Photo de groupe de l’équipe TrEd, avec Bilal Kaafarani au centre. Photo AUB
En encourageant les scientifiques à rechercher les exceptions plutôt qu’à formuler trop rapidement des hypothèses, Bruce Beutler, Prix Nobel de physiologie ou médecine 2011, a invité les étudiants dans son Mentoring Talk prodigué en visioconférence le mercredi 9 septembre à remettre en question les idées établies et à faire preuve de curiosité. Dépassant le cadre scientifique, cette philosophie rejoint la mission que s’est fixée Bilal Kaafarani, professeur à l’Université américaine de Beyrouth (AUB) et initiateur des Mentoring Talks, en 2016. Cette série de rencontres accueille des intervenants du monde entier, issus de différents horizons, qui racontent leur parcours professionnel, mettant en lumière non pas les réussites, mais plutôt un chemin semé d’échecs et d’obstacles qu’ils ont appris à surmonter pour accéder au succès. « Il n’existe aucune initiative de ce genre dans le monde. Elle est particulièrement nécessaire au Liban en ces temps difficiles. Les étudiants, et la communauté de façon générale, ont besoin d’entrevoir une lueur d’espoir. Lorsqu’ils entendent des personnalités de renommée internationale parler des problèmes auxquels elles ont été confrontées et de la manière dont elles les ont surmontés pour parvenir là où elles sont aujourd’hui, chacun peut s’y reconnaître à sa manière », explique Bilal Kaafarani.
La découverte scientifique n’est pas linéaire
Professeur de chimie, il note que la plupart de ses étudiants se destinent aux études de médecine. « Ils sont très compétitifs et peuvent avoir l’impression que c’est la fin du monde s’ils ne réussissent pas un examen. Lorsqu’ils entendent un lauréat du Nobel ou une autre personnalité reconnue raconter comment elle a surmonté les difficultés rencontrées au cours de son parcours, cela peut les inspirer », souligne-t-il, notant que c’est précisément pour cette raison qu’il a créé les Mentoring Talks. Cette série fait partie des 12 initiatives du programme TrEd (Transformative Education) qu’il a fondé en 2011 et qu’il dirige depuis. « Il est normal de changer de carrière, d’échouer, de ne pas réussir un examen, de changer de spécialité. Il est également normal de ne pas devenir médecin, ingénieur ou avocat. L’essentiel est de choisir une voie qui mène vers une carrière que l’on aime et dans laquelle on se projette », poursuit-il. Effectuant sa dernière année d’études prémédicales (pre-med) à l’AUB, Gaëlle Hankache note que d’habitude, les étudiants se focalisent uniquement sur le résultat final. « Nous voyons qu’une personne a remporté un prix Nobel, obtenu une distinction ou reçu une reconnaissance. À travers les Mentoring Talks, nous découvrons plutôt les revers et les difficultés qui ont jalonné ces parcours. Nous comprenons que la découverte scientifique n’est pas linéaire », souligne cette étudiante. Membre de l’équipe TrEd depuis sa 2e année d’études, elle rappelle que les étudiants au Liban ont rarement l’occasion d’échanger avec des personnalités de cette envergure. « Ces rencontres nous permettent donc de découvrir d’autres perspectives et, malgré les limites et les difficultés de notre pays, de voir concrètement ce que nous pouvons accomplir », ajoute-t-elle.À travers le principe que Bruce Beutler applique à la recherche scientifique, à l’instar des autres
intervenants de la série, les jeunes parviendraient ainsi à repenser leur manière d’envisager leurs études, leurs échecs et leur avenir professionnel. « Je veux les aider à adopter un état d’esprit qui leur permette de comprendre qu’il est normal d’essayer, de changer de voie et d’échouer. L’important, c’est de se relever. On fait une erreur, on en tire une leçon, puis on avance », affirme Bilal Kaafarani.
Ahmad Akhdar. Photo Ribal al-Banna
Remettre en question ce qui semble acquis
D’ailleurs, la principale leçon que Ahmad Akhdar, qui a participé à la plupart des Mentoring Talks, a retenue de ces rencontres est de « considérer l’échec comme un chemin vers la réussite, et non comme un obstacle ». Pour cet étudiant en 2e année de médecine à l’Université de Balamand, cette idée a pris une dimension personnelle lorsqu’il a rejoint TrEd, alors qu’il effectuait ses études
prémédicales à l’AUB. « À cette époque, j’étais vraiment au plus bas dans mes études. Je ne réussissais pas très bien mes examens. Puis j’ai vu sur YouTube une vidéo du Dr Kaafarani consacrée au mentorat, et elle m’a vraiment inspiré », note cet étudiant de 23 ans qui a été membre de l’équipe TrEd pendant ses deux dernières années à l’AUB. « Cela m’a donné de l’espoir. J’ai compris qu’un mauvais résultat ne signifiait pas la fin du parcours », poursuit-il, avouant que cette approche l’a amené à changer sa manière d’aborder l’échec.« Je prends du recul, j’essaie de comprendre ce qui s’est passé et d’identifier mes faiblesses. Puis je travaille dessus pour faire mieux la fois suivante », confie-t-il. « Tout est une question d’état d’esprit. Je considère l’échec comme une occasion de persévérer et de continuer à avancer pour atteindre mon objectif. »De même, Gaëlle Hankache avoue percevoir dans le parcours des intervenants une approche à appliquer dans sa vie personnelle. « La science est une démarche très systématique, qui exige de suivre une certaine méthodologie avec rigueur. Il ne faut pas considérer qu’une chose, parce qu’elle nous est présentée d’une certaine manière, ne peut pas être remise en question. La découverte scientifique repose sur cette capacité à questionner constamment les informations et à chercher une nouvelle compréhension des choses », précise cette étudiante de 19 ans, avant d’indiquer que les lauréats du prix Nobel appliquent cette attitude à leur vie personnelle. « Ils restent engagés dans leur parcours, dans leur histoire et dans leurs expériences, en les questionnant constamment », poursuit cette vice-présidente du programme TrEd pour la 2e année consécutive.
Gaëlle Hankache. Photo Léa Slim
De nouvelles perspectives
Par ailleurs, Bilal Kaafarani explique que les initiatives du programme TrEd sont fondées sur l’idée de transformation. « Cette approche du mentorat est elle-même transformatrice. Elle donne davantage de pouvoir aux étudiants. Il s’agit de leur offrir des occasions uniques et de contribuer à former les leaders de demain », note l’enseignant-chercheur. Gaëlle Hankache affirme ainsi que cette approche offre aux étudiants des possibilités d’apprentissage qui vont au-delà de la salle de classe. « Les Mentoring Talks nous ont permis de comprendre que l’éducation ne devrait pas être limitée aux schémas traditionnels, à savoir aller à l’université, suivre des cours ou apprendre des informations dans des livres. Avec TrEd, nous dépassons ces limites. Nous apprenons par l’expérience, en écoutant les histoires des autres et en découvrant comment ils ont transformé leurs connaissances en réalisations concrètes. Nous comprenons ainsi que les grandes découvertes et les parcours prestigieux sont aussi le résultat de défis et d’expériences », souligne-t-elle.En somme, selon Bilal Kaafarani, « le programme TrEd ouvre les yeux des étudiants sur de nouvelles perspectives. Lorsqu’on leur permet de découvrir une autre manière de voir les choses, on les aide à grandir et à mûrir. L’objectif est de les amener à réfléchir sous un angle différent, que ce soit dans ce qu’ils font aujourd’hui, dans ce qu’ils souhaitent entreprendre ou dans la direction qu’ils veulent donner à leur carrière », affirme le fondateur de ce programme.En accueillant le Pr Bruce Beutler, les Mentoring Talks comptent désormais neuf lauréats du prix Nobel, comme Donna Strickland, troisième femme à avoir reçu le prix Nobel de physique. La série a reçu également la conseillère scientifique en chef du Canada, Mona Nemer, Rula J. Dagher, PDG de Cisco Canada, puis Global Channel Chief de Dell Technologies, ou encore Najat Vallaud-Belkacem, première femme à occuper le poste de ministre de l’Éducation nationale en France, ainsi que Fadumo Dayib, la première femme à s’être portée candidate à la présidence de la Somalie. Sur un autre registre, la série a aussi donné la parole à des humoristes comme Nemr et Maz Jobrani.En 2027, les Mentoring Talks renoueront avec les interventions de présidentes d’universités. Programmées pour le début de l’année, les 38e et 39e éditions seront ainsi consacrées aux présidentes de Stony Brook University, dans l’État de New York, et de Wolfson College, à Cambridge.

