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Culture - Portrait

Maria Douaihy, de l’ombre du père à la lumière de la scène

Récompensée aux Monnot Awards comme meilleure actrice dans « Kornet el-Baida », la fille de l'écrivain Jabbour Douaihy raconte comment Yehia Jaber, Zghorta et le théâtre l’ont aidée, à 48 ans, à s’affranchir de ses propres entraves.

Maria Douaihy, de l’ombre du père à la lumière de la scène

Maria Douaihy ou l’art de s’affranchir sur scène. Photo Hamzeh Hariri

Depuis qu’elle a fait irruption sur la scène du théâtre Monnot, en janvier 2026, sous la direction de l’auteur et metteur en scène Yehia Jaber, Maria Douaihy n’est plus tout à fait la même. À 48 ans, cette docteure en Arts du spectacle et professeure à l’Université libanaise, venue au métier de comédienne avec près de vingt ans de retard, s’est révélée dans Kornet el-Baida, monodrame qui ressuscite le Zghorta des années 1950 et 1960. Une entrée tardive sur les planches, mais fulgurante.

Lundi, cette révélation a trouvé sa consécration : Maria Douaihy a reçu le prix de la meilleure comédienne dans un rôle principal lors de la première édition des Monnot Awards. Une récompense qui salue une performance aussi physique que virtuose dans une pièce où défile tout un monde : le patriarcat, la vendetta, le recours aux saints, la proximité avec les hommes d’Église, mais aussi le kebbé, les chansons populaires, les accents, les gestes et les traditions d’une société zghortiote, dont Yehia Jaber ausculte les ressorts avec humour et cruauté.

Lors d’un précédent entretien avec L’Orient-Le Jour, Maria Douaihy disait récolter aujourd’hui ce que Yehia Jaber avait « semé » en elle, après des mois de répétitions, de nuits blanches, de travail et parfois de larmes. Elle reconnaît surtout au metteur en scène de lui avoir donné la confiance qui lui manquait pour franchir le pas. « J’avais besoin de quelqu’un qui appuie sur le bouton et me dise : ‘‘Je te vois, je t’entends. Tu peux te lancer, t’exprimer et prendre ton envol sur scène.’’ »

Pour entrer dans l’univers de Kornet el-Baida, elle a pourtant dû commencer par oublier ce qu’elle savait. Mettre de côté son bagage universitaire et son expérience de l’enseignement pour redevenir une comédienne disponible, prête à se laisser façonner par le regard d’un metteur en scène.

Yehia Jaber l’avait d’abord choisie parce qu’elle était originaire de Zghorta (Liban-Nord). Il souhaitait écrire un texte à la fois anthropologique, historique et comique sur Zghorta et Ehden. Maria Douaihy devient alors son relais sur le terrain : elle rassemble des livres, recueille des témoignages et l’accompagne dans ses rencontres avec les habitants. Une enquête qui finit par bouleverser son propre regard sur la région où elle a grandi.

Maria Douaihy et Yehia Jaber, une rencontre artistique qui a donné naissance à « Kornet el-Baida » et révélé la comédienne au public. Photo Zein el-Cheikh
Maria Douaihy et Yehia Jaber, une rencontre artistique qui a donné naissance à « Kornet el-Baida » et révélé la comédienne au public. Photo Zein el-Cheikh

Elle raconte avoir redécouvert Zghorta presque comme une étrangère. Jaber, qui connaissait initialement peu la région, s’y immerge jusqu’à en saisir les mécanismes sociaux, psychologiques et anthropologiques. Au cœur de cette exploration, il y a surtout les femmes. Maria Douaihy les décrit fortes, mais enfermées dans un ordre social où les rapports entre époux laissaient peu de place à l’expression des sentiments. Voir un homme tenir la main de sa femme relevait presque de l’inconcevable. Une réalité ancienne, précise-t-elle, dont certaines traces subsistent.

Une nouvelle héroïne pour prolonger « Kornet el-Baida »

Maria Douaihy ne compte pas quitter de sitôt cet univers. Elle prépare déjà une nouvelle pièce, toujours écrite et mise en scène par Yehia Jaber. Cette fois, le personnage central sera la fille de Triza, l’une des figures de Kornet el-Baida. Élevée sans père ni mère au cœur de Zghorta, elle apparaît comme le contrepoint contemporain des femmes entravées qui l’ont précédée : libre, affranchie des coutumes et des carcans de la société.

Le texte est achevé et attend désormais de trouver le chemin de la scène, avec l’idée d’être présenté parallèlement à Kornet el-Baida (qui tient toujours l'affiche au Monnot, NDLR).

Dans cette dernière, Maria Douaihy fait surgir une galerie de femmes réelles ou imaginaires : Mioul, Fayza, Labiba, Triza, Youssoufiya, Lia… Elle incarne également les hommes qui ont traversé leurs existences, souvent pour les meurtrir. Des destins séparés mais reliés par les mêmes blessures, les mêmes racines et le poids d’une société où la femme demeure prisonnière des interdits et des tabous.

Le grotesque comme art de l’équilibre

La réussite de Maria Douaihy tient aussi à la forme singulière de Kornet el-Baida. Yehia Jaber y croise plusieurs registres, avec une prédilection pour le grotesque : ce territoire instable où la comédie noire se mêle à la douleur, où le beau côtoie le laid et où le rire surgit parfois au bord des larmes.

Un exercice redoutable auquel la comédienne se livre avec une étonnante liberté. Elle passe de la gravité à l’absurde, de la violence à la légèreté, amplifie un geste, transforme sa démarche, sa voix ou son visage. Un foulard, un nez de clown, une chanson suffisent à faire apparaître un nouveau personnage.

Tour à tour femme inquiète, vieille dame truculente, épouse meurtrie ou homme brutal, Maria Douaihy déploie un corps longtemps contenu qui devient soudain exubérant. Sa voix, formée au chant lyrique, se coule dans les chansons populaires de Zghorta avant que son jeu ne bascule vers une intériorité plus sombre, comme lorsqu’elle incarne Fayza, dont le mari piétine le cœur.

Sous les grimaces, les accents et l’exagération demeure pourtant une fragilité. Une timidité ancienne affleure encore sous la liberté conquise. C’est peut-être là que son jeu trouve sa justesse : on rit de ses personnages, on souffre avec eux, on les rejette parfois avant de s’y attacher.

Cette liberté, Maria Douaihy ne l’a pas acquise sans résistance. Si elle travaillait depuis longtemps sa voix et son corps, Yehia Jaber l’a poussée à se débarrasser de ce qu’elle décrit comme une certaine « rigidité », héritée de son milieu social et de son éducation. Le registre comique lui demandait notamment de franchir une barrière intime : jouer des scènes audacieuses ou burlesques devant ses étudiants et ses collègues la mettait profondément mal à l’aise.

Pendant des mois, elle travaille ses personnages, fouille ses souvenirs, retrouve la voix de sa grand-mère, observe les gestes et les accents des femmes âgées de Zghorta, va à leur rencontre et recueille leurs récits. Formée au chant occidental et à l’opéra classique, elle renoue également avec les chansons populaires. Avec Jaber, la voix n’est plus un ornement : elle devient un élément dramatique à part entière.

L’expérience a aussi transformé son rapport à l’enseignement. Maria Douaihy encourage désormais plus encore ses étudiants à multiplier les ateliers et les expériences plutôt qu’à attendre qu’un rôle leur soit proposé. Le théâtre, rappelle-t-elle, se construit dans le travail, la recherche et l’expérimentation autant que dans la théorie.

Maria Douaihy dans « Kornet el-Baida », le rôle qui l’a révélée sur scène. Photo Hamzeh Hariri
Maria Douaihy dans « Kornet el-Baida », le rôle qui l’a révélée sur scène. Photo Hamzeh Hariri

Pour elle, le premier défi aura été d’oser : danser, chanter, jouer devant les autres, puis habiter une multitude de personnages contradictoires. Pour chacun, elle a rencontré à Zghorta et Ehden des femmes et des hommes susceptibles de nourrir son interprétation, afin de restituer la société des années 1950 tout en la faisant résonner avec le présent. Parmi tous ses rôles, Mioul, femme libre qui veut danser, aura été la plus difficile à apprivoiser, tout comme les personnages masculins.

Le père, cette présence absente

Derrière les femmes de Kornet el-Baida se dessine une autre histoire, plus intime : celle du père.

La pièce s’ouvre précisément sur la relation d’une fille à son père, avant d’explorer les autres figures masculines : l’amant, le mari, le frère, l’homme d’Église. Chez Yehia Jaber, le père est souvent absent, comme dans Mjadara Hamra ou Chou Mnelboss, les seuls en scène interprétés par Anjo Rihan.

Chez Maria Douaihy, cette absence trouve une résonance particulière. Son père, le romancier et universitaire Jabbour Douaihy, intellectuel de gauche, charismatique et ouvert, était à la fois une figure tutélaire et un homme peu présent dans le quotidien familial. Tandis qu’il écrivait, rencontrait ses amis et participait à la vie intellectuelle, sa mère faisait tourner la maison et élevait les enfants.

Maria, elle, était l’enfant sage, brillante à l’école comme à l’université, mais peu encline à prendre des risques. De ce père exigeant, elle attendait constamment une reconnaissance. Être deuxième de sa classe appelait aussitôt la question : pourquoi pas première ? Grandir dans l’ombre d’un écrivain reconnu, primé et traduit à l’étranger nourrit peu à peu chez elle un profond manque de confiance.

Elle comprend beaucoup plus tard que son choix même d’étudier le théâtre était en partie lié à ce désir d’être vue par lui. Ironie de l’histoire : ce père dont le regard l’intimidait est aussi celui qui lui avait transmis l’amour de la scène.

Sortir de l’ombre de Jabbour Douaihy

Cette relation aura ainsi été à la fois un moteur et une entrave. Il faudra attendre la disparition de Jabbour Douaihy pour que Maria ose pleinement monter sur scène.

Elle tient cependant à lever toute ambiguïté : son père, insiste-t-elle, n’était nullement machiste. Au contraire, il l’avait encouragée à étudier le théâtre et lui avait transmis une certaine idée de la liberté. De lui, elle dit avoir hérité une manière humaniste de regarder les autres, mais aussi le refus de la corruption, du clientélisme, de la violence et de la culture de la vendetta, ainsi qu’un attachement à la loi et à l’État. Elle a participé au rassemblement « Ossos » dans le Nord et s’est présentée aux élections municipales, tout en préférant rester à distance des appartenances partisanes.

Mais l’héritage le plus profond est ailleurs. Malgré l’admiration qu’elle lui vouait, elle a longtemps souffert de son absence quotidienne et cherché à attirer son regard. « Il y avait un manque », résume-t-elle.

Avec les années, une amitié se noue pourtant entre eux et Jabbour Douaihy devient même son écrivain préféré. Mais la scène attendra sa disparition. « Je n’ai commencé à jouer qu’après sa mort. Sa présence était tellement forte que je n’arrivais pas à sortir de son ombre. Sans qu’il l’ait jamais voulu. »

Maria comprend qu’une partie de sa peur de la scène venait de celle de ne pas être à la hauteur du regard paternel. Pourtant, le théâtre appartenait à leur histoire commune. Jabbour Douaihy l’aimait passionnément et, avec ses amis, parmi lesquels Georges Schéhadé, en faisait à Zghorta et Ehden, traduisait et lisait Lorca, rapportait même des costumes à la maison avec lesquels les enfants jouaient. Le père qui avait, sans le vouloir, intimidé la comédienne était aussi celui qui lui avait ouvert la porte du théâtre.

« La femme machiste me révolte davantage que l’homme »

C’est aussi l’un des paradoxes qui traversent Kornet el-Baida. Dans cette société patriarcale, les femmes ne sont pas seulement victimes d’un ordre imposé par les hommes : elles peuvent également en devenir les gardiennes. « La femme machiste me révolte bien davantage que l’homme », affirme Maria Douaihy.

Elle pense notamment à sa mère, qui souhaitait la voir respecter les usages et rester dans une voie conventionnelle, alors que son père l’encourageait à étudier le théâtre. Sa mère avait même insisté pour qu’elle poursuive jusqu’au doctorat, manière de la maintenir dans la sécurité du monde académique plutôt que de la voir s’aventurer dans l’incertitude du métier de comédienne. Son mari, le poète et intellectuel Fawzi Yammine, l’accompagnera au contraire dans son désir de liberté.

Avec le recul, Maria Douaihy y voit la manière dont un système patriarcal se transmet aussi par celles qui l’ont elles-mêmes subi. Elle reconnaît en avoir intériorisé, à son tour et inconsciemment, certains réflexes et certaines rigidités.

Aujourd’hui, la comédienne mesure le chemin parcouru. De Zghorta au Monnot, des salles de cours à la scène, de l’enfant en quête du regard paternel à la comédienne récompensée, Kornet el-Baida aura été bien davantage qu’un rôle : une manière de revisiter son territoire, son histoire familiale et ses propres entraves.

Et peut-être est-ce là le plus beau paradoxe de cette aventure : il lui aura fallu monter sur une scène beyrouthine et incarner les fantômes de Zghorta pour renouer pleinement avec sa région. « Je suis heureuse d’avoir fait découvrir au public son accent, son esprit et ses histoires, d’avoir amené Zghorta à Beyrouth. Et grâce à cette pièce, je crois que je l’aime moi-même davantage encore. »

Les prochaines représentations de « Kornet el-Baida » auront lieu le 12 août, puis les 5 et 12 septembre.

Depuis qu’elle a fait irruption sur la scène du théâtre Monnot, en janvier 2026, sous la direction de l’auteur et metteur en scène Yehia Jaber, Maria Douaihy n’est plus tout à fait la même. À 48 ans, cette docteure en Arts du spectacle et professeure à l’Université libanaise, venue au métier de comédienne avec près de vingt ans de retard, s’est révélée dans Kornet el-Baida, monodrame qui ressuscite le Zghorta des années 1950 et 1960. Une entrée tardive sur les planches, mais fulgurante.Lundi, cette révélation a trouvé sa consécration : Maria Douaihy a reçu le prix de la meilleure comédienne dans un rôle principal lors de la première édition des Monnot Awards. Une récompense qui salue une performance aussi physique que virtuose dans une pièce où défile tout un monde : le patriarcat, la vendetta, le...
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