Le patriarche maronite, Béchara el-Raï, le 8 avril 2026, lors d’une tournée à Marjeyoun, au Liban-Sud. Photo Matthieu Karam/L’Orient-Le Jour
Les synodes des évêques des Églises catholiques orientales peuvent à présent voter la révocation de leur patriarche pour une « cause grave ». Cela est désormais possible depuis le 29 août, suite à la décision du pape Léon XIV d’instaurer cette procédure. Une possibilité qui n’était jusqu’ici pas prévue par le droit canonique oriental.
Au Liban, sont notamment concernées les Églises patriarcales maronite, grecque-melkite, syriaque-catholique et arménienne-catholique qui suivent le Vatican, rappelle à L’Orient-Le Jour le père Jean Maroun Hachem de l’ordre mariamite maronite, professeur de droit à Notre Dame University-Louaizé (NDU) et ancien directeur de Radio Vatican. L’Église chaldéenne, dont le patriarcat est basé en Irak, est également concernée. La lettre apostolique sous forme de motu proprio, entrée immédiatement en vigueur, s’applique aux évêques disposant du droit de vote au sein du synode, ajoute-t-il. De quoi s’agit-t-il exactement et que change la nouvelle décision ? L’Orient-Le Jour fait le point.
Un patriarche d’une Église catholique orientale pourra désormais être poussé vers la sortie par les évêques de sa propre Église. Dans sa lettre apostolique intitulée Mutua Concordia (« Concorde mutuelle »), le pape Léon XIV a modifié deux dispositions du Code des canons des Églises orientales (CCEO), les canons 106 et 126, pour instaurer une procédure permettant à un synode de demander la démission de son patriarche et, en cas de refus, de voter sa révocation. Celle-ci doit être motivée par une « cause grave », recueillir au moins les deux tiers des voix du synode et recevoir l’assentiment du pape pour prendre effet.
« Le patriarche est désormais soumis à une reddition de comptes »
Dans les Églises catholiques orientales, le patriarche est considéré comme le « pater et caput », le « père et chef » de son Église. Mais son autorité s’exerce au sein d’une structure synodale : c’est le synode qui élit le patriarche. Jusqu’ici, le Code ne prévoyait toutefois aucune procédure permettant au synode de révoquer un patriarche qui refusait de démissionner. Le canon 126 prévoyait que le siège patriarcal devenait vacant en cas de mort ou de démission du patriarche. Aucune disposition ne réglait donc le cas où, pour des motifs graves, la relation entre le patriarche et son synode serait « irrémédiablement compromise ». Une lacune que le pape Léon XIV reconnaît lui-même dans cette lettre.
En pratique, explique le père Hachem, lorsque des différends opposaient des évêques à leur patriarche, ceux-ci pouvaient adresser individuellement des lettres au Saint-Siège pour protester. « Avant, tout était officieux, maintenant c’est officiel », résume-t-il. Le patriarche, une fois élu, restait en principe en fonction à vie. « Le motu proprio a mis des limites. Le patriarche est désormais soumis à une reddition de comptes », note-t-il.
En quoi consiste la nouvelle procédure ?
En présence d’une « cause grave », reconnue comme telle par le synode, celui-ci peut désormais demander au patriarche de démissionner. S’il refuse, l’évêque le plus ancien dans l’épiscopat parmi ceux disposant du droit de vote veille à l’élection d’un nouveau président du synode chargé de conduire la procédure. La révocation est ensuite soumise à un vote à bulletin secret. Elle doit recueillir les voix d’au moins deux tiers des membres du synode disposant du droit de vote. Le patriarche conserve le droit de se défendre devant le synode ainsi qu’un droit de recours auprès du pape. Les évêques n’ont toutefois pas le dernier mot. Même après un vote des deux tiers, la révocation doit recevoir l’assentiment du souverain pontife pour devenir effective et rendre le siège patriarcal vacant. « C’est très important : ce sont les deux tiers qui demandent, mais c’est le Saint-Père qui décide », souligne le père Hachem.
La nouveauté réside donc dans la marge de manœuvre désormais accordée aux évêques. « Maintenant, chaque patriarche est responsable de préserver l’entente au sein du synode », explique-t-il. Le texte ne dresse toutefois pas de liste des situations pouvant constituer une « cause grave », mais, selon le prélat, il pourrait s’agir d’une profonde division au sein du synode, l’incapacité du patriarche à réunir les évêques, un scandale public ou encore des irrégularités graves dans la gestion des biens de l’Église.
Autre changement introduit par la lettre apostolique : le patriarche étant normalement chargé de convoquer le synode, son refus de le faire pouvait poser problème dans une crise le concernant directement. Le canon 106 prévoit désormais que, si le patriarche ne remplit pas ses obligations de convocation, le synode peut être convoqué par l’évêque le plus ancien dans l’épiscopat parmi ceux disposant du droit de vote. Si celui-ci ne le fait pas, cette faculté passe aux suivants, selon leur ancienneté d’ordination.
Tensions entre patriarches et synodes au Liban
Pour justifier sa décision, le pape rappelle dans sa lettre que plusieurs prélats orientaux avaient demandé qu’une solution soit apportée aux éventuels désaccords entre le patriarche et ses évêques.
La réforme intervient dans un contexte de tensions entre certains patriarches et leurs synodes au Liban, rappelle le père Hachem. Il affirme que plusieurs évêques orientaux ont déjà sollicité une intervention de Rome. Le prélat souligne toutefois que l’Église maronite est parmi « les moins directement concernées » et affirme qu’aucun conflit n’oppose actuellement le patriarche maronite, Béchara el-Raï, au synode de son Église.
Selon le dignitaire mariamite, le Saint-Siège aurait tenté, avant d’en arriver à cette réforme, de résoudre les différends existants. « Le Saint-Père, après une longue réflexion (...), voulait éviter ce motu proprio », affirme-t-il. Pour le professeur de droit, il s’agit d’une réforme « dans le bon sens », tout en estimant qu’elle peut ouvrir la porte à des « divisions internes » au sein des Églises concernées.
Contacté à plusieurs reprises par L’Orient-Le Jour, le patriarcat maronite n’était pas immédiatement joignable pour un commentaire.

