Malgré son importance l’événement ne manque pas de rappeler curieusement le conte de La Belle au bois dormant, que seule la tendre magie d’un baiser princier a pu tirer de son long sommeil.
Le Trésor américain, ce temple du dieu dollar, vient ainsi de procéder à une requalification du Hezbollah qui, d’organisation terroriste, est désormais classé dans la catégorie des prolongements directs de l’Iran. Et plus précisément des gardiens de la révolution qui assument le commandement de la milice. On ne saurait acter de manière plus officielle un changement de statut qui consacre la fusion opérationnelle, financière et logistique entre maison mère et filiale. Washington prend soin de souligner d’ailleurs que c’est bien la République islamique qui est visée en premier lieu par les nouvelles sanctions édictées contre les passeurs de fonds alimentant le Hezbollah. On reste néanmoins pantois devant tout le temps qu’il aura fallu aux États-Unis pour se rendre à d’aussi flagrantes évidences. On va jusqu’à se demander si les Américains ont jamais eu vent des véhémentes protestations d’obédience, de filiation, de vassalité et même de reconnaissance du ventre, clamées à longueur d’années par les chefs de la milice. Doux réveil quand même, dear Uncle Sam !
Pour tardive qu’elle soit, pour paraître enfoncer une porte largement ouverte, cette réévaluation traduit une claire volonté de délégitimer au plan interne un Hezbollah organiquement voué à servir la stratégie iranienne plutôt que les intérêts nationaux. Mais n’est-ce pas la milice qui, avec plus d’énergie (et d’efficacité !) que quiconque, fait de son mieux pour nous en fournir preuve après preuve : tantôt en volant au secours de Gaza et tantôt en vengeant à l’aide d’une salve de pétards le guide suprême Khamenei assassiné par Israël ? Bien entendu, le Hezbollah a réduit à une naturelle fraternité d’armes le contenu de son ADN. Par une ironique coïncidence cependant, la plus choquante de ces outrances aura été formulée en relation avec la brûlante actualité sur le terrain, à savoir le siège israélien des tunnels souterrains d’Ali Taher au Liban-Sud. Citées par plus d’un média arabe, des sources du parti affirment ainsi que la perte, corps et biens, de cette position serait préférable à sa cession à l’armée régulière libanaise. La formule se veut peut-être grandiose, empreinte de panache en termes de propagande guerrière ; volontairement ou non elle reflète inévitablement aussi un vieux et persistant dédain, frisant l’hostilité, envers l’institution militaire.
De fait, le plus surprenant est de voir le Hezbollah démanteler de ses propres mains ce qui pouvait rester encore du slogan (peuple, armée, résistance) qu’il a pourtant passé des années à ancrer dans la vie politique libanaise. Car le peuple n’a jamais cautionné en bloc les ruineuses aventures téléguidées depuis Téhéran ; on voit même la grogne s’étendre au sein d’une communauté chiite longtemps arraisonnée ou séduite, mais qui n’en demeure pas moins une pièce essentielle du patchwork libanais. À son tour ladite résistance n’a fait objectivement que provoquer l’occupation. Quant à l’État et l’armée, ils se sont salutairement dégagés du pesant carcan. Pas plus tard que vendredi cette exclusivité des arsenaux était réaffirmée à l’unisson par le chef du gouvernement et le ministre de la Défense en tournée au Liban-Sud.
On n’est jamais si mal servi que par soi-même : tel est en définitive le renversant théorème que s’évertue à démontrer le Hezbollah.
Issa GORAIEB

