Animée par Karim Dakroub, fondateur du Théâtre libanais de marionnettes, cette masterclass explore l’intégration de la marionnette dans différentes pratiques professionnelles, notamment la dramathérapie. Photo USEK
Outil thérapeutique ludique, la médiation par la marionnette peut devenir accessible à un large public confronté à toutes sortes de difficultés, lorsqu’elle est utilisée dans les règles de l’art. Et c’est justement cette dimension que la masterclass en médiation par la marionnette a visée. S’inscrivant dans le cadre des ateliers que le département des arts scéniques de la faculté des arts et des sciences de l’Université Saint-Esprit de Kaslik (USEK) organise en marge du master en arts scéniques option dramathérapie, cette formation a permis aux participants d’« explorer la marionnette comme un outil de médiation artistique, relationnelle et thérapeutique, et non seulement comme une technique de manipulation ou de spectacle », note Léna Saadé Gebran, directrice du département des arts scéniques. Dans cette perspective, la masterclass, animée par Karim Dakroub, fondateur du Théâtre libanais de marionnettes, metteur en scène, marionnettiste et psychologue clinicien, permet d’intégrer la marionnette « à différentes pratiques professionnelles, dont la dramathérapie, lorsque la personne qui l’utilise possède la formation et le cadre professionnel appropriés », poursuit-elle, notant que la volonté de son département est de « créer des passerelles entre les pratiques artistiques et les pratiques de dramathérapie, en donnant aux futurs professionnels des outils concrets qu’ils pourront intégrer à leur pratique ».
C’est ainsi que, du 1er au 5 septembre, cette masterclass a réuni sur le campus de l’USEK des étudiants ainsi que des professionnels qui souhaitent travailler dans les domaines de l’éducation, de la thérapie, de la psychologie, du travail social et des arts.
Effectuant son doctorat en théâtre à l’USEK, Myriam Saadé explique avoir participé à cette masterclass afin d’expérimenter les possibilités qu’offre la médiation par la marionnette « de vivre tout le processus » et de se livrer à une sorte « d’introspection » qui lui a dévoilé une part cachée d’elle-même. « On fait parler la marionnette, mais c’est nous-mêmes que nous sommes en train de révéler », lance-t-elle. Dramathérapeute, comédienne et enseignante qui utilise la marionnette dans sa pratique professionnelle, elle a souhaité découvrir davantage son potentiel. « À travers la marionnette, il est possible de raconter des histoires qu’on n’arrive pas à exprimer sans cet objet transitionnel », poursuit Myriam Saadé, qui note l’avoir utilisée avec des enfants après l’explosion du 4 août 2020 au port de Beyrouth. « Ça avait facilité l’expression de leur traumatisme », se souvient-elle.
Attirée depuis son enfance par l’art, en particulier les marionnettes, Pamela Asmar, mastérante en dramathérapie à l’USEK et psychologue clinicienne, souligne qu’elle utilise la marionnette dans sa profession, notamment dans le domaine de la protection de l’enfance. « Cette masterclass a représenté pour moi une belle occasion de réunir plusieurs choses qui me passionnent : la psychologie, la dramathérapie, l’art manuel et la marionnette, tout en découvrant davantage son potentiel thérapeutique », assure-t-elle.
Pamela Asmar avec sa marionnette, Khadra. Photo Maroun el-Hélou
Se distancier pour mieux se retrouver
Au cours de cette formation, les participants ont appris à donner vie à leur propre marionnette, à partir de matériaux simples comme le tissu, les boutons, l’argile ou le fil de fer, mais aussi à l’animer, à travers le mouvement, la tonalité, l’improvisation et le jeu, pour enfin l’utiliser comme moyen d’expression, de relation à l’autre et de médiation. En s’y projetant, chaque participant a pu « donner une voix, une histoire ou des caractéristiques à la marionnette et ainsi travailler indirectement sur lui-même ou sur une situation vécue », souligne Léna Saadé Gebran.
Fabriquer et manipuler leur création leur a ainsi permis de lui conférer plus d’une dimension. Grâce à la « distance sécurisante » et à la place qu’elle accorde « à la mise en situation et à l’improvisation », la marionnette devient un « intermédiaire qui permet d’exprimer des émotions, des expériences ou des récits parfois difficiles à verbaliser », explique la directrice du département des arts scéniques.
Pour Myriam Saadé, la marionnette crée une distance avec soi-même permettant de se sentir en sécurité et de mieux s’exprimer. De même, pour Pamela Asmar, « on crée quelque chose en pensant que ça vient simplement de notre imagination, mais finalement, on se rend compte qu’on y dépose toujours une partie de nous ». Cette étudiante souligne que la marionnette peut nous aider à mieux nous comprendre. « Elle nous permet d’observer ce qui nous touche, ce qui nous dérange ou ce qui nous fait réagir, et de nous interroger sur les raisons », note-t-elle, avant d’affirmer avoir ressenti le pouvoir de la marionnette comme médiateur thérapeutique. « Elle est extérieure à nous, mais elle peut en même temps porter et exprimer quelque chose de très intime. Pour moi, c’est ça la magie de la marionnette », estime-t-elle.
C’est d’ailleurs cette dualité qui a frappé Myriam Saadé. Évoquant la marionnette qu’elle a créée, cette doctorante confie s’être reconnue dans un visage qui pourtant ne lui ressemblait pas. « En le regardant, je sentais qu’il faisait partie de moi-même. Il s’agit sans doute de pensées refoulées qui sont ressorties au grand jour à travers ce visage », devine-t-elle. Impressionnée par la transformation de la marionnette qui n’est au départ qu’un objet inanimé, elle souligne « la puissance » du processus qui consiste à lui donner vie, partageant ainsi les sentiments de Pamela Asmar. « J’ai trouvé très fort de voir ce que chacun avait créé, puis d’entendre chaque marionnette parler, se présenter, avoir un nom, une personnalité, une histoire. À ce moment-là, ce n’était plus simplement un objet qu’on avait fabriqué : elle devenait presque un personnage à part entière. Et ce qui m’a encore plus touchée, c’est de voir que ces marionnettes pouvaient provoquer des émotions chez les autres », affirme-t-elle.
Un outil pour diversifier son approche thérapeutique
La création de la marionnette et sa manipulation deviennent ainsi un exercice thérapeutique qui peut être adapté à différents contextes et à des publics variés, selon Léna Saadé Gebran. Il peut ainsi s’agir d’enfants et d’adolescents, pour faciliter l’expression des émotions et des expériences difficiles, d’adultes dans une démarche de développement personnel ou de thérapie, de personnes en situation de handicap ou ayant des difficultés à verbaliser, ou encore de groupes, afin de favoriser les relations interpersonnelles. « Cette masterclass répond avant tout au besoin des étudiants en dramathérapie de diversifier leurs outils d’intervention afin de mieux répondre aux besoins de leurs patients », assure-t-elle.
Cette professeure associée et directrice de l’Atelier des arts du spectacle à l’USEK affirme en outre que « la médiation par la marionnette vient enrichir les approches déjà étudiées », telle la play therapy en partenariat avec l’Université Concordia. « Pour les futurs dramathérapeutes, cette formation représente ainsi une opportunité d’élargir leur répertoire professionnel et d’apprendre à choisir la médiation la plus adaptée aux besoins de chaque patient. Elle prend une importance particulière dans le contexte libanais actuel, où les professionnels sont appelés à accompagner des personnes confrontées à des expériences complexes et à des situations de vulnérabilité », conclut Léna Saadé Gebran.