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La guerre des tripes de la terre

Tout semblait réserver à la colline d’Ali Taher (le Pur) une singulière destinée.

Son nom tout d’abord. Elle le tirerait d’un lieu de culte dédié à un vaillant guerrier, à un prophète ou alors, comme le veut la version la plus courante, à un pieux ermite qui s’y était installé jadis et qui demeure vénéré dans la région de Nabatiyé, au Liban-Sud. Son emplacement ensuite : la crête domine le fleuve Litani et bien au-delà, ce qui en fait une position hautement névralgique aussi bien pour l’assaillant que pour le défenseur. Le symbole enfin, puisque c’est là le tout dernier site d’importance à avoir été évacué par les Israéliens lors de leur retrait de l’an 2000. Les vaines tentatives de reconquête dont il a été l’objet ces derniers mois n’ont fait qu’ajouter à sa légende de pugnacité ;

mais celle-ci a aussi renforcé la détermination de l’occupant à repousser toujours plus au nord son champ d’opérations aériennes et terrestres alors qu’il est censé au contraire se retirer graduellement des zones pilotes au Sud. S’en trouvent compromises, du coup, les négociations directes avec l’État hébreu.

Ces facteurs religieux, psychologiques et stratégiques se seront conjugués pour faire en ce moment d’Ali Taher la mère de toutes les batailles. Autant que d’assurer leurs arrières en prévision de bonds en avant, les Israéliens sont visiblement soucieux de briser un mythe : celui-là même que veut perpétuer au contraire le Hezbollah pour se redorer un blason gravement terni, tâche exigeant des prouesses autrement plus impressionnantes que les harangues enflammées de son secrétaire général Naïm Kassem. Cette bataille se distingue par son âpreté, sa durée et surtout, soutiennent des experts militaires, par le fait que d’horizontale elle devient essentiellement verticale. Malgré leur intensité en effet, frappes aériennes et salves d’artillerie restent à ce jour inopérantes contre le dense réseau de tunnels souterrains aménagé par la milice dans ce secteur. L’occupant dispose certes de méga-bombes livrées sous de sévères restrictions par les États-Unis, et dont il a usé pour assassiner, à des dizaines de mètres sous la surface, les chefs historiques du Hezbollah dans la banlieue sud de Beyrouth. Mais en attendant peut-être quelque feu vert de Washington, Tel-Aviv semble favoriser des moyens plus classiques : injections de gaz asphyxiant et recours à des foreuses robotisées prenant néanmoins le relais des flots d’eau ou d’huile bouillantes du lointain passé.

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Spectaculaire come-back tout de même, que celui d’une ruse guerrière remontant à l’Antiquité et qui causa la chute de bien de places fortes dont Constantinople, qui fut pratique courante durant la Première Guerre mondiale et refit surface lors des deux expéditions d’Irak avant de tenir la vedette à Gaza et chez nous(*). Non contente d’accaparer la rubrique militaire, la question des tunnels menace cependant de représenter un nouveau motif d’inquiétude nationale, allant jusqu’à égaler en gravité celle que suscitent les armes de la milice. Circulent en abondance sur les réseaux sociaux les cartes d’un présumé métro du Hezbollah étendant ses lignes jusqu’à Beyrouth et d’autres régions du pays. Les plus alarmistes vont jusqu’à propager le cauchemar où dans ces zones épargnées par la guerre, l’on risquerait un jour de voir soudain surgir des entrailles du sol des hordes de combattants en quête de nouveaux points d’ancrage. Or les légitimes préoccupations ne doivent pas se muer en hystériques délires d’un imaginaire collectif durement traumatisé déjà. En retour et s’il convient de désamorcer d’aussi effarantes rumeurs, il serait aussi stupide qu’imprudent de tomber dans l’excès contraire, la vérité se trouvant probablement entre ces deux extrêmes.

Mais cette vérité, de qui donc le citoyen peut-il seulement espérer l’attendre ? Biaisées d’office sont les indications émanant des deux protagonistes de la guerre, et l’armée libanaise s’en tient scrupuleusement à son rôle de grande muette. Laissé à son propre jugement, l’homme de la rue n’a d’autre choix que de croire dur comme fer au

scénario-catastrophe ou pas, mais sans pour autant se débarrasser de ses derniers doutes. Les sceptiques se diront ainsi que les galeries, caches d’armes et bunkers souterrains sont certes un fait établi et amplement documenté pour ce qui est du Sud, de la Békaa et de la banlieue chiite de Beyrouth. Que de tels travaux de sape seraient plus difficiles à dissimuler s’ils devaient avoir lieu hors de ces chasses gardées. Qu’encore moins probable serait enfin l’existence de voies de communication matérielles et discontinues reliant tous ces ouvrages, ce qui en ferait une gigantesque caserne des profondeurs sortie de la fertile imagination d’un Jules Verne.

Et pourtant le débat ne saurait s’arrêter là. Car quelles qu’en soient finalement la configuration et l’ampleur réelles, cette architecture en sous-sol ne court pas seulement à l’ombre sous l’écran protecteur de la rocaille et des broussailles. L’hydre se tapit volontiers aussi sous des maisons, des villages et même des pans entiers de villes, sans nulle considération pour la vie et les biens des populations civiles qui y vivent. Plutôt que de céder à l’État ses pâles royaumes terrestres et infra-terrestres, comme le souhaite plus que probablement le gros de sa propre base démographique, le Hezbollah continuera sans doute de sacrifier et ses combattants et les gens sur l’autel des ambitions iraniennes.


S’il est bien vrai que la vérité sort du puits, voilà hélas la seule certitude qui jaillit de la sainte terre d’Ali Taher.


(*) Lors d’une pause durant la guerre de 1975/1990, il m’aura été donné de visiter l’une des quatre galeries géantes percées par la Corée du Nord, par-dessous la zone démilitarisée la séparant de sa jumelle du Sud et à des profondeurs allant parfois jusqu’à 160 mètres. Par le plus grand des hasards, le pilote de la jeep onusienne qui m’y conduisait se trouva être un jeune soldat américain d’origine libanaise. Comme tout un chacun ici, il était bien au fait des tunnels déjà aménagés au Liban-Sud par la guérilla palestinienne. Mais qui pouvait se douter alors qu’en se mettant à l’heure iranienne, la pieuvre souterraine allait gagner de telles proportions ?

Issa GORAIEB
igor@lorientlejour.com

Tout semblait réserver à la colline d’Ali Taher (le Pur) une singulière destinée. Son nom tout d’abord. Elle le tirerait d’un lieu de culte dédié à un vaillant guerrier, à un prophète ou alors, comme le veut la version la plus courante, à un pieux ermite qui s’y était installé jadis et qui demeure vénéré dans la région de Nabatiyé, au Liban-Sud. Son emplacement ensuite : la crête domine le fleuve Litani et bien au-delà, ce qui en fait une position hautement névralgique aussi bien pour l’assaillant que pour le défenseur. Le symbole enfin, puisque c’est là le tout dernier site d’importance à avoir été évacué par les Israéliens lors de leur retrait de l’an 2000. Les vaines tentatives de reconquête dont il a été l’objet ces derniers mois n’ont fait qu’ajouter à sa légende de...