Nos élus ont salutairement fait acte d’humanité en bannissant la peine capitale, châtiment aussi contre-productif que barbare. Car non contente d’octroyer le terrible droit de tuer aux États – eux-mêmes sujets à tyrannie et à irréparables erreurs judiciaires – la sentence de mort, brandie comme arme suprême de dissuasion, aura rarement entraîné une baisse effective de la criminalité.
Du coup c’est le Liban tout entier, ce même Liban pourtant objet de toutes les violences, qui reconquiert sa renommée de phare civilisationnel dans cette partie du monde. En font preuve les magnifiques gerbes de fleurs dont l’ont instantanément recouvert l’ONU, de nombreux pays étrangers et bien sûr les associations pour la défense des droits de l’homme. Inestimable est assurément l’hommage, même si tout compte fait, la vie humaine demeure considérablement moins menacée dans l’enceinte des tribunaux que dans le hasardeux quotidien des Libanais. Car non seulement la guerre continue de faucher des innocents ; non seulement la prolifération des armes et les tirs de deuil ou d’allégresse font souvent de même, mais la circulation routière livrée aux casse-cous à deux ou quatre roues dénote indiscutablement une assez répandue et pathologique désinvolture envers l’existence d’autrui. Il est grand temps dès lors que Parlement et ministères concernés se décident à accorder et synchroniser leurs violons pour que soient totalement mérités tous ces flots de louanges.
Maintenant qu’a dûment été passée la pommade il faut en venir aux griefs, reproches et même taloches. Particulièrement dissonant dans le concert de cordes étatique aura été le crincrin de la Défense. Ce département a du mal à admettre que les hors-la-loi qui ont tué ou tueront encore des soldats vont désormais échapper… à un tout autre type de corde ; et qu’à la faveur d’une loi d’amnistie votée le même jour, la détention à perpétuité est ramenée à quelques années d’incarcération. Inopportune, malheureuse, est dès lors la querelle qui a opposé le chef du gouvernement au ministre titulaire, lequel invoquait en vain ses prérogatives pour en appeler lui-même à la Chambre. Le plus ironique aux yeux des constitutionnalistes est qu’au lieu de se retirer théâtralement de l’hémicycle, il aurait suffi aux partis d’opposition d’interpeller le ministre Menassa pour obtenir satisfaction comme le requiert la loi.
Si le législatif a eu la main heureuse avec la peine de mort, s’il se félicite d’avoir réglé l’épineuse question de l’amnistie, il a franchement foiré avec les libertés : celles-là mêmes qu’il est pourtant censé défendre bec et ongles en démocratie. L’une des plus sacrées de celles-ci, et même des plus exclusives au sein du monde arabe, est la liberté d’expression. Or de là où les médias escomptaient bénéficier des réformes promises, ils n’ont obtenu que restrictions supplémentaires et infamantes mesures de répression. Les journalistes poursuivis ne seront plus désormais jugés par les juridictions de presse mais par des tribunaux ordinaires ; tout se passant comme si leurs éventuels écarts de l’éthique professionnelle étaient comparables au vol à l’étalage ou au trafic de drogue. Pire encore ils sont désormais passibles d’incarcération et devront côtoyer des criminels en tous genres dans les prisons surpeuplées.
Est-ce bien parce qu’ils n’ont pas chômé tout au long de la semaine écoulée ? Est-ce de s’être épuisés, séance après séance, à exercer avec plus ou moins de bonheur leurs mandats de représentants du peuple, qui a porté les députés à s’octroyer une royale récompense ? Pour leur peine les indemnités de ces messieurs-dames grimpent soudain de 3 000 dollars/mois à 5 000, nets d’impôt sur le revenu. Cela dans un pays pataugeant dans un salmigondis de crises et où le salaire minimal ne dépasse qu’à peine les 300 dollars. Un pays où les descendants des députés et anciens députés décédés continuent, depuis des décennies, à percevoir des allocations. Un pays où les élus restent parfaitement libres de vaquer à leurs professions et affaires personnelles. La Chambre s’est bien dotée d’une caisse d’entraide mutuelle. Alimentée par les cotisations et donations, elle s’est donnée pour noble mission de fournir, dans une discrète dignité, des prestations socio-médicales aux élus désargentés : car il en existe, siégeant aux côtés de leurs collègues plus fortunés.
L’arnaque réside dans le fait que cette fort prévoyante mutuelle ne finance qu’à hauteur de cinq pour cent ses propres prodigalités : l’énorme restant étant prélevé sur le budget, et donc sur l’argent du contribuable. Pour légalement consignée qu’elle soit, l’opération manque totalement de transparence, de reddition de comptes et de sanctions, à l’image de nombreux autres foyers de parasitage déjà signalés par le Fonds monétaire international. C’est dire qu’avec le maigre écot qu’il pose sur le comptoir, le Parlement n’est ni en droit ni en capacité de commander au barman une tournée générale d’augmentations format double dose !
Face à de telles largesses c’est encore l’armée qui fait figure de sacrifié, à l’heure où le pays a le plus dramatiquement besoin d’elle et où la faune politique à l’unisson l’abreuve de proclamations de soutien. Sous l’effet de la crise et à l’inverse des parlementaires, la solde du soldat libanais qui risque sa vie tous les jours a chuté de 800 dollars par mois au strict minimum légal ; à la modique somme s’ajoute un providentiel Benjamin Franklin (billet de cent) offert par l’ONU et les États-Unis. Grâce aux mêmes donateurs, le troufion a retrouvé un peu de viande dans sa ration alimentaire ; mais pour nourrir sa famille, il lui faut souvent faire le taxi ou le vigile privé hors de ses heures de service. Quant aux militaires retraités, cela fait déjà des années qu’ils manifestent régulièrement en vain pour obtenir une pension pour le moins décente. Qu’elle doive s’exposer aux agressions ennemies ou se livrer à la chasse aux trafiquants et autres criminels, l’institution militaire n’est pas seulement la bonne à tout faire de l’État : de tous les serviteurs de la République elle est la moins convenablement remerciée.
C’est un égoïste privilège, un effronté salaire de l’impudeur que s’est souverainement adjugé l’Assemblée. Demeure scandaleusement dénié à la troupe celui du sang. Du mérite. De la pressante nécessité.
Issa GORAIEB

