« La justice fait la grandeur d’une nation, mais le péché est le déshonneur des peuples » (Proverbes 14:34). Ce verset laisse entendre que la justice devrait être la vertu qui guide une nation ou un État pour aspirer à la gloire. Dans cette optique-là, il serait inconcevable qu’un État tolère l’injustice ; encore moins qu’il la justifie. On peut définir l’État comme étant l’autorité qui gouverne un territoire donné. On pourrait alors définir la raison d’État comme étant la faculté qu’a l’État de distinguer le Bien du Mal, le Vrai du Faux, en suivant un raisonnement, tout cela dans le but de discerner entre les actions bonnes à entreprendre et celles qui seraient à prohiber. Si la justice renvoie à la vertu qui consiste à prendre ce qui nous revient et rendre à chacun ce qui lui est dû, l’injustice serait donc le fait de manquer à cette vertu et de perturber l’équilibre qu’offre la justice.
Le verbe « justifier » renverrait quant à lui à une tentative d’explication rationnelle dans l’optique, ou dans le but de faire pardonner l’action entreprise. La justification, pour être plus valable et crédible, devrait s’appuyer sur une référence ou une base. Dans ce cas-là, on pourrait penser à une base juridique, en l’occurrence des lois et des principes juridiques. Enfin, il est primordial de faire la distinction entre le verbe « peut » qui renvoie à la notion de pouvoir et le concept du devoir. Alors que le devoir renvoie à une certaine obligation, le terme pouvoir ferait ici allusion à « la capacité de », « la possibilité de ».
À la lumière de ces définitions, un paradoxe émerge : tenter de justifier l’injustice renverrait à expliquer, par la justice elle-même, ce qu’elle n’est pas. Cela renverrait presque à dire que la justice est capable de se retourner contre elle-même. D’autant plus que le sujet de cette justification est la « raison d’État » qui devrait procéder grâce à la raison en suivant un raisonnement cohérent et logique et non hasardeux. Ainsi, la raison d’État peut-elle justifier l’injustice ou l’injustice dépasse-t-elle parfois l’entendement ? Nous verrons dans un premier temps que la raison d’État peut être capable de justifier l’injustice. Nous verrons dans un deuxième temps que la tentative de justifier l’injustice n’est pas toujours valable. Finalement, nous nous interrogerons sur les limites de l’État, et jusqu’à quelle mesure peuvent s’étendre son pouvoir et son autorité.
Pour commencer, la raison d’État est capable de justifier l’injustice. Tout d’abord, cette justification passe par l’utilisation de différents moyens que l’État a précisément à sa disposition. Les lois, à la base de la justice, sont mises en place par l’État. Ce dernier, en instaurant et mettant en vigueur des lois injustes, justifie de ce fait même l’injustice. Dans son roman Au Revoir Là-Haut, Pierre Lemaitre ancre son récit durant la Première Guerre mondiale et y met en scène un soldat engagé dans l’armée française, un certain « Albert ». Alors que la fin de la guerre est déclarée, le quotidien des soldats devient encore plus difficile. En effet, l’État se permet de modifier différentes lois concernant le retour des soldats chez eux ainsi que sur les opérations médicales nécessaires. Injustes, ces lois justifient l’injustice que l’État exerce ainsi que le mal-être des soldats qui ont pourtant défendu leur patrie jusqu’au bout.
D’autre part, le langage est le moyen de prédilection de l’État pour essayer de justifier l’injustice. L’État dispose de ce qu’on peut appeler une parole d’autorité et qui suffirait pour constituer un argument d’autorité crédible. C’est à juste titre que Platon critique les sophistes dans son œuvre La République. Il accuse les rhéteurs d’utiliser leur parole forte d’une diction, d’une tonalité précise, etc., pour manipuler le peuple. L’histoire ne fait qu’appuyer cette critique. Il suffit d’écouter les discours de dirigeants contemporains tels que le président des États-Unis D. Trump ou encore le Premier ministre israélien B. Netanyahu à travers lesquels ils justifient la guerre à Gaza que les grands penseurs de l’époque s’alignent tous à appeler génocide. Ainsi, à travers plusieurs moyens qui s’offrent à l’État dont la possibilité de mettre en place des lois ou encore d’abuser de sa parole d’autorité, la raison d’État peut tenter de justifier l’injustice.
D’autre part, l’injustice est parfois nécessaire pour assurer l’équité. La justice part généralement du principe d’égalité, l’égalité étant la répartition à « parts égales » entre les individus. L’équité quant à elle privilégie la répartition selon les besoins de chacun. Dans sa théorie du voile d’ignorance, Rawls affirme que la justice est la valeur primordiale qu’il faudrait faire triompher au-delà des intérêts personnels, du profit, etc. Tous les individus seraient donc couverts d’un voile d’ignorance qui camoufle leur identité, leur profession, leur statut social et toute autre distinction afin que les décisions soient prises de manière impartiale et désintéressée. Toutefois, Rawls déclare possible, valable, légitime et presque nécessaire l’injustice si elle est au service des plus désavantagés. Dans ce cas de figure, l’injustice est justifiable parce qu’elle participe à l’équité et donc à une forme de justice.
Enfin, les injustices sont parfois inévitables pour garantir quelque chose au peuple ; le plus souvent, dans ces cas-là : la sécurité. Dans un contexte de guerre, d’instabilité ou de crise, il n’est pas toujours évident pour l’État d’allier certains principes qui peuvent momentanément être incompatibles. Ici, il serait intéressant de s’attarder sur les différentes formes de liberté que la justice devrait garantir. Parmi les différents types de liberté – à savoir la liberté politique, la liberté morale et la liberté métaphysique –, nous retrouvons la liberté d’agir, la liberté de mouvement. Cette liberté-là relèverait même du droit fondamental à accorder à chaque individu. Dans son roman La Peste, Camus instaure un cadre presque apocalyptique au sein duquel la peste triomphait et tuait à une fréquence qui dépasse l’entendement. Pour contrer cette expansion fulgurante, l’État décide de cloîtrer tous les individus chez eux et les empêcher de sortir. Au départ, de nombreux habitants se sont indignés et révoltés, stipulant que la mort ne leur fait pas peur et que, quitte à mourir, ils désirent avoir vécu leurs derniers jours libres. Leur volonté n’est-elle pas respectable ? Jouir de sa liberté avant la fin ultime… Mais si leur volonté est respectable, la décision de l’État n’est-elle pas, elle aussi, compréhensible et justifiée ?
Avec la pensée utilitariste, Bentham propose un chemin pour répondre à la question préalablement posée. Pour mesurer si une action est bonne ou pas, il faut faire la balance entre le plaisir et le déplaisir dans la population, principalement grâce à ces quatre critères : étendue, durée, proximité et intensité. À la lumière de ce raisonnement, il est valable de penser que l’État a fait le bon choix de cloîtrer les habitants ; même aux dépens du plaisir individuel de chacun. Ainsi, la raison d’État peut justifier l’injustice si un compromis doit être fait et que le fait de temporairement renoncer à la justice promettrait en contrepartie quelque chose qui en vaut la peine.
Dans cette première partie, nous avons donc discuté des raisons qui pourraient permettre à la raison d’État de justifier l’injustice, à savoir : les moyens à disposition, la garantie de l’équité et la confrontation à un compromis de l’ordre presque de la vitalité. Cependant, l’injustice n’est pas toujours justifiable, même par la raison d’État forte d’une parole d’autorité.
Dans un premier temps, la justification de l’injustice est souvent peu convaincante. Il est nécessaire de rappeler que la justification n’est que rarement unilatérale. Dans la majorité des cas, une tentative de justification vise à convaincre l’autre. Lorsqu’il s’agit d’une injustice, à plus forte raison lorsqu’elle est gratuite et qu’elle se fait ressentir sur l’(les) opprimé(s), toute justification semble vaine ou très peu convaincante. Dans le roman Jonathan Livingston le goéland, Bach met en avant un goéland, Jonathan Livingston justement, avide de liberté et d’air. Cependant, les oiseaux d’autorité empêchent les membres du clan de voler librement et limitent le vol aux besoins vitaux comme l’alimentation. Alors que tous les oiseaux se soumettent sagement à l’interdiction sans la questionner, Jonathan, lui, ne comprend pas cette injustice gratuite et sans fondement qui interdit aux oiseaux de voler. Règle paradoxale, non ? Bien que les oiseaux en charge aient tenté d’expliquer cette règle de diverses manières, Jonathan reste convaincu d’avoir affaire à une injustice sans fondement. D’autres goélands se mettent à le rejoindre, convaincus de son discours, et forment ensemble un nouveau clan où voler devient la plus importante des jouissances. Ainsi, même si la règle injuste est restée en place, son respect n’a été qu’éphémère parce que l’État n’a justement pas pu justifier de manière cohérente et raisonnable cette injustice.
Dans un deuxième temps, l’État se sait parfois incapable de justifier une injustice et va donc s’atteler à changer la nature de l’injustice pour qu’elle ne soit plus représentée comme telle. En d’autres termes : l’injustice est parfois d’une si grande ampleur qu’aucune justification ne pourrait l’expliquer. Conscient de cela, l’État ne tente pas de justifier l’injustice mais s’appliquera à changer les conditions du regard posé sur elle afin qu’elle ne soit même plus représentée ou conçue comme une injustice. Ce cas de figure est presque omniprésent dans les sociétés dystopiques (desquelles le monde actuel se rapproche visiblement de plus en plus…). Les exemples sont nombreux : 1984 d’Orwell, Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley, etc. Le seul exemple de Hitler et le génocide des juifs permet de prouver qu’il n’est plus question de justification parce que l’on n’est poussé à justifier que ce que l’Autre considère mauvais. À partir du moment où nous sommes parvenus à lui faire croire qu’il n’y a rien d’injuste ou de mauvais dans l’action entreprise, il n’y a plus besoin de justification. Ainsi, Hitler ne justifie pas ses crimes parce qu’il n’a nul besoin de le faire. Toutefois, sa politique relève toujours de l’injuste, mais pas aux yeux de ceux qui participent avec lui aux crimes et sont convaincus ou persuadés de leur bien-fondé.
Dans cette deuxième partie, nous avons vu que l’État n’est pas toujours capable de justifier l’injustice, d’une part parce que l’opinion publique peut prendre le dessus, et d’autre part parce que l’injustice peut être si grande que la justifier serait cause perdue, et donc qu’il faut rechercher un autre moyen pour que l’injustice passe inaperçue. Finalement, il serait pertinent de se demander où s’arrêtent les pouvoirs de l’État, lui qui semble exercer une autorité sans frontières.
Tout d’abord, les individus remettent volontairement tous les pouvoirs d’une société. Rousseau et Hobbes s’accordent à dire que les individus ont volontairement renoncé à l’état de nature en conférant volontairement à l’État l’ensemble des pouvoirs. Hobbes parle de l’État en le comparant au Léviathan, un monstre biblique marin au pouvoir exponentiel et démesuré. Cette comparaison accorde donc une puissance de l’ordre de la divinité ou du superpuissant à l’État tout en faisant de ces pouvoirs des pouvoirs forts absolus. L’hypothèse de Hobbes stipulerait donc que le pouvoir de l’État serait sans limites. De plus, en remettant volontairement les pouvoirs à l’État, au Léviathan, la cause sous-entendue serait donc l’incapacité des hommes à faire preuve d’organisation ou tout simplement de discernement. Dans cette optique-là, l’État serait capable de justifier l’injustice en déclarant qu’elle ne semble injustice qu’aux yeux du peuple, peuple qui ne saurait pas faire une distinction entre ce qui est juste et bon et ce qui ne l’est pas.
Plus encore, les hommes ont eux-mêmes renoncé à leur liberté à l’état de nature, et donc à un état de justice naturelle qu’ensemble ils auraient pu garantir. Rousseau le dit : À l’état de nature, les hommes étaient bons et justes, guidés par l’amour de soi et la pitié qui empêche de gratuitement nuire à autrui. Avec la perfectibilité, cet équilibre est perturbé et l’État devient nécessaire. Pour cela, les hommes établissent volontairement le contrat social. Avec la théorie de Rousseau, il serait intéressant de poser cette citation tirée de La Divine Comédie de Dante : « Car il est juste d’être privé de ce que l’on jette. » Dans ce sens, les hommes auraient volontairement renoncé à la justice de l’état de nature qui est, originellement, la justice impartiale et idéale. Ainsi, les hommes sont condamnés à accepter certaines injustices, coupables d’avoir « jeté » la justice originelle qui est la seule à être parfaite et sans défaut.
Finalement, l’obstacle majeur d’une justification de l’injustice devrait être la justice internationale et, dans une plus grande mesure, le temps. Alors que la justice à l’échelle d’une nation peut être bafouée, la justice internationale se doit d’être intransigeante et imperturbable, très difficile, voire impossible à biaiser. Elle devrait s’appliquer sur des fondements et des principes clairs qui rendent punissable tout dérapage ou injustice. Si plusieurs exemples, comme le droit de veto ou l’impunité, peuvent prouver la faiblesse de la justice internationale elle-même, la seule valeur qui reste peut-être insensible à toute tentative fallacieuse et rusée de justifier l’injustice par la politique est le temps. Le temps permet une prise de recul sur les événements ainsi que de porter un regard désintéressé sur eux. Les motivations ne sont plus jugées dans le feu de l’action mais avec une approche froide qui a pris ses distances. Ainsi, la raison d’État peut tenter de résister à l’opinion de son peuple et de justifier l’injustice en intra-muros. Toutefois, ces tentatives risquent fortement d’être vaines face à la justice internationale, et quasi certainement face au temps.
En guise de conclusion, tenter de justifier l’injustice par la justice elle-même semble paradoxal. Toutefois, tentons de répondre à la question initialement posée : « La raison d’État peut-elle justifier l’injustice ou l’injustice dépasse-t-elle parfois l’entendement ? » La raison d’État peut parfois justifier l’injustice, notamment grâce aux moyens desquels elle dispose. Mais parfois l’injustice n’est pas justifiable parce qu’elle n’est pas convaincante ou que l’injustice est d’une telle ampleur que toute justification serait vaine. Finalement, devant la majesté de l’État, une réflexion sur son pouvoir s’impose en partant par les origines de l’État proposées par Hegel et Rousseau pour ensuite discuter ses limites face à la justice internationale et le temps. Il semblerait pertinent de conclure avec la phrase suivante : « On t’a fait connaître, ô homme, ce qui est Bien ; Et ce que l’Éternel te demande, c’est que tu pratiques la justice. »* Ainsi, garantir la justice et la revendiquer relèverait d’un devoir presque existentiel, de l’ordre de la nécessité.
* (Michée 6:8).
Yasmina SOUHAID
Prix d’honneur de littérature de l’Amicale des anciens de Jamhour 2026

