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Lifestyle - Portrait

Le dernier trait de Samir Haddad, professeur d’arabe de la génération Z

Il avait commencé comme enseignant, correcteur au Nahar et calligraphe, avant de devenir, à la surprise générale, le grand-père virtuel de jeunes apprentis de la langue. Après sa mort, il y a moins d’un mois à 78 ans, son fils Salim tente de faire vivre sa voix.

Le dernier trait de Samir Haddad, professeur d’arabe de la génération Z

Samir Haddad, disparu il y a moins d’un mois à l'âge de 78 ans. Photo fournie par son fils Salim Haddad

« Tébouné la thassno khatkon » (« Suivez-moi pour améliorer votre écriture »).

Pour des milliers de personnes sur internet, ces mots étaient devenus une formule familière. Samir Haddad s’asseyait devant la caméra, stylo à la main, et transformait très rapidement quelque chose qui pouvait sembler intimidant en une explication claire : une lettre, une prononciation, une faute courante, un trait de calligraphie arabe. Puis, le 12 septembre dernier, sa voix s’est tue.

Natif de Aley, l’homme est mort à 78 ans, après avoir consacré toute une vie à la langue arabe, d’abord dans l’enseignement et le journalisme, puis dans la calligraphie et, enfin, dans cet étrange relation virtuelle qu’offrent les réseaux sociaux.

Son fils Salim se souvient d’un père qui avait déjà vécu plusieurs vies avant qu’internet ne le découvre. « Il était très charismatique, confie-t-il à L’Orient-Le Jour. Il s’impliquait dans tout ce qui concernait la communauté. C’était quelqu’un de très attachant. »

Il y avait aussi le père, à la maison : discret, calme, bienveillant et sûr de lui. Un homme qui préférait discuter des idées plutôt que des personnes et qui aimait la nature, les animaux et l’art. Un père qui a influencé les goûts musicaux de son fils et qui, à la retraite, s’est mis à fabriquer des objets en cuir, des trousses et des cartables.

Une vie somme toute « normale », bien avant que son visage ne devienne familier des vidéos verticales.

Salim et Samir Haddad, avant la disparition de ce dernier. Photo fournie par Salim Haddad
Salim et Samir Haddad, avant la disparition de ce dernier. Photo fournie par Salim Haddad

Les erreurs de langage

Salim ne se souvient pas exactement quel âge avait son père lorsqu’il a commencé à travailler. « Il a commencé jeune… » Après des études en philosophie à l’Université libanaise, il rejoint an-Nahar, où pendant 43 ans, il traquait les erreurs de langage et revoyait les textes écrits, avant de prendre sa retraite en 2015.

Il était loin de se douter que son parcours dans l’enseignement, le journalisme et un amour ancien pour la calligraphie arabe, le mènerait vers les réseaux sociaux, un univers qui lui était totalement étranger. Cette nouvelle et surprenante aventure a commencé lorsque Salim, observant l’écriture de son père, a compris qu’il voulait en garder une trace.

« J’ai vu un talent. Je me suis dit : Je veux le documenter, se souvient-il. S’il lui arrive quelque chose, je veux pouvoir me souvenir de lui, revoir sa façon d’écrire, mémoriser sa voix. »

La première vidéo est tournée le 26 janvier 2024, le jour de l’anniversaire de Samir. Salim lui demande d’écrire « Assalamu alaikum » en arabe pour une vidéo TikTok. Son père hésite d’abord. Discret, comme la plupart des hommes de sa génération, il n’apprécie pas l’idée d’étaler sa vie privée sur les réseaux sociaux. La première vidéo recueille environ 2 000 vues. Puis une autre atteint 30 000. L’audience continue de grandir.

Quand un jeddo rencontre la génération Z

Qu’un ancien correcteur de journal septuagénaire soit devenu le grand-père adoré d’une génération élevée aux montages rapides, aux mèmes et au défilement sans fin des écrans, est étonnant. Ce succès repose en partie, selon son fils, au format : des vidéos courtes, une information à la fois partagée clairement. « Il avait un visage et une voix très chaleureuse », explique-t-il.

Même lorsque les vues ont commencé à grimper, il est resté modeste. Salim lui lisait parfois les commentaires et le regardait rire. Lorsque son fils s’est réjoui d’avoir atteint les un million d’abonnés, la réaction de son père a été à son image : « Reste toujours humble et n’oublie jamais qui tu es. »

Ses leçons étaient empreintes de la même chaleur. Il conseillait de s’exercer dix ou quinze minutes chaque jour. De prendre une lettre à la fois. De continuer jusqu’à ce qu’écrire son propre nom en arabe devienne naturel.


Le père derrière l’écran

« Quand je pense à lui, je me le rappelle souriant, me dire, tout en posant sa main sur ma tête : ‘‘Ya sabi, je t’aime’’ », raconte-t-il.

Dans son esprit, d’autres souvenirs continuent de vivre : les éclats de rire pendant les tournages, les plaisanteries répétées, une vidéo promotionnelle pour le cours de son père dans laquelle Salim répétait « à bientôt dans la série », avant que son père ne le corrige en lui rappelant qu’il s’agissait d’un cours, pas d’une série, en riant à son tour.

Et puis il y a les travaux restés inachevés.

Selon Salim, Samir Haddad travaillait sur un livre intitulé Miat khataa shaeaa (« Cent fautes courantes »), ainsi que sur un autre manuscrit, Qousati maa al-hareb (« Mon histoire avec la guerre »), consacré à la guerre civile libanaise. Les deux projets étaient encore en cours à sa mort. Le fils espère pouvoir les achever un jour. Une manière sans doute pour lui aussi de faire son deuil.

« Le grand-père de tous ceux qui apprennent l’arabe »

Lorsqu’on demande à Salim ce qu’il aimerait que l’on retienne de son père, sa réponse passe immédiatement de l’intime au collectif. « Je voudrais tout simplement que l’on retienne qu’il était mon père, répond-il. Et qu’il était un peu le grand-père de tous ceux qui apprennent l’arabe sur internet. »

Son rapport à l’arabe était aussi empreint d’un sens des responsabilités. « Mon père s’inquiétait de l’érosion progressive de la langue, notamment face aux erreurs de plus en plus fréquentes dans les médias. C’est une partie de notre identité que nous sommes en train de perdre progressivement. »

Aujourd’hui, Salim Haddad a décidé de laisser actives les pages Instagram et TikTok de son père.

La décision est venue après la publication d’une vidéo dans laquelle il annonçait qu’il poursuivrait son œuvre, et qui a atteint dix millions de vues. Soudain, une promesse intime s’est transformée en responsabilité publique.

« Pour le moment, je veux faire la même chose que lui, explique-t-il. J’ai encore beaucoup de vidéos de lui. Je peux les monter, pour le faire apparaître dans de nouvelles vidéos. »

Et c’est peut-être pour cette raison que ce compte continuera à ressembler davantage à une conversation qu’à des archives : la vieille voix de Samir répondant depuis une vidéo, Salim prenant le relais dans une autre, l’écriture réapparaissant à l’écran.

« Je crois que cela va m’aider à garder le contact avec mon père. Même s’il n’est plus là. »

Instagram : samirselhaddad


« Tébouné la thassno khatkon » (« Suivez-moi pour améliorer votre écriture »).Pour des milliers de personnes sur internet, ces mots étaient devenus une formule familière. Samir Haddad s’asseyait devant la caméra, stylo à la main, et transformait très rapidement quelque chose qui pouvait sembler intimidant en une explication claire : une lettre, une prononciation, une faute courante, un trait de calligraphie arabe. Puis, le 12 septembre dernier, sa voix s’est tue.Natif de Aley, l’homme est mort à 78 ans, après avoir consacré toute une vie à la langue arabe, d’abord dans l’enseignement et le journalisme, puis dans la calligraphie et, enfin, dans cet étrange relation virtuelle qu’offrent les réseaux sociaux.Son fils Salim se souvient d’un père qui avait déjà vécu plusieurs vies avant qu’internet ne le...
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