Une usine de médicaments, au Liban. João Sousa/L’Orient Today
Le dossier de six médicaments destinés au traitement de certains cancers fait actuellement l’objet d’un examen mené par le procureur général près la Cour de cassation, Ahmad Rami el-Hajj, sur fond de soupçons concernant leur qualité et leur efficacité. Plusieurs malades auraient signalé à leurs médecins traitants des problèmes liés à ces médicaments introduits sur le marché libanais par une société locale, dont le fils d’un ancien président de l’ordre des pharmaciens serait actionnaire. Leurs inquiétudes auraient été transmises au ministre de la Santé, Rakan Nassereddine, qui a alors porté l’affaire devant le parquet en déposant une plainte contre « toute partie qui serait impliquée dans la mise en danger de la santé des citoyens », indique à L’Orient-Le Jour une source proche du ministère. Selon nos informations, le ministère de la Santé devrait, au cours des prochains jours, transmettre des documents au juge el-Hajj, afin que ce dernier puisse poursuivre ses investigations à la lumière des éléments qui lui auront été communiqués.
Les six produits concernés, dont le nom n’a pas été divulgué, seraient fabriqués en Inde et en Iran, d’après les informations disponibles. Leur origine indienne ne constitue toutefois pas, en soi, un indice de mauvaise qualité, souligne une source du secteur pharmaceutique, affirmant que les États-Unis et l’Europe commercialisent de nombreux médicaments fabriqués en Inde, et conformes aux critères requis. Quant aux produits fabriqués en Iran, leur contrôle et leur évaluation par des laboratoires étrangers peuvent être plus difficiles en raison des sanctions internationales visant Téhéran, ajoute la même source.
« Les dossiers n’ont pas été complétés »
Contacté par L’OLJ, le président du syndicat des importateurs de médicaments, Joe Ghorayeb, indique qu’au Liban, tout dossier d’un médicament est soumis à l’examen de la commission technique du ministère de la Santé. Il explique qu’après validation, le produit est enregistré et tarifé, avant de pouvoir être mis sur le marché et faire l’objet d’une commercialisation régulière. Or la crise financière et économique déclenchée en octobre 2019 avait conduit le ministère de la Santé à autoriser, une procédure d’« enregistrement d’urgence », poursuit M. Ghorayeb, permettant d’accélérer le traitement des dossiers, sous réserve que les entreprises concernées les complètent ultérieurement en y ajoutant, dans un délai de six mois, les éléments manquants, notamment les analyses, documents réglementaires et autres justificatifs. M. Ghorayeb indique que des produits ont ainsi été introduits dans des appels d’offres du ministère de la Santé avant que leurs dossiers soient complétés. Ce ministère « n’a pas fait le suivi nécessaire pour s’assurer que les conditions requises ont été finalisées dans le délai de six mois », déplore une source du secteur pharmaceutique.
Ces appels d’offres ont notamment eu lieu sous les mandats de Jamil Jabak (janvier 2019- janvier 2020), Hamad Hassan (janvier 2020- septembre 2021), et Firas Abiad (septembre 2021- février 2025). L’OLJ a tenté sans succès d’entrer en contact avec ces anciens responsables.
Trois critères
Selon une source proche de Firas Abiad, l’enregistrement d’un médicament n’était effectué, sous son mandat, que si l’une des trois conditions suivantes étaient vérifiées : la conformité aux critères de la Food and Drug Administration (FDA), l’agence américaine chargée d’évaluer la sécurité, l’efficacité et la qualité des médicaments avant leur commercialisation aux États-Unis ; la qualification de l’European Medicines Agency (EMA), l’Agence européenne des médicaments, qui évalue les produits destinés à être commercialisés dans les pays de l’Union européenne ; ou la conformité aux exigences de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS).
En tout état de cause, Joe Ghorayeb indique que le ministre de la Santé actuel, Rakan Nassereddine, a pris la décision de réévaluer le dossier de la société importatrice des six médicaments litigieux, et de soumettre plus généralement les médicaments importés à des directives. Celles-ci n’ont pas été révisées depuis plus de douze ans, indique le président du syndicat des importateurs de médicaments, soulignant la volonté du ministère de les actualiser, afin qu’elles soient adaptées aux nouvelles catégories de produits et à l’évolution du marché pharmaceutique.
Un observateur s’interroge, sous anonymat, sur les raisons pour lesquelles le ministère de la Santé n’a pas ordonné le retrait préventif du marché des médicaments concernés, dès lors que ceux-ci font l’objet d’une enquête. Selon lui, en cas de doute sur leur efficacité, il faudrait faire prévaloir le principe de précaution en les retirant jusqu’à la fin des investigations. Il considère ainsi que le risque de décès dû à un produit inefficace est plus important que le préjudice qui pourrait être causé à la réputation de la société qui l’importe, si les soupçons s’avèrent finalement infondés.
En juin 2025, une affaire de contrebande de médicaments et d’escroquerie avait éclaté au grand jour. La source pharmaceutique précitée indique qu’elle est distincte de celle actuellement examinée par le parquet de cassation. Dans la première, les produits n’étaient pas entrés légalement au Liban et n’étaient pas enregistrés auprès du ministère de la Santé, contrairement à la situation actuelle, dans laquelle les dossiers ont été enregistrés, mais n’ont pas été finalisés conformément aux exigences réglementaires, ajoute cette source.


