Les deux sœurs Sarah et Catherine Roumanos, avec leur mère, Manal. Photo Yasmine Sabih
« Depuis mon enfance, j’adore les animaux, j’aime être à leur contact. J’ai donc décidé de m’occuper d’une vingtaine de petits veaux et de les élever », confie Sarah Roumanos, 19 ans. L’étudiante en deuxième année de médecine vétérinaire à l’Université libanaise (UL) ajoute : « Quand j’ai acheté ces veaux, je n’avais aucune expérience, mais j’ai appris progressivement. La croissance des veaux a contribué à l’augmentation de la production de lait, ce qui a favorisé le développement de la fabrication de produits laitiers en 2025. »Sa sœur Catherine, 18 ans, vient d’entamer sa première année d’études en sécurité alimentaire à l’UL également. Les deux sœurs avaient prévu de quitter le Liban après leur bac. Pour éviter ce scénario, elles ont décidé de créer ensemble leur propre entreprise, un moyen de rester dans leur pays natal et d’y construire leur avenir.
Sarah Roumanos. Photo Yasmine Sabih
Une chaîne de production familiale
Passionnée par l’élevage bovin, Sarah veille aux côtés de sa sœur à chaque étape du processus. De la traite dont elle assure le suivi, à la transformation du lait, prise en charge par Catherine et leur mère, Manal, chacune joue un rôle précis dans la chaîne de production. Au début, l’élevage domestique suffisait aux besoins quotidiens de la maison. L’expansion s’est opérée vers la fin de la période Covid. Sarah explique minutieusement son travail rigoureux : « Je me concentre principalement sur la santé et la nutrition de nos animaux ainsi que sur l’amélioration de la génétique du troupeau afin de développer la ferme tout en plaçant leur bien-être au cœur de nos priorités. » Sarah précise : « Pour moi, une vache n’est pas un simple chiffre de production. À la ferme, nous essayons de créer un lien avec nos bêtes et d’assurer un suivi individuel de chacune d’elles. » De son côté, Catherine se charge du processus dans l’usine. Elle effectue des tests de contrôle afin de s’assurer de la qualité du lait avant d’entamer sa transformation. « À la fabrique, je m’occupe principalement de la sécurité alimentaire et du contrôle qualité, en collaboration avec maman, qui est très présente sur ce volet. Comme notre équipe est encore réduite, je gère aussi la prise des commandes, la préparation des produits pour les supermarchés et les livraisons à domicile. Je veille à ce que le lait conserve une qualité constante afin d’obtenir un produit au goût irréprochable », précise la jeune fille.
Les sœurs Roumanos ne sont pas seules. Leurs parents ont en effet largement contribué au développement de la ferme. D’abord installée dans la cuisine familiale, aménagée dans un ancien garage, leur activité s’est progressivement transformée en une véritable fabrique.
« Mes parents nous ont soutenues financièrement et moralement. Ils ont pris un risque financier et logistique majeur lorsque j’ai acheté 20 veaux, alors que j’étais encore à l’école et sans aucune expérience », confie Sarah, reconnaissante.
Un suivi rigoureux
À chaque fois que Sarah rencontre un nouveau cas médical dans sa ferme, la vétérinaire en devenir se plonge dans la recherche et consulte des articles scientifiques. Elle bénéficie également de l’accompagnement permanent d’un professionnel expérimenté ainsi que du soutien d’une équipe qui l’aide à gérer la ferme.« J’assure environ 80 % du travail, mais pour certaines chirurgies ou certains actes spécifiques, j’ai besoin d’aide », explique-t-elle.
Lorsqu’elle se rend à l’université en semaine, une équipe reste sur place pour assurer le suivi de la ferme. De son côté, Sarah surveille et contrôle quotidiennement son élevage à distance.
Sarah commence sa journée dès l’aube. La traite a lieu le matin entre 5h30 et 6h. En premier lieu, le local des vaches est nettoyé, puis le bétail est nourri avant que la traite ne commence.
« À la fin de la traite, le lait est directement transporté de la ferme vers l’usine, où maman et moi nous nous chargeons de le transformer immédiatement, sans le laisser dans les refroidisseurs », explique Catherine.
Pendant ce temps, un contrôle sanitaire est effectué : Sarah vérifie l’appétit et l’état général de chaque vache. Elle veille également à la biosécurité et à l’hygiène de la ferme afin de prévenir toute contamination par des maladies virales telles que la fièvre aphteuse (FMD) ou la dermatose nodulaire contagieuse (LSD).
« Si une seule vache est touchée, toute la ferme peut être impactée », s’inquiète Sarah. Un travail qui exige un suivi rigoureux de chaque animal.
Lors des mises bas, une surveillance 24h/24 est assurée. « Nous préférons laisser la vache mettre bas seule, mais si une complication survient, nous devons intervenir. Je suis présente dans 95 % des cas », explique-t-elle.
Sarah se rappelle la première fois où elle a été témoin d’un vêlage : « C’était très étrange, je ne connaissais rien. J’étais sous le choc. Aujourd’hui, c’est moi qui interviens après avoir effectué mes recherches », s’exclame-t-elle.
« Pendant mes examens en juillet, une épidémie de dermatose nodulaire contagieuse a frappé l’une de mes vaches. C’est une maladie virale transmise par les insectes qui provoque une forte fièvre, une perte d’appétit, des œdèmes (au cou, aux pattes ou au pis) et des nodules cutanés sur tout le corps », explique Sarah. Malgré le stress des révisions, elle a suspendu ses études pour s’occuper de sa vache du matin au soir. Après lui avoir administré les soins nécessaires, son état s’est stabilisé.
« Je suis rentrée chez moi vers 18h-19h pour me doucher, puis je suis retournée faire une dernière vérification avant de dormir. En arrivant, j’ai trouvé une autre vache qui présentait un ballonnement très grave. Nous lui avons administré des soins d’urgence, mais nous n’avons pas pu la sauver. »
Touchée par ce souvenir, Sarah retient ses larmes et poursuit : « C’était le tout premier veau que j’avais élevé et que je perdais. C’était juste avant mon examen. J’ai dû rentrer réviser sans même avoir le temps de faire mon deuil. »
Elle poursuit, visiblement affectée : « C’est une épreuve très dure, surtout après l’avoir élevée depuis son plus jeune âge. C’était un vrai choc, mais j’ai fait tout ce qui était en mon pouvoir. »
Catherine Roumanos. Photo Yasmine Sabih
Qualité du lait et bien-être des vaches
Sarah et Catherine reconnaissent que leur domaine est magnifique, mais exigeant. « Nous avons commencé sans savoir où cela nous mènerait, et nous avons grandi étape par étape en apprenant de nos erreurs. Il ne faut pas s’arrêter au premier obstacle ni écouter les stéréotypes qui prétendent que ce métier est réservé aux hommes », explique la jeune Sarah.
Pour Catherine, c’était une vraie surprise de recevoir aussitôt un grand nombre de commandes : « Quand nous avons publié notre toute première vidéo sur les réseaux sociaux, nos emballages n’étaient même pas définitifs ! Nous avons reçu des commandes et nous avons ajusté les choses au fur et à mesure. »
Les deux sœurs conviennent que la perfection n’existe pas : « L’important est de se lancer », insistent-elles. Pour Sarah, le défi majeur demeure le maintien de la qualité du lait et du bien-être des vaches, tout en prévenant la propagation des maladies dans la ferme. Quant à Catherine, le défi pour elle est d’assurer une régularité parfaite du goût et de la qualité de chaque lot, sans utiliser de conservateurs.