu prioritaire.
Le plus important est que le discours du Liban lors de cette session ne soit pas une simple énumération des accomplissements du gouvernement libanais, de l’activité de ses ministres, de la solidarité ministérielle et de la « large confiance » accordée récemment par le Parlement – et surtout, éviter de faire l’éloge de la déception du peuple envers le gouvernement et son Premier ministre.
Malgré la guerre subie depuis 2023, la « question du Liban » est absente de l’agenda de cette session (A/81/150). Poursuivre cet égarement diplomatique risque de faire perdre définitivement la cause libanaise. Il s’agit de la dernière tentative pour faire passer le Liban des soins intensifs vers la reconstruction d’un État souverain sous la légitimité internationale.
Antonios ABOU KASM
Avocat international
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