Yara Najm. Photo Alia Zéhil
Il y a ceux qui sont revenus comme chaque été retrouver l’ambiance et la chaleur humaine qui leur manquent tant. Et les autres qui n’ont pas pu quitter le pays et ont subi deux guerres dévastatrices. Les premiers se sont replongés dans les soirées folles de l’été, ont vécu l’euphorie, les excès, mais aussi la cherté de la vie « inexplicable », avec des sentiments partagés entre admiration et étonnement pour un peuple qui continue de vivre malgré tout, « comme si rien ne s’était passé ». Mais au départ, il y avait certes une « appréhension » de ce qui les attendait « après tous ces mois de guerres et de peur ».
Chloé Samaha. hoto Liam Goethals
« J’ai été agréablement surprise par tout ce que j’ai vu et vécu cet été », confie Chloé Samaha, 23 ans, qui est à la tête de sa propre start-up créée aux États-Unis. La jeune femme qui passe toutes ses vacances au Liban poursuit : « Je ne m’attendais pas à voir cette énergie, cette positivité, ces restaurants qui ouvrent sans arrêt et cette folle envie des Libanais de faire la fête à chaque instant. Tous les jeunes que j’ai rencontrés ont des projets en tête, des choses à lancer et toujours l’espoir. Et c’est cela qui est formidable. » Même étonnement et admiration chez Léa Younès, 23 ans, qui est retournée vivre au Liban après un master en design stratégique complété à Milan. « Cet été, les jeunes étaient beaucoup plus détendus, moins anxieux également que les étés précédents où ils n’arrivaient pas à sortir à cause de la guerre et des tensions dans le pays. Beaucoup ont repris espoir avec les promesses et la venue de ce gouvernement, même s’ils savent que les choses vont prendre beaucoup de temps pour changer. »
Razan Faysal. Photo Abboud Saadé
De retour d’Italie, où elle a décroché un master en design d’accessoires de mode et de bijoux, Yara Najm, 23 ans, avoue avoir été elle aussi « impressionnée par la dynamique du pays où il y a toujours quelque chose à faire, de nouveaux restaurants qui ouvrent, des concerts malgré le danger ». Passé le moment euphorique, les expatriés interviewés admettent toutefois avoir été étonnés du train de vie normal et insouciant de ce peuple qui vit comme si rien ne s’était passé dans le pays. « Lorsque j’envoie les photos de nos sorties et de notre vie aujourd’hui à mes copains italiens, ils sont choqués et ne comprennent pas ce paradoxe entre les nouvelles alarmantes qu’ils entendent sur le Liban, et la vie réelle que nous vivons dans le pays », relève Alia Zéhil, 23 ans, qui est rentrée définitivement après un master design visuel et marketing effectué à la Nuova Accademia di Belle Arti (NABA) en Italie.
Alia Zéhil. Photo Léa Younès
« Tout cela me perturbe beaucoup, parce que je me sens coupable de m’amuser alors que le Sud est encore bombardé, que les drones sont au-dessus de nos têtes, et que je sais que la guerre peut reprendre à tout moment », confie la jeune femme qui travaille actuellement dans une agence de publicité et de design au Liban. Même sentiment troublant pour Yara Najm qui admet avoir été, elle aussi, « étonnée de voir la facilité avec laquelle ces jeunes ont oublié tout ce que le pays a enduré, comme si tous ces mois de guerres n’avaient pas existé ».
Jimmy Dib. Photo Hind Bouassaf
La vie doit continuer
Et il y a les autres qui n’ont pas eu la chance de quitter le pays, ont subi deux guerres et ont eu gain de leurs ras-le-bol et de leur désespoir. « En novembre 2024, lorsque la guerre s’est arrêtée, nous avions tous repris espoir et croyions que le cauchemar était terminé », raconte Tonine Saad, 26 ans. La jeune femme qui travaille dans une organisation caritative ajoute : « Les jeunes se sont éclatés. Il y avait une rage de vivre extraordinaire chez eux, comme des détenus sortis de prison et qui voulaient profiter de leur liberté. »
Tonine Saad. Photo Taline Saad
Deux ans plus tard, la guerre a repris. « Là, nous avons senti que c’était fini. Nous n’avions plus d’espoir et surtout nous avons perdu toute envie de vivre et de lutter contre ces multiples guerres et crises qui n’en finissent plus depuis sept ans déjà. Chaque année, nous sentons que nous reculons un peu plus. Et c’est cela le plus terrible. » Même ressenti de lassitude pour Razan Faysal, 20 ans. La jeune étudiante en 2e année de journalisme confie : « L’an dernier, nous étions beaucoup plus optimistes. Nous pensions que la guerre était finie et que tout allait bien se passer. Malheureusement, la guerre a repris et s’est propagée dans toute la région. Aujourd’hui, le plus terrible, c’est cette angoisse que nous ressentons de ne pas pouvoir trouver de travail une fois nos études terminées. Tout cela rend les jeunes très anxieux et surtout très pessimistes. » Parallèlement à ses études de journalisme, Jimmy Dib, 20 ans, travaille en tant que reporter dans un quotidien libanais. Il relève lui aussi « la lassitude des jeunes fatigués et désabusés par toute cette vie et ces tensions par lesquelles ils sont passés ». Si le jeune étudiant admet que « la vie doit continuer malgré tout », il avoue que « tous les jeunes savent que cette euphorie est éphémère, que la guerre peut éclater à n’importe quel moment, alors ils veulent profiter et s’amuser à chaque accalmie comme tous les autres jeunes de leur âge ».
Léa Younès. Photo Mia Younès
Le Liban, plus cher que Paris et les États-Unis
À l’unanimité, les jeunes interviewés se disent choqués par la cherté de vie abusive qui a énormément augmenté cet été. « Les prix des billets pour les concerts sont inabordables, un dîner dans un simple restaurant coûte excessivement cher, les maisons d’hôtes plus chères qu’en Europe ne désemplissent pas et pourtant tous les restaurants, les bars et les rooftops sont pleins à craquer et à des prix exorbitants », relève Alia Zéhil choquée. Alors comment font tous ces jeunes pour sortir dans une ville devenue « plus chère que Paris et New York » ? Les expatriés avouent « qu’ils sont là de passage pour s’amuser et veulent en profiter à n’importe quel prix ». Les jeunes qui vivent en permanence au Liban admettent « que leur train de vie et leurs sorties ont beaucoup diminué », qu’ils se contentent de « quelques sorties par mois, en calculant à deux fois le prix de chaque restaurant ». Ceux qui travaillent reconnaissent que « tout leur salaire passe dans les amusements et les loisirs ». Mais à l’unanimité, ces jeunes savent que « cette période d’accalmie est exceptionnelle », que « leur avenir est incertain », que « tout cela est éphémère et ne va pas durer », alors ils veulent profiter du moindre moment de paix, rattraper le temps perdu et vivre ce que vivent les autres jeunes de leur âge.

