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Liban de plume, Liban de plomb


Il en a toujours été ainsi, depuis 1975. Des régions s’enflamment, d’autres continuent leur vie. Évacué d’un lieu, on a toujours pu trouver refuge un peu plus loin des combats, en attendant de rentrer chez soi le lendemain ou dans dix ans. À croire que le corps de ce pays a des organes autonomes, un poumon respirant sur un cœur éteint, un cœur battant en dépit d’un cerveau mort et ainsi de suite. En langage médical, cela pourrait s’appeler un coma. À la différence que, dans le cas du Liban, les régions épargnées par la guerre ont toujours cru remplacer l’État tout entier, n’être qu’organes et se prétendre organismes. C’est ce qui se joue aujourd’hui, alors qu’une grande partie du Sud est occupée par Israël, que des combats y font rage et que des civils y meurent, familles du Hezbollah, sans doute, ou simples citoyens démunis qui préfèrent, à l’humiliation de l’exode, vivre du produit de leurs fermes quand elles existent encore. Plus on remonte vers le nord, plus on s’éloigne de l’entreprise israélienne d’anéantissement et de terre brûlée, plus la vie semble normale et la guerre illusoire. Rappelons au passage à ceux qui se plaignent de la cuisante cherté de vie que le Sud était en matière d’agriculture une corne d’abondance et que privé de son apport, le marché subit la loi d’une offre réduite.

Ce détachement de la réalité bat son plein entre les soirées beyrouthines et les grand-messes des DJ dans les villégiatures de montagne. Pourquoi n’est-on même pas surpris qu’entre Gimme ! Gimme! Gimme ! des Abba et l’inoxydable Volare de Domenico Modugno se glissent des chansons patriotiques et des hymnes au Sud ? Dans sa version sentimentale, le Libanais est un indécrottable patriote, et ces airs le font vibrer, lui font même écraser une larme sans que la réalité, à quelques dizaines de kilomètres de son plaisir, lui ait crevé les yeux. Souvent expatrié, revenu embrasser les siens en cette saison improbable, il a vu l’aéroport ouvert, les restaurants complets, les plages bondées. L’écho des bombardements au Sud ne remonte pas jusqu’à lui et le drone qui continue à tondre l’éther au-dessus de sa tête ne l’inquiète pas plus qu’un bruit de fond devenu folklorique. Le temps est beau, le reste du ciel est bleu, tout le monde semble heureux, on va un peu reporter le retour, et puis un peu plus, et puis finalement on va repartir in extremis. Décidément, c’est le pays des lotophages. Contaminé par l’amnésie collective, le voyageur est piégé dans l’oubli général.

Pendant ce temps, le Sud. Cette pointe du pied libanais, grâce et équilibre d’une géographie taillée comme un silex, déjà s’efface des cartes diffusées par Israël comme un déni d’existence, comme une annexion sur papier avant son éventuelle consécration. Les négociations en cours, on veut bien. Sauf que le Liban officiel n’a clairement aucune carte en main pour faire prévaloir son droit à l’intégrité de son territoire. Avec le déni que subit le droit international au profit de la force, il est difficile d’envisager, même avec un hypothétique désarmement du Hezbollah, un retour au statu quo ante. Dans le passé, contre d’autres acteurs, Israël avait déjà détruit, rasé, occupé les mêmes régions où se déroulent aujourd’hui les combats. Des embryons de passages creusés par les fedayine ont été, depuis, transformés par le Hezbollah en tunnels en règle.

En 1982, l’armée israélienne avait occupé la moitié du Liban jusqu’à Beyrouth. Les règles du jeu étaient différentes. Cette armée n’avait pas l’intention de se maintenir dans les régions où elle s’était implantée. Aujourd’hui, prétextant de la création d’une zone de sécurité à sa frontière nord sous un gouvernement d’extrême droite que rien n’arrête, qui considère que ces territoires lui appartiennent dès avant le tracé des frontières et qui regarde comme sous-humaine toute créature qui pense le contraire, on peut imaginer que ladite zone puisse s’étaler jusqu’au pôle Nord. Sous cette emprise, craignons au moins pour notre liberté, nous qui avons placé cette valeur au-dessus de toute autre. Déjà, en Cisjordanie, des civils palestiniens arbitrairement arrêtés sortent des prisons israéliennes les bras et le front marqués de numéros qui rappellent les tatouages infligés par les nazis aux malheureux pensionnaires des camps de concentration. Ils n’y étaient pourtant pour rien.

Il en a toujours été ainsi, depuis 1975. Des régions s’enflamment, d’autres continuent leur vie. Évacué d’un lieu, on a toujours pu trouver refuge un peu plus loin des combats, en attendant de rentrer chez soi le lendemain ou dans dix ans. À croire que le corps de ce pays a des organes autonomes, un poumon respirant sur un cœur éteint, un cœur battant en dépit d’un cerveau mort et ainsi de suite. En langage médical, cela pourrait s’appeler un coma. À la différence que, dans le cas du Liban, les régions épargnées par la guerre ont toujours cru remplacer l’État tout entier, n’être qu’organes et se prétendre organismes. C’est ce qui se joue aujourd’hui, alors qu’une grande partie du Sud est occupée par Israël, que des combats y font rage et que des civils y meurent, familles du Hezbollah, sans...
commentaires (4)

Oh mon Dieu Madame Abou Dib : dans vos dernières lignes vous avez osé comparer les Israéliens aux nazis ? Et l'antisémitisme dont vous risquez d'être accusée, vous en faites quoi ? Blague à part, enfin vous écrivez ce que seuls les hypocrites de service ne veulent pas reconnaître, merci !

Politiquement incorrect(e)

16 h 49, le 20 août 2026

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Commentaires (4)

  • Oh mon Dieu Madame Abou Dib : dans vos dernières lignes vous avez osé comparer les Israéliens aux nazis ? Et l'antisémitisme dont vous risquez d'être accusée, vous en faites quoi ? Blague à part, enfin vous écrivez ce que seuls les hypocrites de service ne veulent pas reconnaître, merci !

    Politiquement incorrect(e)

    16 h 49, le 20 août 2026

  • Lotophages, amnésiques, inconscients, les Libanais le sont. Surtout, ils sont ramollis par des décennies de colonisation culturelle, qui matraque les esprits et détruit les racines. Vautrés dans la consommation et le plaisir, ils se complaisent dans leur mentalité suiviste et soumise. Eussent-ils été conscients de ce qui se joue qu'ils auraient tous pris les armes contre l'envahisseur.

    GA

    16 h 04, le 20 août 2026

  • Tant que les libanais, citoyens comme touristes se contentent du peu qu’on leur donne, faisant semblant que tout va bien, les responsables de notre pays prendront tout le temps qu’il faut pour assurer leur sécurité et leur bien être. Aucun peuple au monde n’aurait toléré autant de privation et d’injustice sans réagir pour faire changer les choses. Les libanais eux se contentent de manger à leur faim, quand cela est possible, payer les factures à double, et vaquer à leurs loisirs comme pour encourager ces impotents à persévérer dans leur inaction puisque cela ne dérange personne.

    Sissi zayyat

    11 h 31, le 20 août 2026

  • Le Libanais s’est toujours très bien accommodé de sa mentalité de cloisonné, des œillères bien vissées pour pouvoir jouir de la vie. Cela ne change rien au fait que sans le Sud, il ne peut y avoir de Liban et c’est ce défi existentiel qui se pose aujourd’hui à la tête de l’État libanais. Intégrité territoriale? Souveraineté? Être ou ne pas être.

    Mona Makki

    09 h 11, le 20 août 2026

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